Neuvième vendredi depuis le déclenchement du mouvement populaire du 22 février, la mobilisation est intacte et la rue ne désemplit pas. Hier encore, ils étaient quelques millions à sortir à Alger et à travers le territoire national pour réclamer le départ de tous les symboles du système et un changement radical.

Dans la capitale, malgré les barrages filtrants pour empêcher les manifestants, venus des villes limitrophes, d’y accéder, la mobilisation a été encore une fois impressionnante. Alors que certains avaient commencé les préparatifs la veille à la place Audin, où des rassemblements ont eu lieu durant la nuit, tôt dans la matinée d’hier les manifestants se sont rassemblés au niveau de la Grande-Poste. Certains venus avec des roses, d’autres drapés de l’emblème national, ils ont scandé en chœur des slogans hostiles au pouvoir, mais ont surtout dit leur attachement à leur patrie. « Le pays est le nôtre et nous ferons ce que bon nous semblera », ont-ils crié, ou encore « Silmiya Silmiya ». Cependant, pour la première fois depuis le début des manifestations pour le départ du système, l’accès au tunnel des facultés, rebaptisé « ghar el hirak » pour la circonstance, a été bloqué par des rangées de policiers anti-émeutes, tandis que des éléments de la police scientifique s’affairaient à l’intérieur. Quant au boulevard Mohamed 5, il s’est vidé des véhicules des forces de l’ordre qui campaient sur place. Pour éviter que les choses ne dégénèrent et pour signaler tout acte de violence, des volontaires en gilet orange, portant l’inscription « pacifique », ont sillonné hier la capitale et tenté d’encadrer les manifestants. Les secouristes bénévoles, et comme à leur accoutumée, ont aussi répondu présent hier.

Le caractère pacifique préservé
Intervenant à la veille de la célébration du 20 Avril commémorant le Printemps berbère et les évènements tragiques du Printemps noir, la marche d’hier a été marquée par la forte présence de l’emblème amazigh, bien que certains ont été confisqués par les forces de l’ordre. Réunis à la place Audin, les manifestants ont commémoré cet épisode de notre histoire contemporaine, avant de scander en chœur « ulach smah ulach ».
Malgré les différents dérapages signalés au cours de la semaine dernière, qui ont été considérés comme de la provocation, à l’instar de l’incident des militantes déshabillées au commissariat de Baraki, l’arrestation de nombreux militants, la violation de la franchise universitaire, le blocage des routes, les Algériens ont gardé leur sang-froid et préservé le caractère pacifique de la protestation. A Tizi Ouzou, la mobilisation a aussi été intacte et porteuse de nouvelles exigences. Par dizaines, voire des centaines de milliers, les marcheurs sont revenus avec les mêmes slogans, exprimant leur fidélité à leur engagement « à dégager » le système. Bensalah, Bedoui, Bouchareb, FLN, RND et toutes les personnalités assimilées au pouvoir de Bouteflika sont brocardés et invités à « dégager ». Les manifestants étaient également excédé par l’attentisme qui caractérise la démarche du chef des Armées. La nouveauté, c’est aussi tous les messages et les pensées émues dédiés à la mémoire des 126 martyrs du Printemps noir.

Hommage aux victimes du printemps noir
A Béjaïa, ils étaient aussi plusieurs dizaines de milliers à sortir, encore une fois, dans la rue pour exprimer leur rejet de l’élection présidentielle prévue pour le 4 juillet prochain et réclamer le départ du système. En effet, la mobilisation citoyenne ne faiblit pas à Béjaïa, puisque la marche du 9e vendredi de protestation contre le pouvoir en place, a drainé une immense foule. Brandissant des banderoles hostiles au pouvoir, les manifestants invitent de nouveau tous les symboles du régime à « dégager », y compris le nouveau président du Conseil constitutionnel, Kamel Feniche.
On a remarqué la présence dans la foule, de la veuve du chanteur assassiné Matoub Lounès, Mme Nadia Matoub, qui a appelé les manifestants à rendre un hommage particulier aux victimes du Printemps noir de 2001, étant donné que cette manifestation coïncide avec le 18e anniversaire des douloureux événements de Kabylie. A Boumerdès, des milliers de citoyens ont également battu le pavé dans la ville. La procession humaine s’est ébranlée depuis le siège de la daïra pour sillonner toutes les artères principales de la ville. Des emblèmes aux couleurs nationales et amazighes flottaient alors que des groupes de jeunes criaient des slogans hostiles au pouvoir réclamant le départ de Bensalah et de tout le système. Tout au long de la marche, les manifestants qui ont observé plusieurs haltes ont rejeté le dialogue lancé par Abdelkader Bensalah.
« Arrêtez vos mesquines manœuvres, dégagez tous », criaient les manifestants, qui expriment leur détermination à poursuivre la protestation jusqu’au départ du système mafieux et instaurer un Etat de droit. A Tlemcen, en dépit d’un temps pluvieux, la marche a gardé son intensité habituelle. Fait inhabituel, cette fois, c’est la présence « sereine » parmi les manifestants de Monseigneur Henri Tessier, ex-archevêque émérite d’Alger, par ailleurs président de l’Association Dar Salam, au monastère St-Benoît de Birouana (Tlemcen). L’illustre marcheur était discrètement surveillé par des agents en civil. « Bensalah, dégage! », était le slogan le plus scandé pour la circonstance, eu égard à la dernière initiative « impopulaire » du chef de l’Etat, considérée comme une tentative de casser la mobilisation populaire.
« Les B tombent, le Hirak debout », « Bedoui, RND dégage ! » figuraient sur des pancartes brandies par les marcheurs. A Sidi Bel Abbès, les manifestants se sont rassemblés à la place du 1er-Novembre au centre-ville, pour lever la voix et exiger le départ de l’actuel système et le chef de l’Etat. Des familles, des femmes, des enfants, des personnes âgées sont venus après la prière du Dohr pour réclamer le changement radical et une Algérie nouvelle. La massive foule de manifestants a répété « errahil errahil, sir sir ya chabab »,
« Bensalah dégage, ecchaab machi djayeh » et « one two, tree, viva l’Algérie ». A Mila, c’est au rythme des slogans « Serraquine gaâ, tatnahaw gaâ » que les manifestants brandissaient l’emblème national et des banderoles appelant au départ des deux B, encore en place, ainsi que de tous les hommes du système. Des dizaines de milliers de citoyens, des deux sexes et de tous les âges, de Mila ville et de plusieurs localités de la wilaya ont investi la rue. De la place Aïn Essayeh jusqu’au siège de la wilaya, arpentant la rue nationale et la double voie menant vers le siège de la wilaya, les marcheurs n’ont cessé de scander des slogans hostiles à Bensalah et à Bedoui.

Le chef d’état-major appelé à être plus clair et d’agir
A Annaba, la mobilisation ne faiblit pas également. Ils étaient plusieurs dizaines de milliers de marcheurs à manifester contre l’ensemble des «solutions» proposées par le pouvoir pour sortir de la crise politique actuelle. Les mêmes slogans ont été gardés. Le départ des trois «B» semble rester d’actualité malgré la démission de l’un d’entre eux, à savoir Tayeb Belaïz. Le nom de ce dernier a été remplacé par Mouad Bouchareb, président de l’APN et troisième dans l’ordre de succession. Outre les slogans et banderoles habituels, les manifestants ont refusé celui qui a remplacé Tayeb Belaïz à la tête du Conseil constitutionnel. «Dégage Fenniche !», ont crié les marcheurs qui ont, par ailleurs exigé du chef d’état-major d’être plus clair et d’agir. «Ya Gaïd Salah ma choufna walou» (Gaïd Salah, on n’a encore rien vu) ont-ils répété en référence au «déphasage» entre les discours du vice-ministre de la Défense nationale et des «décisions concrètes».
Vers 18 heures, les manifestants ont commencé à se disperser dans le calme sans qu’aucun dépassement ne soit enregistré.
«Le peuple veut chasser le pouvoir, pas un changement dans le pouvoir». C’est en substance ce qui est apparu à Constantine sur plusieurs pancartes de ce 9e vendredi de contestation populaire. « Ni Feniche, ni Bensalah » et « les trois B, dégagez», ont aussi été des maïtres mots d’une foule moins compacte que d’habitude. La démission de Belaïz n’a pas refroidi les ardeurs des batteurs de pavé, et Bouchareb est venu le remplacer dans la fameuse liste des « B ».
Sur des pancartes étaient aussi inscrits des slogans quant à la continuité des marches pendant le Ramadhan, où l’on pouvait lire « saymine, fatrine, machyine machyine».
Comme d’habitude, la procession a manifesté dans un calme olympien qui n’égalait que celui des forces de l’ordre très présentes, mais très discrètes.
A Ouargla, malgré le vent de sable et la chaleur qui a frôlé les 41 C°, les habitants étaient au rendez-vous munis de drapeaux et de pancartes. Vers 16h45, la place de Souk Lahdjar était complètement envahie par les manifestants qui ont appelé au départ des trois B.
Même cas de figure à Ghardaïa, où il a fait très chaud, mais cela n’a pas pour autant entamé la détermination de centaines de citoyens de tous âges, femmes enfants vieux et jeunes à battre le pavé.