Omar El Zohairy était précédé d’une flatteuse réputation. Cet ancien assistant de Youssef Chahine et Yousry Nasrallah aurait réalisé un film surprenant et audacieux qui raconte l’histoire extraordinaire d’un homme transformé en poulet. C’est dire combien on était impatient de découvrir ce premier long «Feathers» (Plumes) !

De notre correspondante : Dominique Lorraine
Le décor. Un coin reculé d’Egypte, paysage d’outre-tombe. Une usine qui crache quotidiennement son épaisse fumée. De (rares) immeubles délabrés. Dans une habitation minable et dénudée vit une famille : le père autoritaire, la mère dévouée et effacée, sans cesse occupée par les tâches ménagères, en plus de deux garçonnets et un nouveau-né.
Lors de la fête d’anniversaire du fils de quatre ans, un magicien de fortune venu égayer ce moment transforme le père en poule. Patatras ! le numéro tournera au tragique, la poule ne quittera pas le champ de la supposée illusion laissant le chef de famille dans les limbes. Disparu ! Situation ubuesque qui obligera la mère à sortir de sa prostration pour tenter de retrouver son mari tout en assurant la survie de la famille. Pendant ce temps, le «père-poulet», bien emplumé, transforme le lit conjugal en poulailler.
Cela aurait pu être un conte fantastique. Il n’en fut rien. Le cinéaste s’est contenté de situations répétitives toutes plus sinistres les unes que les autres dans différents lieux, l’usine, le commissariat, des magasins. On reste à l’extérieur du film. Aucune émotion ne nous saisit devant la situation dramatique que vit cette femme, image saisissante du sous-prolétariat égyptien.
Essai manqué pour ce cinéaste de la nouvelle génération du cinéma égyptien. Ce sera peut-être avec un prochain film ? Inch’Allah !

Des essais sans émotions !
C’est aussi l’absence d’émotion qui fait défaut au dernier opus d’Asghar Farhadi «un Héros». Cinéaste pourtant bardé de Prix dont l’Ours d’or à Berlin, en 2011, deux Oscars avec «une Séparation» en 2012 et «le Client» en 2021.
Comme toujours chez ce cinéaste iranien, la mécanique est bien huilée.
A Chiraz, un jeune homme, Rahim, sort de prison le temps d’une permission de 48 heures.
Il y est enfermé pour n’avoir pas remboursé une dette à son beau-père. Miracle, sa petite amie a trouvé dans la rue un sac à mains contenant des pièces d’or. Profitant de cet instant de répit pénitentiaire, lors d’une permission de sortie, il veut vendre les pièces, puis se ravise. Il décide de rendre le magot à sa propriétaire. Il colle des affichettes avec le numéro de téléphone de la prison, sur les vitrines des magasins. Il verra alors son statut muer, d’escroc, le voilà devenu héros national, ce qui pourrait lui offrir une remise de peine. Hélas, toute situation à son revers et il sera accusé de supercherie. Ceux qui l’ont soutenu vont douter de lui sous le regard de son fils, atteint de difficultés de langage. Il souffrira de voir son père se débattre ainsi dans cet engrenage inextricable.
Rahim évolue dans un Iran quasi abstrait. Quelques minces infos, comme les arrestations arbitraires, les suicides en prison ou le déferlement des réseaux sociaux. Mais comme dans les fables, il manque une morale pour achever ce film consensuel qui pourrait séduire tout de même le jury.
Certes le scénario est impeccable, allant de rebondissement en rebondissement, mais cela ne suffit pas. Aucune émotion ne nous saisit face à cet homme, en fragile équilibre, au bord du gouffre. L’excellent Amir Jadidi.

Exercice de style, un casting de rêve, mais…
Même constat avec «French Dispatch» de Wes Anderson (qui avait déjà été sélectionné en 2020). Mêlant différentes techniques, couleur et noir et blanc, scènes filmées et animation, burlesque et romanesque, Wes Anderson reconstitue l’aventure d’Arthur Howitzer Jr., fils du fondateur et propriétaire du quotidien de Liberty (Kansas) The Evening Sun, qui a décidé de donner des nouvelles de la France à l’Amérique. Depuis la ville imaginaire d’Ennuie-sur-Blasé, son fantasque rédacteur en chef (Bill Murray) envoie les journalistes enquêter dans le pays. Chaque partie du film reprend une rubrique du dernier magazine paru.
Si l’enquête policière et gastronomique qui vire au fiasco nous arrache quelques rires, celle concernant l’histoire d’un détenu psychopathe devenu peintre renommé nous laisse froid.
Un brillant exercice de style avec un casting de rêve : Bill Murray, Frances McDormand, Tilda Swinton, Adrien Brody, Timothée Chalamet, Léa Seydoux, Mathieu Amalric (certains n’ont qu’une réplique) qui manque de chair et nous laisse sur notre faim.
Il faut signaler, cependant, la prestation drôle de Lyna Khoudri, dont on relève la fulgurante ascension : «Mes doutes me poussent toujours à essayer de faire mieux. De toute façon, ce métier, qu’est-ce que c’est sinon la quête d’une reconnaissance ?»
Remarquée ici à Cannes, en 2019, dans «Papicha» de Mounia Meddour, elle a côtoyé dans ce film les plus grands acteurs et a monté les marches entre Bill Muray et Wes Anderson. Quel beau début d’une carrière prometteuse !