Le centre culturel algérien (CCA) de Paris, en partenariat avec l’association Art et mémoire au Maghreb, ont décidé de célébrer, jusqu’au 10 novembre prochain, le 60e anniversaire de la parution, en 1958, de l’ouvrage dénonçant la pratique de la torture en Algérie «La Question» d’Henri Alleg, et de rendre hommage aux anticolonialistes qui se sont battus pour l’indépendance de l’Algérie à travers une exposition et des conférences d’historiens.

La célébration du 60e anniversaire de la parution de «la Question» d’Henri Alleg, qui intervient quelques jours après la reconnaissance par le président français Emmanuel Macron de l’assassinat de Maurice Audin et de la torture pratiquée par l’armée française durant la guerre de libération, a été marquée par une conférence animée, jeudi soir dernier, par les historiens Anissa Bouayed, Gilles Manceron et Alain Ruscio en présence de Nils Anderson, l’éditeur de « la Question » en Suisse qui a apporté son témoignage sur la censure de cette œuvre en France.
Le journaliste et ancien directeur d’Alger Républicain, Henri Alleg, arrêté à Alger par l’armée française le 12 juin 1957, au lendemain de l’arrestation de Maurice Audin, a été torturé, et a subi de multiples interrogatoires pour son soutien à l’indépendance de l’Algérie avant d’être incarcéré à Serkadji (ex-Barberousse), là où il a écrit «la Question». Un ouvrage dans lequel il raconte sa période de détention et les sévices qu’il y a subis.
En 2013, Nils Andersson s’est vu attribuer à Alger la médaille « Achir » de l’Ordre du mérite national en signe de reconnaissance et de considération pour son soutien à la guerre de libération nationale. Ce dernier a décrit dans son intervention le contexte politique de l’époque dans lequel l’ouvrage d’Alleg a été publié. Il a également rappelé qu’ «en Algérie, en pleine guerre d’indépendance, c’était la période de la grande répression, des enfumades, des corvées de bois, de la torture, des peines capitales et des internements massifs».
L’éditeur a aussi expliqué que «l’armée française utilisait un système de violences extrêmes», estimant que tous ceux qui étaient, en France, contre cette guerre et pour l’indépendance de l’Algérie, étaient «isolés».
L’historien Alain Ruscio s’est penché, pour sa part, sur «l’opinion française de cette époque sur la guerre d’Algérie», notant que pour la majorité des Français, «l’Algérie était française». Il a ajouté que la décision de François Mitterrand, ministre de la Justice de l’époque, de guillotiner Ahmed Zabana était une «déclaration de guerre». Alain Ruscio a affirmé également que «ce qu’on appelle la Bataille d’Alger était en réalité l’armée française, la police, la gendarmerie et des milices qui affrontaient des Algériens démunis de tout arsenal de guerre». «La torture était au cœur de la répression contre l’Algérien», a-t-il encore avoué.
Par ailleurs, Gilles Manceron a estimé que «la Question» a eu un rôle détonateur de beaucoup de consciences, comme l’effet de l’affaire Dreyfus provoqué par l’article «J’accuse» du romancier Emile Zola.

Ouverture des archives sur 180 000 disparus algériens
L’historien Gilles Manceron a également expliqué que le caractère minoritaire de l’anticolonialisme auprès de l’opinion française est dû au fait de la conviction chez la majorité des Français que la race blanche était «une race supérieure, conséquence d’un matraquage de cette fausse idée dans l’enseignement de plusieurs générations», déclare-t-il. «Les Français étaient imprégnés par le fait colonial et même après la fin de la Guerre d’indépendance d’Algérie, il était difficile pour nous, historiens, de rétablir les vérités», a-t-il ajouté, précisant que «c’est dans ce contexte que le travail de Pierre Vidal-Naquet sur la torture, la disparition et l’assassinat de Maurice Audin n’avait pas reçu un écho favorable et n’a pas réveillé les consciences. La tâche des historiens reste immense malgré la déclaration du président Macron », a-t-il fait savoir.
Au cours du débat, auquel ont assisté plusieurs acteurs de la guerre de libération, dont Ali Haroun, responsable de la Fédération de France du Front de libération nationale (FLN), Mohand Zeggagh, dit Rachid, membre de la Fédération de France du FLN et ancien prisonnier, le militant Henri Pouillot, l’acteur engagé Guy Bedos et des membres de l’association 4ACG (Anciens Appelés de l’Algérie et leurs Amis Contre la Guerre), les participants ont eu droit à des témoignages, des échanges et des précisions sur des faits liés au sujet de la conférence.
Lors de cette rencontre, on a également évoqué le sort des 180.000 disparus algériens, l’ouverture des archives, les viols pendant la guerre contre des femmes algériennes et la méconnaissance de l’histoire de la guerre d’indépendance de l’Algérie par les jeunes générations. A la fin, Anissa Bouayed a invité les participants à visiter l’exposition rendant hommage aux anticolonialistes à travers des œuvres artistiques de nombre de peintres français et algériens, des documents et des éditions originales.