Autre coup de poing au plexus, «le Genou d’Ahed» de Nadav Lapid (en compétition). Depuis ses premiers pas comme réalisateur, il n’a eu de cesse de dénoncer une situation intenable en Israël : «le Policier» (2011), «l’Institutrice» (2014), puis
«Synonymes» (Ours d’or à Berlin en 2019) contenait déjà cette rage à la fois dans le propos et la façon de filmer.

De notre correspondante Dominique Lorraine
Décembre 2017, Ahed Tamimi, de Nabi Saleh, au nord de Ramallah, en Cisjordanie occupée, est arrêtée et emprisonnée plusieurs mois, pour avoir giflé un soldat israélien. «Il aurait fallu lui tirer dans le genou afin de la rendre handicapée à vie et l’assignerait ainsi à résidence», avait suggéré à l’époque un obscur député de la Knesset. Une déclaration qui avait offusqué le monde entier. «Le Genou d’Ahed» s’ouvre sur une moto qui roule à toute allure et le paysage défile sans qu’on en puisse distinguer les formes, juste des flashs lumineux. A donner le tournis. Cette motarde vient postuler à un casting organisé par le cinéaste Y (Avshalom Pollak) pour la préparation d’un film sur Ahed Tamimi, l’icône de la résistance palestinienne. Le réalisateur interrompt ces essais, (au son de «Welcome to the jungle» de Guns N’Roses) pour se rendre dans le petit village Sapir aux confins du désert de l’Arava pour présenter son dernier film, répondant ainsi à l’invitation de la bibliothécaire, Yahalom (Nur Fibak). Mais avant le débat, elle lui précise qu’il doit signer un formulaire qui l’engage à ne pas parler de sujets qui fâchent le ministère israélien de la culture. On comprend vite que la Palestine, la colonisation, les territoires occupés, l’inégalité entre citoyens israéliens et Palestiniens ne doivent pas être abordés. Cette situation ubuesque a été vécue par Nadav Lapid, lui-même, en 2018 quand il fut invité à présenter «l’Institutrice» : «Le Genou d’Ahed a été écrit dans un sentiment d’urgence, un sentiment qui m’a intimé d’écrire, de tout écrire, vite, jusqu’au bout. Un sentiment qui me maîtrisait plus que je ne le maîtrisais.» Le récit est tortueux, imprévisible mêlé à des souvenirs traumatisants de son service militaire. Son ressentiment contre le gouvernement israélien qui pratique la censure, son dégoût du nationalisme et du racisme et la «marche victorieuse de la vulgarité», comme il l’appelle, sont les motifs de son insatiable colère. «J’aimais aussi l’idée de la référence au film «le Genou de Claire» d’Eric Rohmer. En remplaçant le prénom Claire, je datais mon film, je le plaçais dans son époque, celle d’Ahed Tamimi. «Le Genou d’Ahed», c’est un autre monde que celui de Claire, c’est le monde d’aujourd’hui. Et aujourd’hui, dans tous les pays, on veut briser des genoux d’Ahed, alors il faut aller partout les filmer et les sublimer.»
Nul doute que la séquence, d’un interminable quart d’heure, où comme sous acide, son héros Y déverse toute sa rage, au «lance-flamme», contre Israël, restera dans les annales de Cannes. Hurlés en un cri de douleur ses mots ne souffrent d’aucun antisémitisme, mais d’un antisionisme complètement assumé par contre… Le Festival de Cannes a tranché, la négation d’une existence Palestinienne doit sortir de la posture du déni et c’est ce que Nadav Lapid s’est chargé de faire avec son percutant film «le genou de Ahed»… Ahed comme une promesse dont la jeune Tamimi est le prénom.
D. L.