La journée-anniversaire du 8 mai 45, instituée il y a un an «Journée nationale de la Mémoire» par le président de la République et adoptée à l’unanimité par l’Assemblée populaire nationale le 23 juin 2020, a été l’occasion, pour lui, hier, d’aborder à nouveau le bilatéral algéro-français et de lier fortement son avenir et sa «qualité» à la capacité de Paris de reconnaitre les crimes de la France coloniale en Algérie et de boucler tous les dossiers portant sur le contentieux mémoriel l’opposant actuellement à Alger.

Par Halim Midouni
Dans son message lu à Sétif par le secrétaire général du Ministère des moudjahidines, Abdelmadjid Tebboune a, en effet, déclaré que les relations de notre pays avec la France «ne gagneront en qualité que si les questions de l’histoire de la mémoire relatives à la période 1830-1962 trouvent un juste règlement» par le «traitement adéquat» des dossiers de la «récupération des archives», des «disparus» et de «l’indemnisation des victimes des essais nucléaires au Sahara».
Selon les mots du message du chef de l’Etat, les dossiers de la Mémoire «demeurent ouverts». Ils doivent être considérés avec «sérieux et pondération» pour qu’ils deviennent une «base solide» au raffermissement du bilatéral algéro-français. «L’Algérie est prête à dépasser tous les obstacles et à aplanir toutes les difficultés pour un avenir meilleur, et à renforcer un partenariat exceptionnel pour hisser les relations» entre les deux pays «au niveau stratégique, pour peu que les conditions adéquates y soient réunies». Les deux peuples algérien et français «aspirent à un avenir meilleur empreint de confiance et compréhension, au mieux de leurs intérêts dans le cadre du respect mutuel et de l’égalité», a conclu le président Tebboune.
En décrypté, pas de demande de repentance ni de pardon, deux mots introuvables dans le message du chef de l’Etat, alors que souvent évoqués dans les débats et les polémiques sur le contentieux mémoriel algéro-français, mais la réclamation auprès de la partie française d’un devoir de reconnaissance des crimes coloniaux accompagnée de mesures concrètes qu’il a citées en abordant les points relatifs aux archives, aux «disparus» et aux victimes des expérimentations nucléaires de l’opération Gerboise, en février 1960 à Reggane dans le Sud algérien.
Jeudi 7 mai, le ministre de la Communication, porte-parole du gouvernement, rappelait déjà que l’enjeu de la question mémorielle est plus que jamais au cœur de la relation entre Alger et Paris et «l’attachement de l’Algérie à l’exigence d’un règlement global du dossier mémoriel. Il s’agit d’une «position de principe», a affirmé Ammar Belhimer qui a souligné que «notre Histoire demeurera toujours au premier plan des préoccupations de l’Algérie (…) et que nous ne saurions, en aucun cas, omettre dans nos relations étrangères». M. Belhimer a déclaré que le slogan «la mémoire rejette l’oubli», retenu cette année pour la célébration de la journée du 8 mai 1945, «résume la position immuable de l’Algérie visant à exiger de la France qu’elle assume pleinement ses responsabilités dans les crimes qui avaient fait des millions de victimes durant 132 ans de colonialisme barbare». En plus du terme «repentance» qui figure dans sa déclaration, le ton qu’il a utilisé est plus dur que ce qu’on a semblé lire hier dans le texte du président de la République, le sens, lui, reste le même : pas d’horizon dégagé pour la relation entre les deux pays sans le «traitement des dossiers de la Mémoire qui ne sauraient faire l’objet d’aucune renonciation», «nous sommes conscients que les lobbies hostiles à l’Algérie, en France et ailleurs, continueront à faire pression par tous les moyens pour entraver le processus du dossier mémoriel, mais nous resterons attachés à notre position», a fait observer le porte-parole du gouvernement.
La question mémorielle, qui a toujours été d’actualité, est devenue un contentieux entre l’Algérie et la France depuis la loi française de février 2005 sur les bienfaits de la colonisation, abrogée par le président Chirac. Elle a connu depuis un regain d’intensité avec le début du quinquennat du président Macron qui, après avoir déclaré à Alger en février 2017 pendant sa campagne pour l’Elysée que la colonisation a été un «crime contre l’humanité», a admis en septembre 2018 la responsabilité de l’Etat français dans la disparition et l’assassinat de Maurice Audin. En mars 2021, il avait reconnu que Ali Boumendjel a été «torturé et assassiné» par l’armée française en Algérie. Sa déclaration sur l’avocat était intervenue après la publication, le 20 janvier 2021, du rapport de l’historien Benjamin Stora sur «les questions mémorielles concernant la colonisation et la guerre d’Algérie». Ce rapport continue de susciter les réactions et les analyses.

L’accès aux archives, une question centrale. Pas seulement en France
Pour l’historien et spécialiste de l’histoire coloniale de la France Gilles Manceron, qui s’est exprimé dans une tribune publiée dans le journal Le Monde, le 25 janvier 2021, «l’accès aux archives est central pour que les jeunes Algériens et Français s’approprient leur passé». «Outil du travail historique, elles doivent échapper au contrôle des deux Etats. Le discours officiel de la France, longtemps maintenu, sur le rapatriement des archives dites de «souveraineté» laissant aux Algériens les archives dites de «gestion», ne correspond plus à la réalité. Ces archives sont un patrimoine commun aux citoyens des deux pays». Pour l’historienne Malika Rahal, «nommer les victimes de la disparition forcée vaudrait réparation symbolique». Avec l’historien Fabrice Riceputi, co-animateur du projet et du site «1000 autres.org» pour sortir de l’anonymat les milliers de «disparus» de la guerre d’Algérie, la spécialiste du mouvement national algérien a écrit dans le quotidien parisien du soir, le 5 février 2021, que, «nommer les victimes, reconnaître officiellement la vérité du crime contre l’humanité, son inscription solennelle dans l’histoire, vaudrait, un tant soit peu, réparation symbolique».
Dans son rapport, Benjamin Stora suggère qu’un comité commun propose des dispositions pour faciliter la circulation des chercheurs entre les deux pays». Le 28 mars 2021, plusieurs chercheurs et historiens algériens spécialistes de la colonisation et du mouvement national avaient adressé une lettre au président de la République pour réclamer l’ouverture des fonds d’archives conservées aux archives nationales de leur pays. Pour Mohamed El Korso, «il est inconcevable de demander l’ouverture des archives en France, et de ne pouvoir les consulter convenablement en Algérie». «Les Archives nationales sont un service public, mais les pratiques qui y sont exercées ont fini par transformer cette institution en forteresse. Avant de demander aux Français de restituer les archives, il est essentiel de réparer ce déni», avait déclaré son collègue Amar Mohand-Amer, historien de la jeune génération et chercheur au Centre de Recherche en Anthropologie Sociale et Culturelle (CRASC) d’Oran. L’application de la loi 88-09 du 26 janvier 1988 permettrait, selon les signataires de la lettre parmi lesquels figure également l’historien et directeur de la revue Naqd, Daho Djerbal, de rendre le Centre national des archives et les services d’archives de wilaya, attractifs aussi bien pour les chercheurs algériens qu’étrangers, de domicilier la recherche historique dans notre pays et non pas à l’étranger, de hisser la recherche et les études historiques ainsi que dans les domaines des sciences humaines et sociales à un rang académique de niveau international.