Sous les lampions et beaucoup d’émotions, le 75e Festival de Cannes a été déclaré ouvert par l’actrice américaine Juliane Moore. Auparavant, la talentueuse comédienne belge, Virginie Efira, en maîtresse de cérémonie impeccable, a présenté les membres du Jury et donné la parole à son président Vincent Lindon, qui a longtemps été applaudi par les spectateurs du grand auditorium Lumière.

Par Dominique Lorraine
«Emu, fier, bouleversé de conduire ce jury exceptionnel», a déclaré, d’emblée, l’acteur français, déclinant un texte émouvant et puissant, une véritable plaidoirie de l’engagement.
Autre ovation, celle réservée à Forest Whitaker qui a rappelé ses premiers pas à Cannes avec «Bird», de Clint Eastwood, pour lequel il a reçu le Prix d’interprétation en 1988. La Palme d’or va «à la fois à l’artiste, au cinéaste, à l’ambassadeur de l’Unesco, bref, à un citoyen du monde», a déclaré Pierre Lescure, président du Festival, en lui remettant la Palme d’honneur du 75e Festival de Cannes. Cette soirée très réussie -et drivée pour la première fois par le service public, France 2- s’est poursuivie par la projection du film d’ouverture «Coupez !», comédie française de Michel Hazanavicius.
C’est peu dire que la première demi-heure du film surprend, nous incitant presque à quitter son fauteuil et à filer dare-dare. Devant nos yeux éberlués, le tournage d’un film de zombies part en vrille. Tout cloche sur ce plateau de tournage, les acteurs sont mauvais, alcooliques ou imbus d’eux-mêmes et le réalisateur est totalement dépassé par ce qui se passe. Totale surprise quand de «vrais morts-vivants» viennent attaquer les comédiens au travail. Mais ce serait mal connaître Michel Hazanavicius, réalisateur palmé et oscarisé pour «The Artist», si on s’était arrêté à cette première impression. Le film est, en effet, un remake décalé d’un nanar japonais culte qui a fait un flop à sa sortie (2 000 entrées recensées). C’est l’envers du décor qu’on découvre ensuite, les soubresauts d’un tournage où rien ne se déroule comme prévu. «Coupez !» est tout à la fois un hommage au cinéma et un film drôle, ludique, sanguinolant (l’hémoglobine y coule à flots) dans lequel brillent des acteurs aussi inattendus là qu’investis, comme Bérénice Bejo, Romain Duris, Finnegan Oldfield ou Grégory Gadebois. On rit beaucoup devant tant de malchances et d’imprévus. Un film d’ouverture qui ouvre l’appétit pour le dîner de gala qui suivra…

Vincent Lindon : La culture est le centre de la société
«Il serait sans doute logique, ou en tout cas humain, de laisser éclater ma joie d’être devant vous ce soir pour présider la 75e édition d’un festival hors normes, le plus grand festival de cinéma du monde, de célébrer l’événement et de jouir sans entraves de l’honneur qui m’est fait. Mais en ai-je le droit ?
Ne devrait-on pas évoquer depuis cette tribune, qui concentre pour un temps tous les regards du monde, les tourments d’une planète qui saigne, qui souffre, qui étouffe et qui brûle dans l’indifférence des pouvoirs ? Oui, sans doute. Mais que dire, sinon de neuf ou au moins d’utile ? (…) Doit-on user de sa notoriété, aussi modeste soit-elle, pour porter haut et fort la parole des sans-voix ? Ou, au contraire, refuser d’exprimer publiquement notre position dans des domaines où nous n’avons ni légitimité ni compétence particulière ? Je n’ai pas la réponse.
La culture n’est pas une aimable excroissance ni un futile ornement de la société. Elle n’est pas en marge. Elle en est le centre et en sera le vestige
Le Festival de Cannes est né d’une volonté de lutte contre un fascisme qui avait dénaturé le cinéma européen.
Ces sélections ont retenu des films dont l’ambition n’était pas seulement de remplir les salles. C’est la fonction du Festival de Cannes, c’est sa gloire. C’est cette ligne inflexible, artistique et citoyenne qui rend nécessaire ce qui, sans cela, serait obscène : projeter des images radieuses, en sur-impression de scènes abominables qui nous parviennent d’une Ukraine héroïque et martyrisée ; ou bien ensevelir sous la Mélodie du bonheur les massacres silencieux qui s’abattent sur le Yémen ou le Darfour.
Pour conclure, une question : pouvons-nous faire autre chose qu’utiliser le cinéma, cette arme d’émotion massive, pour réveiller les consciences et bousculer les indifférences ? Je ne l’imagine pas.»