La cuvée 2022 du plus grand festival de théâtre s’annonce aussi ambitieuse qu’éclectique : 46 spectacles, 270 levers de rideau, 400 rendez-vous et 120 000 billets disponibles.

De notre correspondante :
Dominique Lorraine
« Qu’est-ce que je pourrais souhaiter, moi ? Que ce combat qui a été le combat de ma vie, soit celui de ceux qui viennent. Ils feront mieux que nous, alors qu’ils sont dans un monde encore plus difficile. Un combat qui ne finira jamais, mais pourquoi devrait-il finir ? Un combat qui est en soi déjà une récompense sitôt qu’on s’y engage, qui fonde les communautés d’esprits, qui rend palpable l’espérance, qui dénoue le communautaire et l’identitaire et donne formulation plus grande au destin d’une génération. En un mot, la construction d’un récit qui sauve. » Ainsi présenta Olivier Py, directeur artistique, le programme du 76e Festival d’Avignon (7 au 26 juillet). Non sans une certaine nostalgie, puisque son mandat à la tête du plus grand festival de théâtre du monde prend fin en 2022. D’ores et déjà, nous pouvons dire que cette cuvée 2022 s’annonce aussi ambitieuse qu’éclectique : 46 spectacles, 270 levers de rideau, 400 rendez-vous et 120 000 billets disponibles. De quoi rassasier les amateurs du sixième art. C’est le Russe Kirill Serebrennikov qui aura l’honneur d’ouvrir les festivités dans la prestigieuse Cour d’honneur du Palais des Papes, en présentant l’adaptation d’une nouvelle fantastique de Tchekhov « Le Moine noir », celui qui vient semer malheur et souffrance. Bien entendu que le roi incontesté du théâtre, Shakespeare, sera présent avec deux pièces, « La Tempesta » du Sarde d’Italie Alessandro Serra, une approche critique et originale du colonialisme, et « Richard II », du Français Christophe Rauck, qui narre l’affrontement à couteaux tirés entre Richard II, roi juste mais faible, et Bolingbroke, son « vilain » cousin. «Richard II est à l’image de son époque : il est la crise. Lui-même est en crise. C’est pourquoi il n’est pas assez radical, comme s’il avait eu le pouvoir trop tôt. Et au moment de sa destitution, son dépouillement est magnifique », explique le comédien Micha Lescot qui incarne Richard II.
Le Proche et le Moyen-Orient sont particulièrement mis à l’honneur. Le Palestinien Bashar Murkus présentera « Milk », « une célébration de la douleur avec des femmes dans la guerre et dans le deuil ». L’historien, poète et essayiste Elias Sanbar récitera, en musique, des poèmes du grand Mahmoud Darwich tirés du recueil « Et la terre se transmet comme la langue ». La libanaise Hannane Hajj Ali, seule en scène, se mettra au « Jogging » pour croiser la route de Médée dans un Beyrouth dévasté. Une évocation de la filiation, de la souffrance et du deuil qui se retrouve également dans la chorégraphie d’Ali Chahrour dans « Du temps où ma mère racontait » sur deux mères qui ont perdu leurs fils. Ingénieur chimiste de formation, le Français Henri Jules Julien a, pour sa part, choisi de vivre dans « les mondes arabes », (il réside actuellement à Casablanca) « refusant de considérer cette partie du globe dans une vision unique, propre à l’Occident » où il produit, traduit et aussi crée des fictions radiophoniques. Il est concepteur du projet « Shaierat » (Poétesses), qui permettra de découvrir des poétesses arabes d’aujourd’hui, les Palestiniennes Asmaa Azaizeh et Carol Sansour, la Marocaine Soukaina Habiballah et la Syrienne Rasha Omran.
Cette 74e édition est aussi très paritaire, près de la moitié des spectacles est proposée par des metteuses en scène. Parmi elles, les Françaises Anne Théron qui monte « Iphigénie », et Elise Vigier, avec « Anaïs Nin au miroir », d’après un texte d’Agnès Desartheissu des nouvelles fantastiques d’Anaïs Nin. La Suédoise Sofia Adrian Jupither adapte l’une des dernières œuvres du dramaturge Lars Norén « Solitaire », version nordique de la fameuse pièce de Samuel Beckett, «En attendant Godot ». L’artiste visuelle flamande Miet Warlop raconte sa vision du théâtre en s’inspirant du deuil de son frère. Dans « One Song », le plateau devient une arène où se télescopent la vie et la mort, l’espoir et la résurrection. C’est la jeune plasticienne, peintre et performeuse Afghane Kubra Khademi, réfugiée en France, qui signe l’affiche du festival, des jeunes filles aux cheveux noirs, alignées les unes derrière les autres, innocentes dans leur dépouillement. Affiche présentée, étrange coïncidence, le jour où les Talibans interdisent l’école aux petites filles, qui ont osé manifester contre cette décision injuste qui décidait que les femmes seules n’avaient pas le droit de prendre l’avion ! Après vingt jours de réjouissances théâtrales, le rideau tombera, le 26 juillet, avec deux temps musicaux exceptionnels. Un concert de Kate Tempest, poète, dramaturge et rappeuse anglaise « The Line is Acurve », dans la Cour d’honneur du Palais des Papes. Olivier Py, himself, dans une ultime version de son spectacle « Miss Knife et ses sœurs », invitera un groupe théâtral et musical ukrainien, Dakh Daughters, la chanteuse béninoise Angélique Kidjo et l’Orchestre national Avignon-Provence pour un gigantesque cabaret à l’Opéra Grand-Avignon.
Enfin signalons que le rappeur Sofiane, alias Fianso, sera de retour à Avignon, pour une soirée de lecture organisée par Radio France dans la cour du musée Calvet. n