Dans la très conservatrice ville sainte du chiisme, Mashhad, un serial killer avait défrayé la chronique, en 2000, en tuant par strangulation seize femmes et la liste aurait pu être plus longue si la dix-septième femme, une journaliste venue spécialement de Téhéran, pour le traquer, n’avait pas opposé une plus grande résistance que les autres victimes qu’il avait eues par surprise.

Par Dominique Lorraine
Toutes ses proies avaient un point commun, vivant dans les bas-fonds de la deuxième métropole d’Iran, dans le plus grand dénuement, elles n’avaient plus que le commerce de leur corps décati par le temps et l’opium, qu’elles consommaient régulièrement, pour tenir dans cet enfer qui ne dit pas son nom.
Ce n’est pas l’intrigue policière qui va intéresser au premier chef le cinéaste Ali Abassi, mais l’exploration de la personnalité iranienne qu’il connaît bien de l’intérieur. Le tueur, Saeed Hanaei, (Mehdi Bajestrani) est un bon père de famille au-dessus de tout soupçon, pieux à l’extrême, ancien combattant de la guerre Iran-Irak des années 80, qui regrette de ne pas avoir été un martyr. Surnommé « l’Araignée », il s’est attribué une mission « divine » du moins c’est ce qu’il laissera entendre plus tard, pour sa défense : nettoyer la ville en la « débarrassant » de ces femmes de « mauvaises vies » qui travaillent aux abords des édifices religieux en les prenant dans les fils de sa toile d’araignée. Ces forfaitures, il les commet la nuit tombante, à son domicile, en l’absence de sa femme, avec sang-froid, et sans aucun affre ni pitié. Un Docteur Jekyll et Mister Hyde iranien.
Grâce à la ténacité d’une journaliste -Zar Amir Ebrahimi, immense star de télévision au début des années 2000 en Iran-, le meurtrier sera arrêté et condamné à… douze peines de mort et cent coups de fouet sans compter l’indemnité financière à verser aux familles des victimes. « En Iran, le système judiciaire (…) est vraiment un putain de théâtre, comme un show télé ou (les scénaristes) peuvent obtenir le résultat qu’ils souhaitent pour les personnages ».
Ce qui intéresse aussi Ali Abbassi, c’est l’auscultation des maux de cette société iranienne, encore plus ces franges les plus défavorisées quasi gangrenées par la misère, celle qui accule, entre autres, ces femmes, souvent seules avec des enfants à charge, à faire le pied de grue sous les lampadaires sur les boulevards périphériques. La prostitution semble être l’un des rares moyens de leur survie. Dans ces plus hautes des solitudes qui croisent, celles de leurs (nombreux) clients, en pleine détresse humaine.
C’est là que s’opère également la collusion entre la police et le clergé. Le commissaire en place ne semble pas faire de grands efforts pour arrêter le meurtrier en série. Pire, faisant ainsi valoir son droit de cuissage, la journaliste devra résister à ses incessants assauts. Et le juge en turban blanc, de son côté, usant d’une langue de bois prête à tout usage, se contentera de témoigner de sa « compréhension à l’endroit de ces femmes, victimes d’un manque de solidarité de la société envers elles. » Ces élans d’empathie ne sont en fait que de façade. Car au moment de l’exécution de la peine, il s’en est fallu de peu pour que le criminel ne soit exfiltré, à l’instigation de ce même juge et de son entourage local, soucieux de ne pas perdre. L’accusé bénéficie du soutien d’une bonne partie des habitants de Mashhad, pour qui ce tueur en série n’est autre que le bras séculier, purificateur, obéissant à une « injonction divine».
Ce qui est donc bien montré, c’est le fanatisme croissant et cet embrigadement de la population qui va faire d’un assassin un héros. « Les Nuits de Mashhad » esquisse également le portrait d’une société misogyne. «Le film aborde la misogynie profondément ancrée dans la société iranienne, qui n’est pas particulièrement religieuse ou politique, mais culturelle. La misogynie se propage dans toutes les classes sociales à travers les habitudes des gens ».
C’est donc un film très fort et efficace tiré d’un fait divers, qui a défrayé la chronique et qui avait déjà donné lieu à un documentaire de Roya Karimi Majd et Maziar Bahari, qui ont pu avoir accès à l’assassin en prison et dont s’est inspiré Mana Neyestani pour sa bande dessinée « l’Araignée de Mashhad ». Le film bien sûr n’a pu être tourné en Iran, la réponse de Téhéran n’a jamais été négative ni positive, ce fut donc le repli en Jordanie où les décors ont été recréés.
L’impressionnante interprétation du comédien Mehdi Bajestrani pourrait lui valoir un prix d’interprétation. « Les victimes de Hanaei n’étaient pas des prostituées anonymes – c’étaient des individus, dotés de personnalités qui leurs étaient propres, et j’aimerais qu’on leur rende un peu de leur dignité et de leur humanité qui leur ont été volées. Non pas pour en faire des saintes ou de malheureuses victimes, mais pour les considérer comme des êtres humains à part entière, au même titre que nous », livrera Ali Abassi en guise de conclusion. n