Chaleur et efficacité de l’accueil au Festival de Berlin,  en plus d’un programme riche en trouvailles cinématographiques de tous les continents. On ne dira jamais assez tout le bien qu’on pense du chef-d’œuvre turc en compétition « Conte des Trois Sœurs », d’Emin Alper.

C’est un voyage en Anatolie. Un conte simple et très beau à la fois. Filmé avec de somptueuses images d’un village enfoui dans les montagnes couvertes de neige, coupées du monde. La fascination visuelle s’ajoute à l’extraordinaire présence des superbes actrices que sont les trois sœurs de l’histoire, Reyhan (20 ans), Nurhan (16 ans), Havva (13 ans). Trois figures magnifiques, celles des trois prodigieuses actrices, respectivement Cemre Ebuzziya, Ece Yuksel et Helin Kandemir. Toutes trois vivent avec leur père. Leur mère est décédée. Reyhan, la plus âgée, est mariée au berger du village, Veysel, élève son bébé. Quand Veysel est confronté au docteur de la ville proche, c’est le drame. Ce «Conte des Trois Sœurs» est à la fois fragile et cruel, car les trois jeunes filles ont toutes l’espoir de quitter le village, où la vie est dure. Elles ont l’espoir de trouver une vie meilleure au-delà des montagnes, mais la vie décide autrement. Histoire bouleversante et aussi création cinématographique magistrale, l’œuvre d’Emin Alper a largement dominé la sélection officielle de la Berlinale. Contre toute attente, le jury l’a rayé du palmarès. Sélection riche aussi du très beau film qui vient du Guatemala, «Tremblores» (séismes) de Jayro Bustamento. C’est une affaire de pure dévotion religieuse au sein de la puissante église protestante du Guatemala. A Guatemala City, un homme rompt avec sa riche, très pieuse et traditionnelle famille. Il a trouvé la liberté, un autre souffle dans la ville, des plaisirs que l’église ne permet pas. Dans sa famille, c’est le séisme, la peur d’une dure chute de la réputation sociale. Cet homme, Pablo (Juan Pablo Olyslager), est traité comme un malade. Un traitement violent et forcé dans un temple le remet dans les normes admises. «Tremblores», œuvre admirablement filmée, analyse un monde de ténèbres, de croyances et de pratiques proches du fanatisme le plus radical. Le film était dans la section Panorama.
Quand en Allemagne, on parle de théâtre, c’est de Bertolt Brecht et du Berliner Ensemble qu’il s’agit le plus souvent. Un film docu-fiction de trois heures sur Brecht était dans la section berlinale spéciale, réalisé par Henrich Breloer. Toute la première partie, sans ennui, montre le jeune Brecht, né en 1898 à Augsburg, à la fois poète et musicien. Très jeune et déjà rebelle, viré de l’école, Brecht a commencé à composer de la musique et à publier de la poésie, tout en songeant à la scène théâtrale. Le récit s’enlise dans la seconde partie en privilégiant les sombres affaires de prétendues conquêtes féminines de Brecht, passant très vite de ce fait sur les grandes productions de l’auteur, «Mère courage», «Dans la jungle des villes», «L’opéra de quatre sous», «Le cercle de craie caucasien»… La réussite indéniable du théâtre de Brecht lui a valu la consécration qu’on sait. Sauf en Amérique, où, poussé par la montée du nazisme, Brecht a trouvé refuge mais sans trouver le moindre emploi à son goût. Les Américains le considéraient comme un émigré comme les autres. Brecht a essayé de travailler avec Fritz Lang. Thomas Mann l’a aidé à survivre. A Hollywood comme à New York, les producteurs refusaient ses textes. Brecht écrivait alors : « Chaque matin pour gagner mon pain / Je vais au marché où l’on vend des mensonges / Plein d’espoir / Je me mêle aux vendeurs. » Une chose paraît certaine. C’est que le nouveau cinéma russe est génial. Pour preuve, au Forum, « Malchik Russkiy » (jeune Russe), premier film long métrage fiction de Alexandre Zolotukhin (30 ans), produit par Alexandre Sokourov. A Saint Petersbourg, des musiciens répètent le fameux Concerto n°3 pour piano et orchestre de Rachmaninov, pendant que les images nous plongent sur le front russe durant la Première Guerre mondiale. Le très jeune soldat Alexey (Vladimir Korolev) perd soudain la vue dès la première bataille, touché par le gaz moutarde lancé par l’ennemi allemand. Alexey reste pourtant au front. Parmi ses camarades, l’émotion est très forte. Grâce à son indéniable habileté d’écoute, Alexey est chargé de donner l’alerte si l’ennemi approche. Avec ce récit plein d’esprit, d’inventivité et d’émotion, Alexandre Zolotukhin a réalisé une œuvre fulgurante, particulièrement rigoureuse et vivace, en parfaite harmonie avec la brillante musique de Rachmaninov. Son film renouvelle audacieusement le genre de film de guerre, loin des productions américaines démonstratives et conventionnelles.
Le bilan asiatique de la Berlinale se résume à trois productions, du moins le meilleur cru. «Fukuoka», de Zhang Lu (cinéaste sino-sud-coréen), «Kimi no Turi», de Sho Miyake (Japon), «Photograph», de Ritesh Batra (Inde). Le thème général, l’amour dans des sociétés pleines de contradictions. Bon signe du temps, aucun film asiatique ne contient de violence. Les personnages ne partagent pas les mêmes croyances ni le même statut social, comme dans le film indien, mais leurs sentiments sont proches. Il y a de l’amour dans l’air à chaque coin de rue dans « Fukuoka », « Sapporo et Mumbai ». La plus étrange recherche d’amour se trouve dans le beau film du réalisateur franco-algérien Safy Nebbou, interprété par Juliette Binoche, « Celle que vous croyez » (hors compétition).
C’est l’histoire de Claire (50 ans) seule avec ses deux garçons. Elle enseigne la littérature et fréquente la Bibliothèque nationale, mais le reste du temps, elle s’ennuie. Sur Facebook, elle repère un beau garçon, photographe, jeune et attirant. Et une folle histoire commence, dont une psychiatre (Nicole Garcia) tente de démêler les non-dits et les petits mensonges. La mise en scène de Safy Nebbou est tellement réussie avec des dialogues pleins d’humour, le montage, les images très belles d’un Paris pour esthètes, qu’on ne s’ennuie pas un seul instant dans cette histoire qui réussit à devenir jubilatoire grâce au talent impressionnant, imparable de Juliette Binoche, décidément une adorable menteuse (sur FB). n