Folle soirée que cette cérémonie de clôture au cours de laquelle le président du jury, Spike Lee, dans un costume extravagant, a perdu la boussole annonçant d’entrée de jeu la Palme d’or ! Heureusement, Tahar Rahim lui a porté secours et a remis les choses dans l’ordre faisant même office de traducteur, en lui rapportant ensuite les propos des récipiendaires.

De notre correspondante Dominique Lorraine
La Française Julia Ducournau, déjà remarquée à la Semaine de la critique, en 2016, dans «Grave», remporte donc la Palme d’or de la 74e édition pour «Titane», un film malaisant, gore même, bien dans l’air du temps certes, mais imparfait, selon elle.
Les propos en conférence de presse tenus par Spike Lee et la chanteuse de «Libertine» Milène Farmer font penser qu’ils ont fait équipe pour imposer ce film. Julia Ducournau peut donc s’honorer d’être la plus jeune réalisatrice à recevoir ce prix, mais aussi de ne pas le partager comme cela avait été le cas de Jane Campion en 1993 («la Leçon de piano») co-gagnante avec le Chinois Chen Kaige («Adieu ma concubine»).
Très émue, elle a évoqué, quand adolescente, elle regardait la cérémonie de clôture à la télé avec ses parents : «A l’époque, j’étais sûr que les films primés devaient être parfaits pour être cités sur cette scène. Ce soir, j’y suis et je sais que mon film n’est pas parfait… On dit même qu’il est monstrueux. Maintenant que je suis devenue adulte et réalisatrice, je me suis rendue compte que la perfection n’était pas une chimère, mais une impasse. Et la monstruosité, qui fait peur à certains et traverse mon travail, est une arme et une force pour faire repousser les murs de la normativité qui nous enferment et nous séparent. Il y a tant de beauté, de liberté et d’émotions à trouver dans ce qu’on ne peut pas mettre dans une case et dans ce qu’il reste à découvrir de nous.» Remerciant ensuite le jury, «de reconnaître avec ce prix notre besoin avide et viscéral d’un monde plus inclusif et plus fluide et de laisser entrer les monstres». A coup sûr cette palme fera date dans cette édition du festival déjà hors norme.
Le reste du palmarès laisse aussi perplexe. Mais il ne faut pas s’en étonner outre mesure tant les divergences étaient grandes parmi les membres du jury. A demi-mot, l’actrice américaine Maggie Gyllenhaal a convenu qu’aucun film n’avait fait l’unanimité. Pareil constat, auprès de la presse et des autres accrédités, au vu des débats d’après-projection.
Le Grand Prix a été partagé entre deux films qui n’ont guère de point commun, le conventionnel «Un héros» d’Asghar Farhadi (qui rate encore la Palme), et le sensuel «Compartiment n°6» du Finlandais Juho Kuosmanen.
Même ex aequo pour le Prix du Jury, remis à deux films, on ne peut plus éloignés l’un de l’autre, le beau et contemplatif «Memoria» d’Apichatpong Weerasethakul (Palme d’or 2010 pour «Oncle Boonmee») et le percutant «Le Genou d’Ahed», de Nadav Lapid. «Merci d’être irrationnels et imprudents, les deux plus belles vertus du cinéma», a-t-il déclaré.
Apichatpong Weerasethakul, qui a tourné son film en Colombie, a demandé aux gouvernements thaïlandais et colombien et d’autres pays en difficulté à mieux gérer l’épidémie de la Covid : «Mon film parle de cette vibration des mémoires qui nous relient. En cette époque étrange, le cinéma nous permet de nous rapprocher, nous sommes une seule mémoire, un corps, un rêve. Aidons-nous les uns les autres, soyons en paix.»
Prix du scénario à «Drive my Car», des Japonais Ryūsuke Hamaguchi et Takamasa Oe, qui était un des favoris à la Palme. Avec émotion, Hamaguchi Ryusuke a précisé : «Je pense évidemment à l’auteur de la nouvelle qui nous a inspiré ce film, Haruki Murakami. Je tiens également à préciser que je n’ai pas écrit seul ce scénario. Takamasa Oe est scénariste à temps plein, mais il m’incite constamment à écrire. Je lui en suis très reconnaissant. S’il vous a plu, c’est qu’il a été bien interprété et je souhaite aussi remercier mes comédiens. Ils ont grandement contribué au succès du film.»
Les prix d’interprétation sont aussi revenus à de jeunes acteurs. D’un côté, la lumineuse Norvégienne Renate Reinsve, pour «Julie en 12 chapitres»), de Joachim Trier, et de l’autre, l’Américain Caleb
Landry Jones, pour «Nitram», de l’Australien Justin Kurzel.
Une reconnaissance pour ce Texan, plus habitué aux seconds rôles chez des cinéastes aussi prestigieux que David Fincher, David Lynch, Jim Jarmusch ou Xavier Dolan.
Leos Carax, qu’on aurait bien vu plus haut, a reçu le Prix de la mise en scène pour sa comédie musicale «Annette». Le réalisateur absent en raison d’une rage de dents, ce sont les frères Mael -The Sparks -, auteurs de la musique, qui sont montés sur scène pour recevoir le trophée : «Il y a huit ans, Ron et moi sommes venus à Cannes. Nous avons rencontré Leos Carax pour la première fois et nous l’avions remercié d’avoir utilisé une de nos chansons pour son film «Holy Motors». C’est un grand réalisateur français, un immense cinéaste. Nous sommes très touchés d’avoir eu une place dans ce projet.»
Comme toujours, certains films sont restés sur le carreau, tels nos chouchous, «Les Olympiades» (Jacques Audiard), «La Fracture» (Catherine Corsini) ou «Haut et Fort» (Nabil Ayouch).
Le seul Américain en lice, issu d’une major hollywoodienne, «The French Dispatch», de Wes Anderson, est également absent du podium.
Cette édition restera donc dans les annales, autant par son nombre d’accrédités en forte baisse (moins de 20 000 au lieu des 40 000 professionnels et la moitié des 4 000 journalistes ordinairement accrédités) que par le spectre de la Covid, présent dans l’air.
Reste que nous aurons vu nombre de bons et de beaux films, ne boudons donc pas notre plaisir. n

PALMARÈS
Palme d’or : Titane, de la réalisatrice Julie Ducournau (France)
Grand Prix : Un héros, du réalisateur Asghar Farhadi (Iran), et Hytti NRO 6 (Compartiment NO.6), du réalisateur Juho Kuosmanen (Finlande)
Prix du jury : Le genou d’Ahed, du réalisateur Nadav Lapid (Israël), et Memoria, du réalisateur Apichatpong Weerasethakul (Thaïlande)
Prix de la mise en scène : le réalisateur Leos Carax pour Annette (France)
Prix d’interprétation masculine : l’acteur américain Caleb Landry Jones dans Nitram
Prix d’interprétation féminine : l’actrice norvégienne Renate Reinsve dans Julie en 12 chapitres
Prix du scénario : le réalisateur Ryusuke Hamaguchi pour Drive my Car (Japon)
Camera d’or : Murina, de la réalisatrice Antoneta Alamat Kusijanovic (Croatie)
Palme d’or du court métrage : Tous les corbeaux du monde, de la réalisatrice Tang Yi (Hong Kong)
Mention spéciale du court métrage : Le ciel du mois d’août, de la réalisatrice Jasmin Tenucci (Brésil)