Treize associations algériennes de lutte pour les droits des femmes ont rendu publique une déclaration commune à travers laquelle elles appellent les «responsables politiques» de «décider de politiques publiques qui permettent d’éliminer, dans les faits, les violences et leurs causes». Il s’agit d’une «lettre ouverte» à travers laquelle ces collectifs associatifs formulent six grands axes de propositions destinées à prévenir et à lutter efficacement contre la «pandémie fantôme», terme utilisé par l’ONU cette année pour désigner le fléau des violences contre les femmes.

Par Leïla Zaïmi
Dans la première catégorie de propositions, intitulée «Pour signaler rapidement les violences», les associations signataires de la lettre ouverte appellent à l’ouverture de «centres d’appels téléphoniques accessibles gratuitement 24H/24, à partir de fixes et de mobiles pour appeler au secours». Elles préconisent l’instauration de «protocoles d’intervention rapide des services de sécurité, sensibilisés et formés à cette mission».
Dans la deuxième catégorie, dénommée «Pour protéger les femmes avant qu’elles ne meurent», elles recommandent «l’interpellation des agresseurs et la protection immédiate des victimes avec ou sans certificat de médecine légale», ainsi que la «réquisition d’hôtels pour abriter les femmes et leurs enfants en danger».
Dans la troisième, appelée «Pour venir en aide aux femmes et enfants, victimes de violences», elles recommandent la «construction de centres d’hébergement, partout, dans le pays», l’«accès des femmes victimes de violences aux centres d’hébergement, quel que soit leur statut matrimonial, avec ou sans enfants», les «financements pour la gestion et l’encadrement de ces centres en médecins, psychologues, aidants», ainsi que l’allocation d’un «budget d’aide aux victimes de violences et à leurs enfants».
Pour la quatrième, titrée «Pour assurer la qualité de l’accueil des victimes», les seize associations prônent le «développement de programmes de formation des professionnels de la police, de la justice, des services sociaux pour protéger les victimes, éloigner l’agresseur, enregistrer la plainte» et «orienter les victimes vers des structures dédiées». Elles appellent également à la création de «dotations financières aux associations d’aide aux femmes victimes de violences et le droit de se porter partie civile auprès des tribunaux dans les affaires judiciaires liées aux violences faites aux femmes».
En ce qui concerne les cinquième et sixième catégories de proposition «Pour mettre en place un dispositif de lois efficace contre les violences faites aux femmes» et «Pour s’attaquer aux causes de la violence», les associations signataires proposent entre autres «l’éloignement immédiat de l’agresseur, en attendant l’enquête et mise en place de modalités de jugement rapide et exemplaire», le «transfert de la disposition pénale qui consacre l’infraction de harcèlement sexuel (article 341 bis) qui figure dans le chapitre II «crimes et délits contre la famille et les bonnes mœurs» dans le chapitre I «crimes et délits contre les personnes» : le harcèlement s’attaque à l’intégrité physique et psychologique des personnes et non forcément aux familles», la «traduction de cette disposition de l’article 341 bis, dans la législation du travail». Elles revendiquent aussi «l’abrogation de l’article 326 du code pénal qui permet à l’auteur d’un viol d’échapper aux poursuites s’il épouse sa victime laquelle est, alors, exposée à un mariage forcé». Le Maroc l’a retiré, en 2014 et la Tunisie en 2017, rappellent-elles.
Contre la peine capitale, oui pour la lutte contre les mécanismes de violence anti-femmes
Les associations souhaitent par ailleurs une «définition précise, en tenant compte des pratiques criminelles, des concepts de viol et de violence», l’«introduction du crime de féminicide», dans le code pénal, l’«abrogation du code de la famille», ainsi que la «promulgation de la loi-cadre contre les violences faites aux femmes».
Enfin, les seize associations, qui signent là une initiative commune qu’il convient de signaler pour son caractère mobilisateur et unificateur des forces sociales et de société civile engagées sur le terrain de défense des droits humains fondamentaux, exhortent à l’organisation de «campagnes massives d’éducation à l’égalité, dans les programmes et établissements scolaires, dans les l’affichages de rue, dans les médias et les télévisions, en particulier». A cela, elles ajoutent la «reconnaissance officielle de la discipline de victimologie, ce qui implique l’organisation institutionnelle de son enseignement dans tous les cursus universitaires concernés, santé, justice, services sociaux et services de Sécurité)». Il est, pour elles, question aussi de «création d’unités hospitalo-universitaires dédiées à l’accueil, la prise en charge et l’orientation des femmes victimes de violences.
Dans la sixième catégorie de propositions, les associations insistent sur «l’ouverture de cellules spécialisées dans les commissariats de police, les gendarmeries et les tribunaux», «l’application rigoureuse de la Loi sanitaire de 2018 concernant l’obligation de signalement par tous les professionnels de la Santé» et sur le fait que «le signalement des violences faites aux femmes et aux enfants ne doit pas être opposable au secret médical».
Dans leur lettre ouverte, les associations avertissent que «le cycle infernal de la violence peut commencer par l’insulte, le crachat, la «petite gifle», en mode crescendo et répétitif et conduire au meurtre». Elles appellent à se méfier de «l’indignation, sans lendemain, qui sert à se donner bonne conscience» et des «surenchères concernant les sanctions à infliger aux criminels» pour affirmer que, si la douleur et la révolte des proches des victimes d’homicide est compréhensible, le «kissas» ne règle rien. Et que tout se passerait «comme si les lois pénales n’avaient pas été inventées pour punir ceux qui se donnent le droit de vie ou de mort sur autrui, comme si l’exécution capitale pouvait dédouaner les sociétés de leur responsabilité collective ! Comme si, enfin, un Etat de droit qui se respecte ne devrait pas s’honorer, au nom de l’éthique humaniste, d’abolir la peine de mort, seule manière de refuser d’imiter le meurtrier pour lequel «une vie ne vaut rien».
«Pour prévenir cette violence extrême qu’est le féminicide, il nous faut traquer toutes les formes de violence quels qu’en soient le type et la gravité, les dénoncer et veiller à ce qu’elles soient punies. Mais il nous faut surtout lutter contre les mécanismes qui la rendent possible, la culture de la violence au sein de la famille, à l’école, dans la rue, au travail. Il nous faut également combattre l’ordre mondial basé sur les inégalités, l’injustice et travailler à transformer les réalités qui infériorisent les femmes», concluent ces associations.

listes des associations signataires :
FACE, Femmes Algériennes pour un Changement pour l’Egalité
L’AEF, Agir pour l’Emancipation des Femmes
Le Réseau Wassila
La Collective Féministe d’Alger.
Sawt Nssa – Constantine-
Le JFA, Le Journal Féministe Algérien
Le Collectif Libre et Indépendant des Femmes
de Béjaïa
CFC, Le Collectif des Femmes de Constantine
Femmes Algériennes Revendiquant leurs droits -FARD-Oran-
La Fondation pour l’Egalité/ CIDDEF
Femmes En Communication (FEC)
SOS Femmes en Détresse
Association nationale RACHDA