Rachid Bouchareb, qui avait enthousiasmé le public en 2006 avec « Indigènes », est de retour à Cannes avec » Nos frangins » présenté à « Cannes Première ». Le réalisateur revient sur le meurtre de Malik Oussekine, en décembre 1986, à Paris, et sur celui d’un autre jeune Maghrébin Abdel Benyahia le même soir à Pantin.

Par Dominique Lorraine
« Un briquet allumé dans ton p’t’it poing levé
Ton regard qui se noie dans mes yeux délavés
Un keffieh un peu louche jeté sur tes épaules
Mon prénom dans ta bouche, ma photo dans ta piaule »
(Extrait 1 : Paroles de Petite/Renaud)

En novembre 1986, des étudiants manifestent dans les rues de Paris contre la réforme Devaquet, ministre de l’Education nationale. Pour rétablir l’ordre, le Préfet envoie ses voltigeurs, deux hommes sur une moto, celui de l’arrière matraque avec son bâton. Un jeune étudiant franco-algérien, Malik Oussekine, sortant tranquillement d’une soirée du Quartier Latin, se trouve pris dans les échauffourées, il tente de s’enfuir et court se réfugier dans le hall d’un immeuble. Mais les deux policiers, qui le poursuivaient, parviennent à forcer la porte et, à coups de bottes et de matraques, ils le tabassent à mort. Son frère et sa sœur constatant son absence partent à sa recherche et découvriront la triste vérité. Le même soir, Abdel Benyahia, un jeune animateur de rue est tué d’une balle dans la poitrine par un inspecteur de police ivre, alors qu’il tentait de s’interposer pour éviter une bagarre devant un café de Pantin, proche banlieue de Paris. Sentant la situation se gâter, le Préfet de Paris, décide de cacher la mort d’Abdel Benyahia à sa famille pendant plusieurs jours. Quant à Malik Oussekine, sa mort sera aussi tue, plongeant sa famille dans le désarroi le plus grand. Son frère et sa sœur le chercheront longtemps avant de découvrir sa dépouille à la morgue de l’Institut médicolégal. La mort de Malik Oussekine provoquera d’innombrables manifestations et des réactions politiques en chaîne jusqu’au Président de la République, d’alors, François Mitterrand, en cohabitation avec son Premier ministre Jacques Chirac. Mitterrand se rend même auprès de la famille Oussekine pour lui présenter ses condoléances. Rachid Bouchareb entrelace habilement ses deux histoires. Les corps de Malik Oussekine et Abdel Benyahia se retrouvent en même temps à la morgue, réunis par un même tragique destin, victimes de la brutalité policière qui s’exerce sur les jeunes d’origine maghrébine en France dans les années 80. Reste que si la mémoire de Malik Oussekine est demeurée vivace, celle d’Abdel Benyahia a disparu dans les limbes de l’Histoire. Rachid Bouchareb intercale dans sa fiction de (trop ?) nombreuses images d’archives des journaux télévisés de l’époque : manifestations et discours d’hommes politiques. « Bien sûr, le film reste une libre interprétation de faits réels. Les dossiers des deux affaires n’étant pas accessibles, on reste de toute façon sur ce qui est connu et paru, notamment à travers les nombreuses heures d’archives TV qui existent au sujet de Malik Oussekine. Le film s’ouvre d’ailleurs sur un montage de ces dernières, une manière d’ancrer le film dans cette réalité des années 1980. Mais en même temps, Rachid aime follement la fiction. Et le film est devenu une synthèse entre ce côté très « documentaire » appuyant sur les archives, et une image beaucoup plus stylisée, plus cinéma «, estime de son côté Guillaume Deffontaines, le directeur photo de « Nos Frangins ».
Le film est porté par ses comédiens : Réda Kateb et Lynda Khoudri, (frère et sœur de Malik Oussekine) et Samir Guesmi (le père d’Abdel Benyahia).
« Le jeu d’acteur n’est pas si éloigné du gnaoua, c’est aussi un rite où on est possédé par des personnages, des histoires », disait Réda Kateb. Projeté dans la belle salle Debussy, en présence de toute l’équipe, le film a reçu un accueil enthousiaste du public cannois.

« (…) Et puis ces déchirures à jamais dans ta peau
Comme autant de blessures et de coups de couteau
Cicatrices profondes pour Malik et Abdel
Pour nos frangins qui tombent pour William et Michel »
(Extrait 2 : « Paroles de Petite »
de Renaud. Chanson du générique de fin)