Lors d’une cérémonie de clôture menée avec beaucoup de doigté par la comédienne Virgine Effira, le jury a livré un palmarès surprenant, à contre-courant de tous les pronostics émis précédemment. En saupoudrant le palmarès afin de récompenser le maximum de films (10 sur 21), il donnait par la même occasion l’impression que ce verdict est le résultat d’un compromis, face à des avis assez divergents. «Nos décisions ont toutes été obtenues avec une belle majorité», a affirmé Vincent Lindon, son président. Joli euphémisme…

De notre correspondante Dominique Lorraine
Palme d’or :«Triangle of sadness – Sans Filtre» du Suédois Ruben Östlund. Une surprise pour la presque totalité des critiques encore présents sur la Croisette. Une satire acide et trop souvent provocante, ciblant des super-riches et se voulant une critique en règle des rapports de classe dans les sociétés occidentales. Un film vomitif (et ce n’est pas qu’une image !), chic et toc, dans la même veine que «Square» déjà récompensé d’une Palme d’or en 2018.
«Tout le jury a été extrêmement choqué par ce film», a pourtant déclaré le président du jury, Vincent Lindon (sic !)
«Nous n’avions qu’un but, faire un film qui intéresse le public et le fasse réfléchir en provoquant», a déclaré le réalisateur en recevant son prix. «Comme lors d’une conversation entre amis, on peut rire en abordant des sujets importants, je trouve qu’on peut faire un cinéma divertissant en parlant de sujets graves», ajoutera-t-il un peu plus tard, lors de la conférence de presse d’après-palmarès.


Grand prix ex aequo : «Close» du Belge Lukas Dhont que l’on aurait aimé voir sur la première marche du podium. Une belle et délicate histoire d’amitié entre deux adolescents qui vire au drame. Une consécration après «Girl», Caméra d’or en 2018. Accompagné de son jeune acteur, Eden Dambrine, le jeune réalisateur, 31 ans, a exprimé un remerciement bien appuyé à sa mère, présente dans la salle : «Je suis ici grâce à toi. Merci de m’avoir montré l’impact incroyable que le cinéma peut avoir. Tu m’as aidé à trouver ma voix pour me connecter aux autres à travers les films et l’histoire.» Poursuivant : «Je voulais faire un film sur la tendresse. Etre vulnérable n’est pas une faiblesse. (…) Je dédie ce prix à la tendresse et à ceux qui choisissent l’amour à la peur.»
Etonnamment, le jury fera partager ce Prix avec… «Stars at Noon» de la Française Claire Denis, qui a tourné au Panama une interminable (2h15) aventure sexuelle et policière sans grand enjeu. Le président du jury Vincent Lindon devait en éprouver une certaine fierté en tout cas, lui, qui a tourné trois fois avec la réalisatrice de «Chocolat» présenté à Cannes en 1988.

Le cinéma belge décidemment très en forme, obtient deux autres prix
Prix spécial du 75e anniversaire du Festival : «Tori et Lokita» des frangins belges Jean-Pierre et Luc Dardenne, pour avoir décrit avec leur habituel sensibilité le drame social vécu par deux mineurs béninois, sans papiers, qui se retrouvent tout à la fois exploités par leur passeur et leur employeur au noir.
Une nouvelle distinction pour les cinéastes belges qui, depuis «Rosetta» (Palme d’or, 1999) et «l’Enfant», (Palme d’or, 2005), exploitent le même sillon.
Prix du jury ex aequo : «Les Huit Montagnes» de Charlotte Vandermeersch et Felix Van Groeningen. Très méritée récompense pour ce film qui décrit avec tendresse l’amitié indéfectible entre Pietro et Bruno qui se rencontrent lorsqu’ils sont enfants et qu’on suit pendant plusieurs décennies dans un village perdu dans les magnifiques terres du Val d’Aoste où les deux amis se retrouvent chaque année. Un beau film romanesque.
Prix du jury ex aequo : «EO» de Jerzy Skolimowski qui revisite, en le mettant au goût du jour, l’incunable «Au hasard Balthazar» de Bresson. Le vétéran polonais, de 84 ans, y retrace le périple d’un âne parmi les hommes, arpentant une Europe en proie au racisme et au rejet des migrants. Un film tout à la fois noir et cocasse. Son discours fut au diapason de son opus, puisqu’il se limita dans le speech de circonstance d’un hommage rendu, aux seuls ânes (sardes) qui tiennent le rôle principal, en égrenant les noms et les origines respectives.
Prix de la mise en scène : «Decision to Leave» de Park Chan-wook, une valeur sûre du cinéma coréen qui a proposé, cette année, une enquête policière teintée d’obsession amoureuse. Un film à la beauté esthétique qui a séduit le jury.
Prix du scénario : «Boy from heaven» de Tarik Saleh pour son thriller audacieux et d’une grande précision, narrant l’histoire d’un ange déchu, nouvel élève de la prestigieuse université d’Al-Azhar, au Caire. Une très belle réussite après un premier film «Le Caire confidentiel» célébré internationalement.
Prix d’interprétation féminine : Zar Amir Ebrahimi, dans «Les Nuits de Mashad». Un thriller efficace, inspiré d’un fait divers dans lequel une journaliste enquête sur un criminel qui a assassiné seize prostituées dans une démarche «inspirée et purificatrice» (sic) dans la ville sainte de Mashhad.
«Ce film parle des femmes, de leur corps. C’est un film rempli de haine, de mains, de pieds, de seins, de sexes, tout ce qu’il est impossible de montrer en Iran», a déclaré celle qui a vu sa carrière en Iran interrompue brutalement à cause d’un scandale, qui l’a poussée à quitter son pays pour s’installer en France. Ce pays «paradoxal, plein de gens heureux qui aiment être malheureux», dira-t-elle.
La jeune lauréate a dédié son Prix à Golshifteh Farahani, amie de combat et d’adversité «son double lumineux», qui réside elle aussi en France où elle y mena un long combat pour s’y faire accepter.
Prix d’Interprétation masculine : Song Kang-ho (vu dans «Parasite» Palme d’or en 2019). Dans «les Bonnes étoiles» du Japonais Hirokazu Kore-eda, il incarne un voyou criblé de dettes et son acolyte qui kidnappent un bébé pour le revendre. Un road-movie à bord d’un van qui sillonne les routes coréennes pour trouver de «bons» parents adoptifs à un enfant qu’ils ont recueillis. Un film respectable mais moins fort que «une Affaire de famille» Palme d’or en 2018.

Finalement, un palmarès donc pléthorique, qui pourtant a oublié deux œuvres importantes : «La Femme de Tchaikovsky» du Russe Kirill Serebrennikov, bouquet de fulgurances sur le destin brisé de l’épouse du compositeur russe. Et «R.M.N.» de Cristian Mungiu, un plaidoyer virulent contre le racisme dans une Roumanie en butte à une forte poussée nationaliste.
Vincent Lindon a déclaré, pour rire mais sans sourire, qu’il «militait pour une reconduction de son mandat et celui de ses jurés pour quatre ans de plus». Au vu des résultats de cette 75e édition du festival, on voterait… blanc et avec le sourire

Le palmarès complet
Palme d’or : Sans filtre de Ruben Östlund
Grand prix ex aequo : Close de Lukas Dhont et Des étoiles à midi de Claire Denis
Prix d’interprétation féminine : Zar Amir Ebrahimi dans Holy Spider
Prix d’interprétation masculine : Song Kang-ho dans les Bonnes étoiles
Prix du jury ex aequo : Les Huit Montagnes de Charlotte Vandermeersch et Felix Van Groeningen et EO de Jerzy Skolimowski
Prix de la mise en scène : Decision to leave de Park Chan-wook
Prix du scénario : Boy from Heaven de Tarik Saleh
Prix du 75e anniversaire : Tori et Lokita de Jean-Pierre et Luc Dardenne
Caméra d’or : War Pony de Gina Gammell et Riley Keough
Mention spéciale de la Caméra d’or : Plan 75 de Hayakawa Chie
Palme d’or du court-métrage : The Water Murmurs de Jianying Chen