De notre correspondante : Dominique Lorraine
Alors que toute l’Italie fêtait le triomphe de son équipe de foot, grand vainqueur de l’Euro et que les supporters cannois brandissaient les drapeaux sur la Croisette, était projeté en compétition le dernier opus de Nanni Moretti «Tri Piani», adapté d’un roman de l’Israélien Eshkol Nevo.
Le cinéaste italien nous a souvent enchanté, depuis «la Messe est finie», Ours d’argent à Berlin en 1986, à «la Chambre du fils» Palme d’or en 2001. Tel un ethnologue, Nanni Moretti scrute cette fois, dans «Tri Piani», la vie de plusieurs habitants d’un immeuble romain bourgeois sur trois étages et en trois époques.
Alors que Monica (Alba Rohwacher) attend son taxi pour aller accoucher seule, une voiture fonce dans la nuit et emboutit une façade. Ce conducteur ivre, c’est Andrea, le fils de Dora (Margherita Buy) et du juge Vittorio (Nanni Moretti en personne). Il heurte mortellement une femme et vient fracasser l’appartement des voisins du rez-de-chaussée, Lucio et Sara.
Charybde et Scylla sont donc visités et cet évènement dramatique va bouleverser l’existence des habitants et révéler les rancœurs, la méfiance et l’incompréhension.
Et alors que les hommes campent sur des positions radicales, les femmes tentent d’apaiser la situation. Hélas les situations sont souvent téléphonées et le scénario s’enlise.
On peine à retrouver le mordant du cinéaste italien, qui ne met pas en scène pour la première fois un scénario original. «Pesante» comme disent les Italiens. Il faut tout de même saluer la belle prestation de Margherita Buy, son actrice fétiche, qui incarne une femme sans cesse tenaillée entre un mari rigide et imbu de lui-même et un fils rebelle à l’autorité parentale.
Mais il y a fort heureusement d’autres films qui vous cueillent dès le matin et vous laissent groggy sur votre fauteuil. C’est le cas de «De son vivant» d’Emmanuelle Bercot (hors compétition). Le film raconte l’inacceptable. Benjamin (Benoît Magimel) vient d’apprendre qu’il a un cancer incurable. Après une phase de déni, il va apprivoiser sa mort prochaine, soutenu par le dévouement sans faille de son médecin le docteur Eddé (Gabriel Sara) et de son assistante Eugénie (Cécile de France). Pour sa mère, Chrystal, (Catherine Deneuve) le chemin est plus rocailleux. Comment une mère aimante peut se résigner à la mort d’un fils ?
«Le film n’est pas du tout un documentaire ni sur la maladie ni sur l’hôpital», a souligné Emmanuelle Bercot devant la presse. Ajoutant, «j’adore pleurer au cinéma. C’est une jubilation totale pour moi. J’écris des choses qui vont me faire pleurer. Plein de gens rejettent le mélo. C’est dans l’élégance et l’intelligence de l’interprétation des acteurs que ça ne tombe pas dans le pathos vulgaire».
Pari gagné, tant le film fait montre de nuances et de délicatesse. A saluer aussi la belle interprétation du duo mère-fils qui a su faire passer les sentiments (le plus souvent confondus) de révolte et d’émotion. C’est le grand retour de l’immense Catherine Deneuve à l’écran et à Cannes, après un accident vasculaire qui a interrompu le tournage pendant plusieurs mois. «Je vais bien et je suis contente d’être à Cannes ! Avec cette chose terrible qui est arrivée, la situation a pris une dimension et une force qui me font voir les choses très très différemment», a-t-elle confié, ravie et rayonnante. Benoît Magimel (Prix d’interprétation à Cannes en 2001 pour «la Pianiste») est tout aussi exceptionnel, incarnant un homme sensible, professeur de théâtre, marqué physiquement, et qui peu à peu fait la paix avec lui-même. Remarquable est aussi la prestation du cancérologue Gabriel Sara, qui exerce aux Etats-Unis et joue son propre rôle avec la même générosité et empathie que dans le réel. «On va me dire que ce n’est pas comme ça que ça se passe, que c’est un monde idéal, que si les médecins étaient comme cela, et les chambres d’hôpital si grandes et si belles, cela se saurait… J’ai voulu quelque chose de lumineux et positif, qu’on en sorte avec une envie de vivre encore plus grande. Que ce film, qui parle de la mort, soit un hymne à la vie», confiera Emmanuelle Bercot en guise de conclusion. Une ovation méritée a salué «De son vivant». Catherine Deneuve, honorée comme il se doit par le public, a laissé couler plus d’une larme sur sa joue. <