C’est de l’Est que sont venues deux belles propositions de cinéma, « Eo (Hi-han) » du Polonais Jerzy Skolimowski et « La Femme de Tchaikovsky », du Russe Kirill Serebrennikov.

Par Dominique Lorraine
Il fallait oser, Jerzy Skolimowski l’a fait. Pour son come-back, le vétéran du cinéma polonais, 88 printemps, nous a proposé, quarante ans après «Travail au noir » Prix du scénario à Cannes (1982), « Eo (Hi-han) » avec comme unique protagoniste… un âne sarde, EO, au pelage gris, un peu malingre et au regard perdu. Il va connaître bien des vicissitudes. D’abord, partenaire choyé d’une écuyère dans un cirque, mais quand la nouvelle législation polonaise interdit l’exploitation des animaux dans les spectacles, il est emmené dans un haras où sa venue produit bien des chamboulements.

Il sera alors dirigé vers une ferme. En vain.
EO s’en enfuira et s’en ira arpentant, champs, forêts, à la découverte d’un monde inconnu, d’une faune et d’une flore. L’occasion pour Skolimowski de nous montrer une nature magnifiée avec des explosions de couleurs et de sons. Parcourant d’autres routes, il arrive au beau milieu d’un match de foot qui finit en pugilat. Des hooligans s’attaquent aux supporters et blessent EO. D’un maître à l’autre, le chemin de EO ne sera pas un long fleuve tranquille. Prétexte au réalisateur pour évoquer un monde égoïste, raciste, vénal, inhumain. Son hi-han douloureux résonnera souvent. Devant tant de malheurs, la bête regarde le monde avec une certaine «philosophie » et repense, par visions intercalées, souvent à sa belle écuyère toute de rouge vêtue. « Eo », traversé de scènes psychédéliques et porté par des éclats musicaux saturés est un véritable ovni dans le ciel cannois et un hommage au cinéaste français Robert Bresson qui, déjà en 1966 avec « Au hasard Balthazar », contait le calvaire d’un pauvre baudet, maltraité par les humains, et que Skolimowski reconnaît comme « le seul film à [l]’avoir ému aux larmes ».

Un monde en perdition
Des vicissitudes « La Femme de Tchaikovsky » en connaîtra aussi beaucoup. Le film de Kirill Serebrennikov est centré autour d’un seul protagoniste pour décrire lui aussi un monde en perdition. Le cinéaste voulait depuis longtemps retracer la vie de l’illustre Piotr Ilitch Tchaïkovski, mais son scénario fut refusé par les autorités car non conforme à l’image officielle. Il reviendra, « par la fenêtre », avec des fonds strictement privés pour composer avec un grand talent, à travers le portrait de sa femme, Antonina, le profil torturé du grand compositeur russe, Tchaïkovsky. Antonina Miliukova, richement dotée, très religieuse, tombée raide dingue du musicien, lui propose tout de go le mariage. Tchaïkovski refuse dans un premier temps, mais, criblé de dettes et pour dissimuler son homosexualité, il finira par accepter cette union. En réalité, un marché de dupes pour la jeune femme, humiliée, maltraitée et aveuglée par sa passion. Tout talentueux qu’il soit, le compositeur est asocial, égoïste, cruel. Le mariage ne sera jamais consommé et Tchaïkovski, qui a pris son épouse en horreur, lui proposera finalement le divorce. Ce qu’elle n’acceptera jamais, la menant du coup vers la folie totale.
Kirill Serebrennikov décrit la société de la Russie du XIXe siècle, hypocrite, dissolue, dominée par une classe aisée, dans laquelle la femme n’a d’existence légale que sur la carte d’identité de son mari. Comme Skolimowski avec « Eo », Serebrennikov livre avec « La Femme de Tchaikovsky » un film halluciné, traversé par les visions intérieures et les cauchemars obsessionnels d’Antonina Miliukova, dont la beauté se fane peu à peu. « Le corps et la lumière sont ce qu’il y a de plus important dans le cinéma. Le corps laisse une trace sur la pellicule, il reflète la lumière et jette une ombre. Le cinéma c’est ça : la rencontre de la lumière et d’un corps. »
Quelques séquences surréalistes tombent parfois dans l’excès. Ce qu’on pardonnera à ce réalisateur tant son talent, virtuose, emporte tout dans un tourbillon d’images et de sons. « La Femme de Tchaikovsky » figurera sûrement au palmarès. On retrouvera Serebrennikov en juillet prochain, et à quelques encablures de Cannes, avec son adaptation du « Moine noir», une nouvelle fantastique d’Anton Tchekhov dans la Cour d’honneur du palais des Papes, lors du prochain festival d’Avignon.