“We [Algerians] will win because we represent the strength of the prosperous future, and you [the French colonialists] will be defeated because you want to stop the wheel of history that will crush you, and you want to preserve a rotten past that the era has condemned to perish”
(Larbi Ben M’Hidi, avant son exécution le 5 mars 1957).

“In the seven years from the beginning of the war, on November 1, 1954, to the declaration of independence on July 5, 1962, a poorly armed, ill-trained groups of ‘maquisards’ evolved into a regular army that enjoyed the support of a large proportion of the population and frustrated one of the major military powers”
(Robert Malley, Third Worldism : Revolution and the Turn to Islam, California University Press, 1996, p. 5).

“Nous avons rendu la société musulmane plus misérable, plus désordonnée, plus ignorante et plus barbare qu’elle n’était avant de nous connaître»
(Alexis de Tocqueville, De la Colonie en Algérie, Gallimard, 1968, p. 21).

«Gloire à nos martyrs, à notre historique Armée de libération nationale et à notre héroïque peuple sans lesquels nous serions probablement encore sous le sauvage règne colonial de la France aujourd’hui»
(Arezki Ighemat)

Par Arezki Ighemat,
Ph.D in economics, Master of Francophone Literature (Purdue University, USA)

Les deux premières épigraphes ci-dessus indiquent que, lorsqu’un peuple est déterminé à se libérer du joug colonial, rien ne peut l’arrêter. C’est cette détermination qu’évoque, dans la première épigraphe, le moudjahid Larbi Ben M’Hidi avant son exécution le 5 mars 1957 : «Nous [Algériens], nous gagnerons parce que nous représentons la force d’un futur prospère, et vous [les colonisateurs français] vous serez battus parce vous voulez arrêter la roue de l’histoire et vous voulez préserver un passé pourri que l’ère du temps a condamné à périr». L’histoire lui a totalement donné raison : l’Algérie a reconquis sa souveraineté et le colonisateur français a perdu son «ex-colonie», prénommée illégalement «Algérie française». Et ce qui est encore plus remarquable, c’est que cette guerre était une guerre entre inégaux, une des armées les plus puissantes du monde et une armée dépourvue totalement de moyens modernes de la guerre, mais déterminée à aller jusqu’au bout quels que soient les sacrifices nécessaires. C’est ce qu’indique la seconde épigraphe ci-dessus rapportée par Robert Malley : «Au cours des sept années, du début de la guerre, le 1er Novembre 1954, jusqu’à la déclaration d’indépendance, le 5 juillet 1962, une armée rudimentaire, des groupes de maquisards mal-entraînés, sont devenus une armée régulière qui avait le support d’une grande majorité de la population et qui avait frustré une des puissances militaires majeures». La raison de cette guerre (mais elle n’est pas la seule) a été fournie par Alexis de Tocqueville – un des penseurs politiques français les plus connus, mais dont les idées sur la colonisation de l’Algérie sont des plus controversées- dans la troisième épigraphe indiquée en haut de cet article : «Nous avons rendu la société musulmane plus misérable, plus désordonnée, plus ignorante, et plus barbare qu’elle n’était avant de nous connaître.» (Alexis de Tocqueville, De la Colonie en Algérie, Gallimard, 1968, p. 21). C’est, en effet, pour se libérer totalement des griffes de l’empire colonial français et recouvrer sa souveraineté et sa dignité que le peuple algérien s’est dressé, le 1er Novembre 1954, comme une seule personne, contre la tyrannie française. Cependant, un débat s’en est suivi et continue encore aujourd’hui. Certains analystes politiques et historiens pensent que l’Algérie a arraché son indépendance essentiellement sur le plan de la lutte armée à l’intérieur du pays, ce qu’ils appellent «Revolutionary Guerrilla» ou «guérilla révolutionnaire» ou encore «guérilla armée». D’autres soutiennent, à l’opposé, que l’indépendance de l’Algérie a été gagnée surtout sur le plan diplomatique et au niveau international, ce qu’ils appellent«Diplomatic Guerrilla» ou «guérilla diplomatique». Un troisième groupe de chercheurs – auquel nous adhérons – pense que la guerre d’Algérie a été gagnée grâce à l’application simultanée et coordonnée de ces deux types de guérillas. C’est pourquoi nous diviserons cet article en deux parties. Dans la première partie, nous parlerons des circonstances dans lesquelles s’est déroulée la «guérilla révolutionnaire». Dans la seconde partie, nous aborderons le combat de l’Algérie sur le plan international, la «guérilla diplomatique».

Première partie : la glorieuse lutte armée ou «guérilla révolutionnaire»

Dans cette première partie, nous analyserons les circonstances dans lesquelles s’est déclenchée, s’est déroulée et s’est terminée la guerre de libération nationale qui a commencé le 1er Novembre 1954 et s’est terminée le 5 juillet 1962 avec l’indépendance de l’Algérie. Notre ambition n’est, cependant, pas de relater au jour le jour la lutte que notre Armée de libération nationale (ALN) et notre peuple ont mené pendant ces sept années et demie -nous laissons ce récit aux historiens qui sont plus compétents en la matière- mais simplement de donner le contexte politique et historique dans lequel s’est déclenchée, s’est déroulée et s’est terminée cette lutte. Cependant, avant de parler de la Révolution du 1er Novembre 1954, nous avons pensé qu’il était utile, notamment pour les générations qui n’ont pas vécu pendant la colonisation, de rappeler, dans un premier temps, le contexte et les circonstances dans lesquelles s’est déroulée la conquête de l’Algérie par le colonisateur français. Ici aussi, il ne s’agit pas pour nous de retracer toutes les péripéties qui ont marqué cette conquête, mais simplement de remémorer brièvement les circonstances (supposées ou vraies) de cette conquête. Dans un deuxième temps, nous parlerons des différents moyens utilisés par les autorités coloniales pour dominer le peuple algérien. Dans un troisième temps, nous évoquerons les circonstances qui ont conduit au déclenchement de la Révolution armée. Nous terminerons par décrire les conditions dans lesquelles s’est terminée la guerre de libération nationale.

Les circonstances qui ont conduit à la conquête et à la colonisation de l’Algérie

Les historiens ne sont pas tous d’accord, et cela ne devrait surprendre personne, sur les circonstances et les vraies motivations qui ont conduit la France à «envahir» (oui, envahir, car c’était une véritable invasion) et à «coloniser» l’Algérie pendant 132 ans. Ils avancent plusieurs raisons pour expliquer l’invasion et la colonisation, mais ne disent pas celles qu’ils considèrent les plus plausibles. Ces raisons étant trop nombreuses pour être évoquées et analysées dans le présent article, nous ne considérerons que les plus souvent citées.
Une des raisons avancées est l’affaire dite du «coup de l’éventail» du 27 avril 1927, soit trois années avant l’invasion de 1830. Une source dit que, ce jour-là, le Dey aurait convoqué le Consul français accrédité à Alger, Pierre Duval, pour lui signifier que le gouvernement français était redevable d’une dette évaluée entre 7 000 000 et 8 000 000 de francs de l’époque. Une autre source indique que c’est plutôt le Consul français qui avait rendu une visite de courtoisie au Dey à l’occasion de l’Aïd el Fitr (voir John Ruedy, Modern Algeria : The Origins and Development of a Nation, Africa World, 1992, p. 46). Cette dette aurait été contractée par deux hommes d’affaires Juifs, Bakri (résidant à Marseille) et Bushnac (résidant à Alger), deux maisons de commerce fournissant du blé au gouvernement français pendant la durée des guerres napoléoniennes (1803-1815). Recevant le Consul Duval, le Dey lui aurait dit : «Pourquoi votre ministre ne m’a-t-il pas écrit directement ? Suis-je un paysan stupide, un garçon aux pieds et remplis de boue ? Suis-je responsable pour les obligations contractées par deux maisons d’affaires juives ?» Le Dey aurait ajouté : «Si la dette était due au roi de France par un de mes sujets, la justice aurait exigé qu’il payât dans les 24 heures. Vous êtes, [par conséquent], responsable de cette dette» (voir Richard and Joan Brace, Ordeal in Algeria, Kissinger Publishing, LLC, 2009, p. 6, notre traduction). Certaines sources indiquent que le Consul Duval aurait répondu : «My government will not write to you. It is useless» (Mon gouvernement ne vous écrira pas. C’est inutile) (Richard and Joan Brace, op. cit, p. 6). D’autres sources donnent une réponse quasi similaire mais basée sur une autre raison : «His Most Christian Majesty could not lower himself to correspond with the Dey» (Sa Plus Haute Majesté Chrétiene [le roi de France] ne pouvait pas s’abaisser pour correspondre avec le Dey) (John Ruedy, op. cit, p. 46). A la suite de cet échange, le Dey aurait donné des coups au Consul avec son éventail et lui aurait dit : «You are a wicked, faithless-idol worshipping rascal» (Vous êtes un démon et un coquin idolâtre) (Martin Evans and John Philipps, Algeria : Anger of the Dispossed, Yale University Press, 2008, pp. 2 et 3). Toute la presse française se serait immédiatement emparée de cette affaire et la Gazette de France aurait écrit que «cet affront devrait être vengé et qu’une leçon devait être assignée à Alger». Il faut noter que d’autres sources indiquent qu’une autre raison aurait été avancée pour justifier les «coups d’éventail». Selon ces sources, le Dey aurait donné ces coups à Pierre Duval parce que «le gouvernement français aurait refusé de remplacer le Consul que le Dey aurait, auparavant, déclaré ‘persona non grata’» (voir PeterDunwoodie, Writing French Algeria, Oxford University Press, 1998, p. 7). Le Dey aurait aussi dit que «ces coups d’éventail avaient pour unique but de punir l’inadmissible attitude d’une personne [le Consul] et qu’il n’avait aucune intention de diminuer la haute estime qu’il avait pour le roi et la nation française» (Peter Dunwoodie, op. cit, p. 7). Le gouvernement français aurait, après cela, demandé au Dey qu’il présente ses excuses et qu’il entonne une centaine de coups de canons. Le Dey ayant refusé de présenter ses excuses, le gouvernement français aurait alors déclaré le blocus d’Alger et aurait entamé les démarches pour la conquête de l’Algérie.
En réaction à ce blocus, le Dey d’Alger aurait ordonné la destruction des postes commerciaux français qui se trouvaient à Bône (aujourd’hui Annaba) et La Calle (John Ruedy, op. cit, pp. 45-48).
Cependant, le «coup de l’éventail» n’est pas la seule motivation qui aurait conduit à la conquête d’Alger. D’autres motivations avaient aussi été avancées pour justifier la conquête, notamment les raisons d’ordre politique, économique et religieux.
Sur le plan politique, l’invasion de l’Algérie par l’armée française et sa colonisation serait une tentative de faire oublier les problèmes du roi français et l’impopularité de son régime. Sur le plan économique, les commerçants français voulaient étendre leurs affaires au-delà des postes commerciaux qu’ils détenaient déjà dans les villes de Bône (aujourd’hui Annaba) et La Calle (aujourd’hui El Kala). Pour ces commerçants, l’Algérie était un marché prometteur à conquérir, un pays à potentiel économique non encore exploité aux richesses multiples et variées. Cette image de l’Algérie comme un «éden» est, d’après certains analystes, basée sur la légende selon laquelle les pirates auraient découvert et pillé le trésor que recélait la Casbah il y a, de cela, trois siècles. Sur le plan religieux, la mer Méditerranée, au sein de laquelle se trouve l’Algérie, serait une région où se seraient toujours affrontés les deux religions chrétienne et musulmane et serait le berceau des nombreuses croisades engagées contre l’Islam. Pour certains, c’est surtout ce facteur religieux que Charles X aurait utilisé pour justifier l’invasion de l’Algérie. Le roi aurait notamment dit à ce sujet : «I can no longer allow to go unpunished the grave insult to my flag [faisant certainement référence au ‘coup de l’éventail’; the resounding redress that I hope to obtain in satisfying the honour of France, with the Almighty’s help, turn to the profit of Christiandom» (Je ne peux pas laisser impuni le grave affront fait à mon drapeau; la retentissante contrepartie que j’espère obtenir en sauvant l’honneur de la France ira, avec l’aide du Tout Puissant, ira au profit de la Chrétienté) (Martin Evans and John Phillips, Algeria : Anger of the Dispossessed, Yale University Press, 2008, p. 2). La troisième motivation généralement avancée pour justifier l’agression et la colonisation françaises contre l’Algérie est dans le domaine culturel. Selon cette thèse, la France, étant une grande nation, apporterait, conformément à sa ‘mission civilisatrice’, à l’Algérie Ottomane (qui serait dans un état en «décrépitude») les bienfaits de sa culture et civilisation. Le prétexte pour appliquer cette mission était l’attitude paternaliste et soi-disant protectrice du gouvernement français. Selon ce prétexte, d’un côté, le Sultan d’Istanbul, sous l’empire duquel l’Algérie se trouvait, était trop faible et trop éloigné pour offrir la protection dont le régime du Dey avait besoin pour contenir les révoltes fréquentes des tribus locales et, de l’autre côté, l’économie algérienne était dominée par les argentiers européens. Tous ces facteurs et toutes ces motivations auraient donc conduit à l’invasion et à la colonisation de l’Algérie pendant 132 années (Voir Martin Evans and John Phillips, op. cit, pp. 2 et 3). Finalement, ce n’est qu’en janvier 1830 que la décision d’envahir l’Algérie avait été prise et six mois après, le 14 juin 1830, que les forces françaises avaient débarqué à Sidi Ferruch. Quels sont les moyens utilisés pour accomplir cette agression contre le peuple algérien, c’est ce que nous allons voir dans la section suivante.

Les moyens utilisés par les autorités coloniales pour envahir et «coloniser» le peuple algérien

L’armée et l’administration coloniales avaient fait usage de plusieurs stratagèmes et de diverses politiques pour «domestiquer» et brimer le peuple algérien. Elles ont utilisé des moyens militaires et policiers, des moyens administratifs et juridiques et des moyens psychologiques. Parmi ces moyens, on peut citer les razzias et les enfumades, les regroupements en ‘camps de concentration’, les expropriations, la ségrégation, la déculturation, la torture, la «hogra» (humiliation), et beaucoup d’autres encore. Le rappel et l’analyse de tous ces moyens étant impossibles dans l’espace de cet article, nous parlerons seulement de cinq de ces moyens : les camps de regroupement, les expropriations, les razzias/enfumades, la torture et l’arsenal juridique.

Les «camps de regroupement»

Pour mieux surveiller leurs mouvements et agissements et les empêcher de servir de base logistique aux «rebelles» (ou «fellaghas»), les autorités coloniales regroupaient les villageois dans des ‘camps de regroupement’. Alistair Horne, l’auteur du fameux ouvrage «A Savage War for Peace» (Une Guerre Sauvage pour la Paix) écrit au sujet de ces camps: «In July 1959, over one million villagers [had been] transferred to ‘regroupment camps’, which varied from resembling the fortified villages of the Middle Ages to the concentration camps of a more recent past» (En juillet 1959, plus d’un million de villageois avaient été transférés dans des ‘camps de regroupement’ qui ressemblaient tantôt aux villages fortifiés du Moyen-Age, tantôt aux camps de concentration d’une ère plus récente (Alistair Horne faisant référence ici aux camps de concentration des Juifs par les nazis) (Voir Alistair Horne, A Savage War for Peace, University of California Press, 2001, note#6, p. 294). Alistair Horne décrit ensuite les conditions dans lesquelles les Algériens vivaient dans ces camps : «In the latter [the regroupment camps], conditions are nothing short of scandalous. Hunger first, and cold secondly, were the enemies. At the camp just outside Constantine, inmates were found eating grass in the field, and in the overcrowded tented encampments for nomads of the South, infants were often found dead of cold in the morning. Tuberculosis and other ailments raged” (Dans ces camps de regroupement, les conditions sont tout à fait scandaleuses. D’abord la faim, puis le froid, étaient les ennemis. Dans le camp qui se trouvait non loin de Constantine, les «regroupés» (Alistair Horne les qualifie de «prisonniers»), sont souvent vus en train de manger de l’herbe des champs et dans les campements surpeuplés couverts (par des tentes) établis pour les nomades du Sud algérien, les enfants sont souvent trouvés morts de froid le matin. La tuberculose et d’autres maladies y faisaient rage. (Alistair Horne, op. cit., p. 294).

Les expropriations

Le deuxième moyen utilisé par les colonisateurs pour soumettre les Algériens à leur autorité est constitué par les expropriations et l’achat, à bas prix, des terres appartenant aux paysans algériens. Martin Evans et John Phillips disent, que sur le plan de la propriété terrienne, l’Algérie était divisée en deux camps, d’un côté, les riches colons qui possédaient quelques 2 350 000 hectares, qui utilisaient les techniques les plus modernes et qui produisaient surtout du vin et des produits agricoles ; de l’autre, les paysans algériens qui menaient une vie de subsistance et utilisaient des méthodes archaïques (voir Martin Evans and John Phillips, op. cit, p. 38). Cette inégalité dans la propriété terrienne était aussi soulignée par Irwin Wall : «Alors qu’ils ne représentaient que 1/11e de la population algérienne totale, les Européens étaient les bénéficiaires les plus favorisés dans la distribution des terres (un rapport de 17 pour 1)». Irwin Wall ajoute que «25 000 Européens possédaient 1 540 000 hectares alors que 532 000 Algériens possédaient 2 593 000 hectares» (Irwin Wall, France, the United States and the Algerian War, California University Press, 2001, p. 81). Selon d’autres sources, en 1936, les Algériens possédaient 7,7 millions d’hectares, soit 40% des terres qu’ils possédaient avant l’invasion. Parmi les plus grands propriétaires, il y avait Henri Borgeaud, le magnat de la production de vin, avec sa société «La Trappe», Jacques Duraux, qui contrôlait la production de farine et Laurent Schiaffino, le propriétaire de la plus grande société de transport maritime. Ces trois oligarques produisaient non pas pour les besoins des Algériens mais pour le marché extérieur, notamment pour le marché français. Par ailleurs, les colons européens étaient encouragés par l’Etat français à acquérir les terres appartenant aux Algériens à bas prix. Par ailleurs, plusieurs propriétés appartenant aux Algériens avaient été annexées par l’Etat français en représailles de l’insurrection algérienne de 1871. La même année, les colons venus d’Alsace avaient aussi bénéficié de terres en reconnaissance de leur geste «patriotique» d’avoir fui l’Allemagne nazie à la suite de l’annexion de l’Alsace-Loraine par les Allemands (Voir Martin Evans, France’s Undeclared War, Oxford University Press, op. cit, pp. 23-24). Pour Philip Naylor et beaucoup d’autres analystes, l’introduction de la viticulture [la culture du vignoble] était une offense à l’identité des Algériens qui, dans leur grande majorité, ne consommaient pas de vin. Pour Naylor, cette culture avait remplacé la culture de blé alors que la famine hantait les masses populaires à l’époque. Selon lui, citant Samir Amir, in L’économie du Maghreb, les éditions de Minuit, 1966, p. 39, la culture viticole était passée de 40 000 hectares en 1880 à 400 000 hectares [soit 10 fois plus] en 1940 et à 471 878 hectares en 1953 (Voir Philip Naylor, France and Algeria : A History of Decolonization and Transformation, University Press of Florida, 2000, p. 7).

Les razzias et enfumades

C’est le troisième moyen, de loin le plus terrifiant, utilisé par les colonisateurs. La technique des enfumades consiste à asphyxier des personnes réfugiées dans une grotte en allumant, devant l’entrée, des feux qui consument l’oxygène disponible, ce qui emplit les grottes de fumée et étouffe les personnes qui s’y trouvent. Cette technique est attribuée au général Bugeaud qui conseille à ses collègues militaires : «Si ces gredins se retirent dans leurs cavernes, imitez Cavaignac aux Sbehas, enfumez-les à outrance comme des renards.» L’une des plus infâmes de ces enfumades était celle des grottes du Dahra. Voici comment cette enfumade a été décrite : «Du 18 au 20 juin 1845, le lieutenant-colonel Aimable Jean Jacques Pélissier fait asphyxier une tribu berbère, les Ouled Riah, qui s’était réfugiée dans les grottes de Ghar-el-Frechih dans le massif du Dahra, à l’ouest du pays. Selon ce témoignage, entre 700 et 1 200 personnes (hommes, femmes, vieillards et enfants) avaient trouvé la mort, asphyxiés. Immédiatement après ce massacre, Bugeaud aurait déclaré : «It is a crucial extremity, but a horrifying example was necessary to strike terror among the turbulent and fanatical ‘montagnards’» (C’est une extrême et cruciale situation, mais une leçon horrifiante devait être donnée pour semer la terreur parmi ces turbulents et fanatiques montagnards) (Benjamin Brower, A Desert Named Peace : The Violence of France’s Empire in the Algerian Sahara, 1844-1902, Columbia University Press, 2009, p. 14). Plusieurs autres enfumades avaient été pratiquées durant la période coloniale, mais celle des grottes du Dahra donne une idée suffisante des conditions et des effets qu’elles peuvent avoir sur la population.

La torture

Le quatrième moyen le plus fréquemment utilisé pour réprimer le peuple algérien était la torture. Un de ceux qui avaient rapporté cette violence faite quotidiennement aux Algériens est le célèbre écrivain algérien Mouloud Feraoun, notamment dans son fameux «Journal, 1955-1962 : Reflexions on the French-Algerian War, publié par University of Nebraska Press, 2000, pp. 103-105 et édité par James LeSueur, un spécialiste de l’histoire de l’Algérie et de la France. Feraoun raconte que les tortionnaires commencent par utiliser un langage paternaliste du genre : «Nous n’allons pas vous faire de mal, mais vous avez intérêt à nous dire ce que vous savez.» Et, lorsque les torturés ne se plient pas à cette recommandation, alors, dit Feraoun, la danse macabre commence : «Quatre des cinq policiers entourent le suspect. Ils lui assignent une série de gifles et plusieurs coups avec leurs poignets tout en proférant des insultes et des vulgarités à l’égard du suspect. Lorsque ce dernier est couvert de sang et que ses vêtements sont déchiquetés, ils le ramènent dans sa cellule et passent à d’autres prisonniers. Pendant le second round de questionnements, les policiers appliquent d’autres moyens de torture dont les plus communément utilisés sont la baignoire, l’électricité, la bouteille et la corde». «La baignoire est une forme de torture qui consiste à plonger la tête du prisonnier dans un bassin rempli d’eau mélangée d’urine et à le maintenir dans cette position jusqu’à ce qu’il perde conscience. Ils soumettent le prisonnier à cette torture huit à dix fois par jour. Ils placent aussi un tuyau dans sa bouche et ouvrent le robinet, déversant de l’eau dans son estomac. A mesure que le prisonnier avale cette eau, son ventre se gonfle. A cela s’ajoute le froid de la cellule et ses habits complètement mouillés. Et, comme ces sessions ont généralement lieu la nuit, le prisonnier ne dort presque jamais» (Mouloud Ferraoun, Journal, 1955-1962 : Reflexions on the French-Algerian War, publié par James LeSueur, University of Nebraska Press, 2000, pp. 103-105, notre traduction). Le deuxième instrument de torture cité par Feraoun est l’électricité : «Elle est appliquée sur les doigts et les oreilles [du prisonnier]. Ces sessions sont répétées selon le désir des policiers. Lorsque le courant électrique est mis en marche, il traverse tout le corps du prisonnier, affectant particulièrement son cerveau en raison de sa sensibilité» (Mouloud Feraoun, op. cit, pp. 103-015, notre traduction). Le troisième stratagème de torture est celui dit de la ‘bouteille’ (une bouteille ordinaire, de préférence brisée à son embout) : «Le prisonnier est forcé de s’assoir sur la bouteille et le policier appuie très fort sur les épaules du prisonnier. Les effets et la douleur de cette torture durent plusieurs mois» (Mouloud Feraoun, op. cit, pp. 103-105). La quatrième astuce utilisée par les tortionnaires est la corde : «Le prisonnier est attaché avec une corde et est maintenu suspendu pendant plusieurs heures. On ne le fait descendre que lorsque sa langue commence à sortir de sa bouche ou lorsque son corps devient complètement bleu. Quelquefois, il est suspendu par les pieds, et les policiers le cognent plusieurs fois avec des coups de poignets sur le corps et sur le dessous des pieds» (Mouloud Feraoun, op. cit, pp. 103-105, notre traduction). Feraoun dit qu’il y a une infinité de moyens de torture que les colons utilisaient, mais qu’il n’en a indiqué que quelques-uns. Il ajoute que ceux qui ont dû subir ces tortures ne sont pas prêts à les oublier car «elles sont gravées à jamais sur leur chair» (Mouloud Feraoun, op. cit, pp. 103-105). Martin Evans rapporte que «les hommes de Massu ont torturé des milliers [d’Algériens] avant de disposer de leurs corps, soit en les brûlant, soit en les jetant dans la mer à partir d’hélicoptères». Il ajoute : «En fait, la baie d’Alger est devenue une ‘tombe maritime’ où les corps des torturés flottent sur les plages, au point que les parachutistes français, usant d’un humour macabre, les qualifiaient de «Bigeard prawns» (les crustacés de Bigeard)» (Martin Evans, Algeria : France’s Undeclared War, Oxford University Press, 2013, p. 206).

L’arsenal juridique

Le cinquième moyen utilisé par les colonisateurs français pour asservir le peuple algérien est l’arsenal juridique. Ces lois sont tellement nombreuses et variées qu’il n’est pas possible de toutes les citer dans cet article. Nous ne parlerons donc que de celles que nous considérons comme les plus scélérates. Les principales sont le Sénatus-Consulte du 14 juillet 1865, les Décrets Crémieux du 24 octobre 1870, la Loi Warnier du 26 juillet 1873 et le Code de l’Indigénat du 28 juin 1881.
Le Sénatus-Consulte avait la caractéristique de considérer les Algériens comme des «sujets» et non comme des «citoyens». Selon cette loi, les «Musulmans» (comme on appelait encore les Algériens) étaient gouvernés par la loi islamique et non par le Code civil napoléonien. Ils ne pouvaient acquérir la nationalité française que s’ils décidaient de renoncer à leur statut islamique, ce qui était considéré par les Algériens comme de l’apostasie, dans le cadre d’une cérémonie où le «Musulman» était forcé de cracher sur le Coran. L’autre loi adoptée est constituée par ce qui est appelé les Décrets Crémieux, du vrai nom de leur promoteur, Isaac Moïse Crémieux (ayant pris le nom d’Adolphe Crémieux après sa naturalisation). C’était en sa qualité de ministre de la Justice qu’il avait adopté ces Décrets, octroyant aux Juifs la nationalité française (quelque 17 000 à l’époque). Il va sans dire que cette loi, qui institue les Juifs comme une population plus privilégiée que les Algériens, avait accru la colère de ces derniers. La troisième loi était la Loi Warnier, du nom de son initiateur, Auguste Warnier, qui avait pour but le démembrement des propriétés appartenant aux Algériens et leur «francisation», notamment en facilitant l’achat à bas prix des terres algériennes par les colons. La quatrième loi que nous citerons est le Code de l’Indigénat. Cette loi faisait deux catégories de «citoyens», les Français dits «de souche métropolitaine» et les «sujets français». Ce code listait un grand nombre de choses que les Algériens n’étaient pas autorisés à faire et punissait de peines souvent sévères les contrevenants. Par exemple, il punissait de peines ceux qui seraient impolis face à un administrateur colonial et ceux qui faisaient des remarques irrespectueuses à l’égard de la IIIe République. Bien entendu, l’abolition de toutes ces lois scélérates était une des revendications des Algériens à l’époque.

Les circonstances qui ont conduit au déclenchement de la Révolution du 1er Novembre 1954

Ici aussi, les analystes politiques et les historiens eux-mêmes diffèrent quant aux circonstances qui ont conduit au déclenchement de la Révolution algérienne. Robert Malley, spécialiste de l’Afrique du Nord et du Moyen-Orient, donne les raisons suivantes : (1) la désorganisation des bases sociales conventionnelles d’autorité, (2) la paupérisation économique de la population indigène, spécialement les populations rurales, (3) la discrimination systémique qui existait entre les Européens et les Algériens, (4) les migrations, à la fois vers les villes et vers l’étranger, notamment vers la France, et (5) la destruction des fondations culturelles de l’Algérie (voir Robert Malley, The Call From Algeria : Third Worldism, Revolution and the Turn to Islam, University of California Press, 1996, p. 40). Tous ces facteurs, ainsi que ceux examinés précédemment, les camps de regroupement, les expropriations, les razzias et enfumades, la torture et l’arsenal juridique, ont contribué à la mobilisation du peuple algérien et à renforcer sa détermination à se libérer du joug colonial. Cependant, la raison principale était la ségrégation et l’inégalité entre la population indigène et les Européens. Martin Evans a résumé parfaitement la situation qui prévalait dans ce qui était encore considérée à l’époque comme ‘l’Algérie française’ : «Sans la citoyenneté, les Musulmans ne pouvaient pas voter pendant les élections…d’autres lois étaient adoptées pour exclure les Musulmans des postes de pouvoir. Conformément à la loi, un Musulman ne pouvait pas, par exemple, être juge […] Sous le Code de l’Indigénat de 1881, les Musulmans pouvaient être emprisonnés pour avoir fait des remarques impolies à l’égard des autorités coloniales ; ils ne pouvaient pas tenir de réunions sans autorisation ; ils ne pouvaient pas refuser de fournir aux autorités publiques ou privées des moyens de transport [taxis ou transports publics], des produits alimentaires, de l’eau, ou de l’essence ; ils ne pouvaient pas détenir une arme sans autorisation préalable […] ils ne pouvaient pas offrir refuge à des vagabonds […] L’exclusion était la règle. La séparation politique avait pour effet la séparation physique. Les Européens, les Juifs et les Musulmans habitaient des quartiers différents, coexistant sans jamais interagir. Les mariages intercommunautaires étaient très rares. Tout cela avait créé une société qui était profondément divisée et totalement inégale, définie par la haine, les conflits et les tensions. Cette ligne distinctive, qui était appliquée pendant toute la durée de «l’Algérie française», était la cause majeure de la guerre 1954-1962» (Martin Evans et John Philips, Algeria : France’s Undeclared War, Oxford University Press, 2013, pp. 23-24).
Dans leur ouvrage, «Algeria : Anger of the Dispossed, Martin Evans et John Philip donnent les circonstances suivantes ayant conduit au 1er Novembre 1954 : «Ils [les Européens] s’adressaient aux Musulmans par le pronom familier ‘tu’ plutôt que celui de ‘vous’, plus respectueux, créant ainsi une classe de seconde zone». Les deux auteurs, citant Aline Charby [l’épouse de l’acteur et militant de la cause algérienne, Jacques Charby] rappellent la manière dérogatoire avec laquelle les servantes algériennes étaient traitées. Aline Charby rappelle que les expressions racistes étaient une norme dans les conversations quotidiennes entre Européens et Musulmans. Les Musulmans étaient traités par des termes péjoratifs comme ‘melons’, ‘ratons’, et ‘bougnoules’. Martin Evans et John Philip citent l’écrivaine française Marie Cardinale qui rappelle que ‘nos femmes de ménage étaient appelées ‘fatmas’. Nous les tutoyons, dit-elle, et elles nous vouvoyaient». Les deux auteurs ajoutent : «These were the two faces of every city: the one of French power and high society, and the other of poverty and squalor» (C’étaient les deux faces de chaque ville, l’une est celle de la puissance et de la société françaises, et l’autre, celle de la pauvreté et de la l’insalubrité) (Martin Evans and John Philip, op. cit, pp. 38-39). Selon les mêmes auteurs, la ségrégation existait aussi dans le domaine de l’éducation : «En 1898, seulement 10 000 enfants musulmans fréquentaient l’école primaire sur une population de 3,5 millions. Eventuellement le nombre avait augmenté pour atteindre 1,2 million sur une population de 7 millions à la fin de la Seconde Guerre mondiale [1945]. En 1954, seulement 1 Musulman sur 5 fréquentait l’école pour garçons et 1 sur 16 fréquentait l’école pour filles». Les deux auteurs terminent en disant : «La perception [par les colons] des natifs comme étant une masse [constamment] en colère, se reproduisant à volonté et motivée par une religion fanatique cherchant à tous prix la destruction de la Chrétienté était devenue gravée dans le psyché des colons» (Martin Evans et John Philip, op. cit, pp. 38-39). Tous ces facteurs, et tant d’autres, ont conduit au déclenchement de la lutte de libération nationale et à la Déclaration du 1er Novembre 1954 qui, selon certaines sources, a été écrite par le journaliste Mohamed El Aichaoui (1929-1959) sous la dictée de Mohamed Boudiaf Et Didouche Mourad dans le magasin du tailleur et militant du PPA, Aïssa Kechida, dans la Casbah, et polycopié au domicile de Ben Rabeh Mohamed Zamoum, village d’Ighil Imoula, en Kabylie. Les objectifs inscrits dans cette Déclaration sont doubles : objectifs intérieurs et extérieurs. Les objectifs intérieurs sont «(1) assainissement politique par la remise du Mouvement national révolutionnaire dans sa véritable voie et, par là, l’anéantissement de tous les vestiges de corruption et de réformisme, causes de notre régression actuelle ; (2) rassemblement et organisation de toutes les énergies saines du peuple algérien pour la liquidation du système colonial». Les objectifs extérieurs sont «(1) internationalisation du problème algérien, (2) réalisation de l’unité nord-africaine dans son cadre naturel arabo-islamique, (3) dans le cadre de la Charte des Nations unies, affirmation de notre sympathie agissante à l’égard de toutes les nations qui appuieraient notre action libératrice» (voir texte de la Déclaration du 1er Novembre 1954).

Les circonstances de la fin de la guerre de libération nationale

Dans ce domaine aussi, il n’y a pas de consensus sur les conditions et les faits qui ont conduit à la fin de la lutte armée en 1962. En particulier, il y a la controverse entre la thèse selon laquelle de Gaulle aurait «donné», comme un cadeau, l’indépendance à l’Algérie et celle, plus authentique, selon laquelle l’Algérie a «arraché» son indépendance grâce à son combat acharné et la témérité de son peuple. Il y avait aussi la controverse entre ceux qui prônaient l’indépendance totale de l’Algérie et ceux qui étaient pour plus d’autonomie tout en demeurant sous le règne de la France selon différents aménagements (pacification, assimilation, émancipation, intégration, «civilisation», etc.). Ces dernières formules, en vérité, prônent toutes de demeurer dans ce qu’on appelait «l’Algérie française». Il y avait, enfin, ceux qui, comme le Général de Gaulle, avaient embrassé l’idée de l’indépendance, mais seulement une indépendance partielle, c’est-à-dire sans le Sahara qui resterait sous domination française. De Gaulle, qui pour certains reste celui qui aurait «offert» l’indépendance à l’Algérie, avait proposé aux Algériens le choix entre trois options : la sécession, la francisation et la fédération. Concernant la sécession, de Gaulle pense que «It would be a political and economic disaster for Algerians, leading to communist dictatorship» (La sécession entraînerait un désastre politique et économique conduisant à une dictature communiste) (voir Natalya Vince, The Algerian War : The Algerian Revolution, Palgrave, 2020, p. 129). S’agissant de la francisation, de Gaulle pense qu’elle nécessite que l’Algérie soit une partie intégrante de la France et que les Algériens deviennent des ‘Français’ à part entière, ce en quoi il ne croyait nullement. De Gaulle a confirmé cette conviction en 1959 lorsque, se confiant à Marie-Paul Allard, il déclarait : «You cannot possibly consider that one day an Arab, a Muslim, could be equal to a Frenchman» (Vous ne pouvez pas visiblement considérer qu’un jour, un Arabe, un Musulman, devienne l’égal d’un Français) (voir Todd Sheppard, The Invention of Decolonization : The Algerian War and the Remaking of France, Cornell University Press, 2006, p. 75). A Alain Peyrefitte, son ancien conseiller et ministre, de Gaulle dira : «The Muslims, have you gone to see them ? You’ve looked at them, with their turbans and their djellabas? You’ve seen how little they are unlike Frenchmen? Comparing the two communities is like ‘oil and vinegar’» (Les Musulmans, avez-vous été les voir ? Les avez-vous vu, avec leurs turbans et leurs djellabas ? Avez-vous vu combien ils sont petits par rapport aux Français ? Comparant les deux communautés, c’est comme ‘l’huile et le vinaigre’) (Mathew Connelly, A Diplomatic Revolution : Algeria’s Fight for Independence and the Origins of the Post-Cold War, Oxford University Press, 2002, p. 179). En avril 1947 déjà, soit sept années avant le déclenchement de la lutte de libération nationale, de Gaulle avait déclaré : «I believe that the Algerian territories can never be assimilated into the French Departments» (Je crois que les territoires algériens ne peuvent jamais être assimilés aux départements français) (Voir the American Committe on Africa, 1960, p. 31). Et, à propos du mariage entre Algériens et Européens, de Gaulle avait dit : «These people [the Muslims] are different from us : do you see yoursel marrying our daughters with Arabs ?» (Ces gens [les Musulmans] sont différents de nous : est-ce que vous imaginez la possibilité de marier nos filles avec des Arabes ?) (Mathew Connelly, op. cit, p. 38).
Concernant la troisième option proposée par de Gaulle, la fédération, de Gaulle pense que ce serait le meilleur choix car ce serait celle «in which Algeria [would be] ruled by Algerians, but with close interdépendance ties with France in key areas such as the economy, education, and foreign policy» (Ce serait l’option dans laquelle l’Algérie serait gouvernée par les Algériens, mais dans le cadre d’une interdépendance étroite avec la France dans les domaines-clés comme l’économie, l’éducation et la politique étrangère) (Natalya Vince, op. cit, p. 129). Il est clair, au vu de ses déclarations, que de Gaulle n’était pas, par lui-même, en faveur d’une Algérie indépendante et que ses propos sont même de nature profondément raciste. C’est l’avis de James LeSueur, qui écrit : «That said, de Gaulle was never in favor of ending the French empire. Never, even as he negotiates the peace in Algeria. Was he pro-FLN ? Absolutely not. Was he someone who retreats? No way. He did it because he knew that France could’t survive economically and politically the continuation of this crisis that Algeria had become” (Ceci dit, de Gaulle n’a jamais été favorable pour mettre fin à l’empire français. Jamais, même pendant qu’il négociait la paix en Algérie. Etait-il pro-FLN ? Absolument pas. Etait-il quelqu’un qui abandonne ? Pas du tout. Il l’avait fait parce qu’il savait que la France ne pouvait pas survivre à la poursuite de cette crise dans laquelle l’Algérie était plongée) (James LeSueur, interview with Philip Weiss, editor of MondoWeiss.net, May 2014). Tout à fait contrairement à la thèse de l’indépendance «offerte par de Gaulle», l’indépendance algérienne a plutôt été «arrachée» par la lutte et l’acharnement des Algériens. Cependant, il n’y avait pas que la controverse du côté français. Du côté algérien aussi il n’y avait pas toujours accord sur le but de la lutte de libération nationale et sur l’idée-même de «nation» algérienne.
C’est ce que reflète, entre autres, la fameuse polémique entre Ferhat Abbas, ancien Président du GPRA et Abdelhamid Ibn Badis, fondateur de l’Association des Oulémas. Ferhat Abbas aurait écrit en février 1936 dans un article intitulé «La France c’est moi» publié dans le journal L’Entente : «L’Algérie, en tant que nation, est un mythe. Je ne l’ai pas découverte. J’ai interrogé l’histoire. J’ai interrogé les morts et les vivants. J’ai visité les cimetières. Personne ne m’en a parlé…On ne peut construire sur du vent…Aucun outsider ne croit sérieusement en votre nationalisme. Ce que nous cherchons derrière ce mot est notre émancipation économique et politique…» (Richard and Joan Brace, Ordeal in Algeria, Kissinger Publishing LLC, 2009, pp. 33-34).La réponse de Ibn Badis à cette déclaration était: «Nous avons fouillé dans l’histoire et dans le présent et nous avons indéniablement établi que la nation musulmane algérienne est constituée et existe, comme toutes les autres nations du monde. Cette nation a sa propre histoire démontrée par les faits ; elle a son unité religieuse et linguistique ; elle a sa culture, ses traditions et ses caractéristiques, bonnes ou mauvaises, comme c’est le cas de toute autre nation sur la Terre. Par ailleurs, nous disons que cette nation n’est pas la France, ne peut pas être la France, et ne souhaite pas devenir la France. Il est impossible qu’elle soit la France, même si elle voulait l’assimilation. Elle a un territoire défini qui est le territoire algérien avec ses frontières actuelles» (Richard and Joan Brace, op. cit, pp. 33-34).
Ce que la réalité a montré, c’est qu’ en dépit de toutes ces controverses, du côté français comme du côté algérien, la Révolution algérienne a réussi à surmonter tous les obstacles qui se dressaient sur son chemin. Et, après une lutte sans merci au niveau national, mais aussi au niveau diplomatique et après de longues négociations, (comme nous le verrons dans la deuxième partie de cet article), l’Algérie est devenue indépendante le 5 juillet 1962.