Par Lyes Sakhi
Comment enterrer l’ancien chef de l’Etat Abdelaziz Bouteflika ? Au début, après l’annonce de sa mort, vendredi 17 septembre au soir, la question n’a pas semblé intéresser grand monde au sein d’une opinion algérienne qu’on a fini par ne plus sonder qu’à travers le réseau Facebook uniquement parce que c’est là où elle s’exprime dans sa grande variété et diversité. Elle est devenue obsédante dès lors que les autorités du pays ont commencé à faire planer le suspense et à multiplier les signaux contradictoires sur l’attitude qu’ils allaient adopter en ce qui concerne l’adieu au grand et encombrant disparu et sur la manière de l’accompagner à sa dernière demeure.
Deuil national en bonne et due forme ou mise en berne pendant trois jours des couleurs nationales ? L’interrogation a été aggravée aux yeux de beaucoup d’Algériens surpris par le silence de la plupart de nos médias publics et privés ou par leur choix de minimiser un évènement funèbre dont la figure incite pourtant, quelle que soit la perception qu’on peut en avoir, au réflexe du bilan au moins, sinon à celui de la replacer dans le contexte historique qui l’a vu émerger, s’imposer, marquer l’imaginaire collectif algérien puis se retrouver balayé par la colère populaire après avoir été soixante ans durant au sein comme au contact des rouages du pouvoir.
La réponse a été donnée hier : l’ancien président Bouteflika a eu droit à des funérailles solennelles et non pas nationales avec peu d’apparat et selon un rituel notamment militaire réglé au millimètre pour qu’il n’apparaisse trop inconvenant. Ce choix n’a sans doute pas été facile à prendre par les autorités du pays, M. Tebboune en tête qui a dû avoir à l’esprit qu’on ne peut pas organiser facilement un hommage post-mortem à un homme qui a quitté le pouvoir sous la pression de la foule et qu’on accuse aujourd’hui de la situation de crise multidimensionnelle dans laquelle se trouve l’Algérie. Il a été rendu possible selon une logique qui a consisté à chercher à dépasser l’homme Bouteflika pour ne privilégier que le corps souverain qu’il a représenté à un moment de son parcours de président de la République, et l’incarnation qu’il a été pendant ce temps de l’Etat indépendamment du bilan qu’on lui reproche.
Pareille décision a dû être certainement motivée aussi par le parcours du défunt : ancien moudjahid, ancien ministre des Affaires étrangères auquel Ramtane Lamamra a rendu hommage hier et peut-être aussi par le fait qu’il a été l’artisan politique qui a fermé la parenthèse de la «guerre civile» par les lois de la réconciliation nationale qu’il a fait promulguer. Cela étant présumé, les honneurs funèbres rendus à un ancien président de la République ne présentent pas, rappelons-le jusqu’à preuve du contraire, de caractère obligatoire. Ils dépendent de la volonté du défunt, de sa famille et de celle déterminante du gouvernement quand le Parlement n’est pas sollicité.
Le deuil prend alors le sens de la conjoncture politique du moment et la forme que l’autorité suprême juge adéquate par rapport à l’héritage du disparu et du contexte du moment. Le corps souverain inhumé devient l’occasion de rappeler la continuité de l’Etat qui fait la différence entre ce qui réunit et ce qui sépare.