C’est une véritable sonnette d’alarme que vient de tirer l’ancien Chef de gouvernement, Ahmed Benbitour, au sujet de la situation financière du pays. En effet, selon lui, les réserves de change de l’Algérie devraient s’épuiser en 2019. Plus pessimiste, il dira que les cours du pétrole ne devraient pas dépasser la barre des 60 dollars le baril.

Ce tableau noir a été dressé, hier, au siège du mouvement Ennahda qui, dans le sillage des activités menées récemment par le FLN, a initié une conférence sur « les défis économiques et les choix offerts ». Mais, comme le FLN avait invité un spécialiste pour dire que tout va bien et que tout ira pour le mieux, Ennahda a, lui, invité deux spécialistes, Ahmed Benbitour et El Hachemi Djaâboub, pour dire tout le contraire. C’est la théorie du verre mi-vide, mi-plein !
Et c’est le secrétaire général du mouvement Ennahda, Mohamed Dhouibi, qui ouvrira les «hostilités », en dressant un tableau peu reluisant de la situation politique et économique du pays, en entamant son intervention sur les mouvements de protestation en cours (médecins résidents, retraités de l’armée, étudiants…), pour déduire qu’il s’agit là des « répercussions de la crise économique et financière du pays ». Avant d’affirmer que ces protestations « prouvent que les résultats des législatives et des locales ne reflètent pas la volonté populaire. Ceux qui prétendent représenter le peuple sont incapables de répondre aux aspirations du peuple ». En plus de la crise de confiance entre le peuple et les institutions, l’orateur évoquera la crise de confiance entre les deux partis du pouvoir (allusion au FLN et au RND) qui, selon lui, influe sur la bonne marche des institutions névralgiques, avant d’estimer que cette alliance n’était pas basée sur des convictions.
M. Dhouibi reviendra sur la dernière tripartite et ce qui l’a suivi, notamment la directive présidentielle concernant le partenariat public-privé. Pour lui, il est nécessaire d’ouvrir un large débat sur la question de la privatisation et/ou de la participation dans les entreprises publiques.
L’ancien Chef de gouvernement dira, pour sa part, que son intervention est tirée des chiffres officiels algériens et internationaux. Il commencera son intervention par le contexte mondial sans lequel, dira-t-il, on ne pourra pas comprendre la situation nationale.
L’évolution de l’économie mondiale exige, selon lui, « un autre niveau de gouvernance dans les pays en développement » afin de s’adapter aux bouleversements mondiaux.

Un programme économique non basé sur les hydrocarbures
Tirant à boulets rouges sur le pouvoir en place en Algérie, Benbitour, devenu opposant, parle d’un « Etat dilué », marqué par « la stagnation, la vénération des personnes et l’institutionnalisation de la corruption ». Avant d’asséner : « Des personnes prennent des décisions à la place des institutions. Il y a émiettement des pôles au sommet de la hiérarchie du pouvoir. » Disséquant la situation économique du pays, il fera remarquer que les importations de l’Algérie sont passées de 12 milliards de dollars en 2001 à 68 milliards de dollars en 2016, tout en faisant remarquer que cette période a été marquée par une baisse de la production pétrolière, parallèlement à une hausse de la consommation énergétique.
Ahmed Benbitour est formel, les cours du pétrole ne dépasseront pas la barre des 60 dollars à moyen et long termes.
Tout en faisant remarquer la fonte des réserves de change, il tirera la sonnette d’alarme. «Après 2019, il ne restera plus rien » et prédit le risque « d’une explosion populaire ». C’est carrément le contraire de ce qu’affirme le gouvernement qui table sur des réserves de change, à fin 2019, de l’ordre de 79,7 milliards de dollars et de 76,2 milliards de dollars à fin 2020.
Que faire, pour éviter cela ? L’orateur préconise « une mobilisation pacifique pour sauver l’Algérie ». Evoquant vaguement un nouveau programme économique non basé sur les hydrocarbures, l’orateur s’étalera par la suite sur la « 4e révolution industrielle », celle des nanotechnologies, de l’intelligence artificielle, de la robotique et du big data », ce qui ressemble à de la science-fiction pour l’Algérien lambda !
Enfin, l’ancien ministre du Commerce, El Hachemi Djaâboub, fera remarquer qu’en dépit de l’amélioration du climat des affaires et surtout de la situation sécuritaire, l’Algérie n’attire toujours pas d’IDE. Il impute la responsabilité aux législations maintes fois révisées, à l’image de celles relatives à l’investissement et qui ont connu, de 2003 à 2016, plusieurs modifications. « Un pas en avant, un autre en arrière », résumera-t-il la situation.

Gestion catastrophique du foncier agricole
L’orateur parlera de la concurrence des voisins marocains et tunisiens qui accordent des facilitations énormes aux investisseurs étrangers. « Ils n’ont pas de problèmes de foncier, de bureaucratie », dira-t-il, avant de rappeler que « beaucoup de grandes compagnies sont venues, d’abord, en Algérie, avant de finir par s’installer chez les voisins ».
M. Djaâboub s’élèvera contre le pouvoir donné aux walis pour accorder le foncier industriel, estimant que cela ouvre la porte à tous les dérapages. « C’est le flou total », tout comme l’est la relation entre les investisseurs et les banques. « Une banque refuse le dossier d’un investisseur, une autre l’accepte. Pourquoi ? » s’interroge-t-il.
L’orateur reviendra sur les zones franches pour rappeler que du temps de l’ex-ministre du Commerce, Noureddine Boukrouh, une loi a été promulguée pour encadrer ces zones. Six mois après, et à la venue de M. Djaâboub à la tête de ce département, « j’ai reçu un ordre d’annuler cette loi ». Il dira que la zone franche de Bellaria, sous la pression du syndicat, a été annulée, avant de faire remarquer que le Maroc a créé des zones franches destinées à l’exportation.
M. Djaâboub fustigera également la règle de 51/49%, faisant remarquer que les voisins offraient 100% aux investisseurs étrangers. Il dira son opposition à l’annulation de la loi autorisant l’agrément de projets dont la valeur ne dépassant pas les 5 milliards, au niveau local, décidée par le gouvernement Sellal et annulée, six mois seulement après, par son successeur. « Une directive ne peut pas annuler une loi qui a été adoptée par le Parlement », dira-t-il.
Poursuivant sa critique tous azimuts, il s’élèvera contre la gestion catastrophique du foncier agricole et plaidera pour une gestion « non sentimentale ». Avant de revenir sur l’ouverture du capital des EAC, du temps du ministre de l’Agriculture, Rachid Benaïssa, avant d’affirmer « qu’il y a eu cession de 50 fermes pilotes aux derniers jours du gouvernement Sellal. Au regard de la liste des bénéficiaires, il été décidé d’annuler cette cession ». Et de rappeler que le Président Bouteflika avait dénoncé publiquement les responsables qui se sont accaparé des terres agricoles à Bouchaoui et dans la Mitidja. Mais, selon lui, jusqu’à présent, ces terres n’ont pas été récupérées. Pis encore, « certains ont pris des milliers d’hectares sans jamais les exploiter. Parmi eux, certains ont même bénéficié de crédits bancaires, sans jamais entamer le travail ».

Dossier de l’automobile : « précipitation »
L’ancien ministre évoquera à plusieurs reprises l’investisseur saoudien El Marae, qui aurait été victime, selon lui, du lobby des importateurs de lait et qui a été contraint de plier bagage. Plus loin, il dira que c’est l’accord d’association avec l’UE qui en serait responsable parce que, selon lui, les Européens conditionnent, dans cet accord d’association, que tout autre accord avec une autre entité devrait passer par eux. Pour lui, l’accord d’association devrait être revu entièrement, pour ne pas dire annulé. Enfin, concernant le dossier de l’automobile, il parlera de « précipitation », tout en rappelant que la formule CKD/SKD existait déjà, estimant que les concessionnaires se partageaient une manne de 5 milliards de dollars. Considérant l’option des licences d’importation comme « le plus mauvais modèle », M. Djaâboub appelle le gouvernement à fixer les prix des véhicules montés en Algérie, estimant que ces derniers bénéficient de nombreux avantages, notamment fiscaux. Mais il se demandera où est le secteur public dans tout cela ? Et d’évoquer l’exemple de la SNVI qui dispose, pourtant, d’importants moyens et une expérience certaine dans le domaine. L’orateur pense que la liste des produits interdits à l’importation va être revue bientôt. « Elle a été faite sous la pression de certains gros bonnets, mais elle commence à influer sur bon nombre d’usines qui menacent de fermer. »