C’est avec un certain glamour, mais aussi de l’émotion qu’a été inauguré le 74e Festival de Cannes. A quatre voix et en quatre langues, par les Américains Jodie Foster et Spike Lee, l’Espagnol Pedro Almodóvar et le Coréen Bong Joon Ho, dernier récipiendaire de la Palme d’or en 2019 avec «Parasite», que cette édition a été déclarée ouverte. «Open !»
a renchéri le vibrionnant Spike Lee, costume et lunettes roses.

De notre correspondante : Dominique Lorraine
Auparavant, un vibrant hommage a été rendu à Jodie Foster, enfant prodige du cinéma américain, actrice et réalisatrice accomplie. En mai 1976, à 13 ans, elle monte les marches du Palais Croisette pour «Taxi Driver» de Martin Scorsese qui remporte alors la Palme d’or.
«Cannes est un festival auquel je dois tant, il a totalement changé ma vie. Même si j’avais déjà tourné, ma première venue sur la Croisette a été déterminante. Cannes est un festival de films d’auteurs qui honore les artistes. J’y suis très sensible», a-t-elle déclaré en prenant connaissance de la décision de Cannes de lui rendre un honneur particulier. «Pendant cette année de confinement, le cinéma a été ma bouée de sauvetage. Je ne perdrai jamais mon émerveillement et ma gratitude pour le cinéma », a-t-elle ajouté toute émue. Et c’est donc le réalisateur ibère de «Tout sur ma mère» qui lui a remis la Palme d’or d’honneur. Et pour la suite, il fallait bien un film à la hauteur de cette soirée, que tous appelaient de leur vœu après une année blanche. Chose faite avec le surprenant «Annette», 19 millions de dollars de budget, quatre mois de tournage (en compétition).
Sur une trame assez «simple», l’enfant terrible du cinéma français Léos Carax va imaginer un conte musical séduisant, qui lorgne aussi bien du côté de Jacques Demy et Cocteau que de Shakespeare. Dans une Amérique contemporaine assez fantomatique, entre Henry McHenry (le gigantesque Adam Driver), comédien (outrancier) de stand-up, et Ann (la diaphane Marion Cotillard), cantatrice de renommée internationale, c’est le coup de foudre. Après un prélude romantique et un mariage heureux sous les feux de la rampe, les choses vont se gâter après la naissance de leur premier enfant, Annette, une fillette étrange, qui a la même voix envoûtante que sa mère. «La jalousie est un monstre qui s’engendre lui-même et naît de ses propres entrailles» dixit Othello. Leur vie va donc virer, comme de fait, au drame shakespearien.
Au passage, Carax égratigne la peopolisation intrusive (la vie du couple fait l’objet de flash infos), les démons du mercantilisme, et le spectre de #Metoo.
Le film est accompagné, boosté pourrait-on dire, par la musique et les chansons des Sparks (groupe mythique fondé par Ron & Russell Mael à Los Angeles en 1968) qui avait livré à Carax, clé en mains, le synopsis d’une comédie musicale, avec une quinzaine de chansons taillées au diamant d’orfèvre. Un rock lancinant et ensorcelant, qui rythme chaque séquence. Il faut donc se laisser porter pour suivre un conte qui, s’il commençait par «Il était une fois», va s’en aller crescendo vers le drame.
Pour obtenir une parfaite synchronisation, les chansons ont été enregistrées avant le tournage par les acteurs eux-mêmes et diffusées pendant le tournage dans des oreillettes. Pour les scènes d’opéra, la voix de Marion Cotillard a été mixée en direct avec celle d’une cantatrice, rehaussée par une précision extrême pour chaque cadrage, chaque travelling. Leos Carax est un cinéaste méticuleux, précis, cinéphile (il a vu tous les films de King Vidor, de D. W. Griffith et de Murnau à la Cinémathèque française).» Ne pas tourner, pour moi, est une douleur» avouera-t-il. Son précédent opus «Holly Motors» date en effet de 2012. «Le cinéma, c’est l’écriture moderne dont l’encre est la lumière», disait Jean Cocteau, ce qui fait écho au magnifique travail de la chef-op française
Caroline Champetier.
Un petit bémol, toutefois, à l’idée que le film ne serait pas ce qu’il est sans Adam Driver (également coproducteur du film) dont la grande taille (1m90) envahit tout l’écran, avec un visage si expressif, sorte de Nosferatu qui vampirise son entourage. Il faut saluer aussi la performance de Marion Cotillard, tellement convaincante…
Reste que le choix d’un tel casting revient à l’architecte en chef de cette œuvre, Leos Carax. Tout de même. Ce qui rétablit un certain équilibre. Longtemps après la projection, le film (2h30) nous est resté en tête, un mixe de dialogue et de musique, preuve que Leos Carax a touché juste et nous a embarqués dans son univers incomparable.