Vendredi, Abdelaziz Bouteflika, le président de la République qui a le plus duré à la tête du pays, vient de disparaître. Ce sont, en effet, vingt ans de règne que comptabilise le successeur de Liamine Zeroual, à partir de 1999, année de son intronisation au palais d’El Mouradia, où il prend siège pour quatre mandats successifs.

Par Feriel Nourine
Sans jamais être inquiété lors des joutes électorales par les autres candidats à la magistrature suprême du pays, faut-il le rappeler.
Ces derniers étaient limités à faire de la figuration face à un schéma sociopolitique du pays monté sur des rapports de force totalement à l’avantage d’un vieux briscard de la politique, rentré au pays après des années d’exil pour être intronisé à sa tête et y demeurer.
Ces rapports de force s’étaient édifiés autour d’un soutien sans partage au sein du pouvoir, et dont les signes les plus en vue, sinon les plus exposés pour la galerie, émanaient d’une coalition des principaux partis politiques jouissant de ramifications décisives à différents niveaux des centres de décision. C’est d’ailleurs un Parlement issu de l’écrasante majorité de cette coalition qui, en 2008, avait ouvert la voie à un troisième mandat pour Abdelaziz Bouteflika en adoptant une réforme constitutionnelle venue supprimer la limitation à deux du nombre de mandats présidentiels. La suite sera une simple formalité pour le Président en place, puisque ce dernier sera réélu avec plus de 90% des voix en 2009, soit plus que les 84% de voix récoltés en 2004.
Ce qui ne manquera pas de renforcer davantage cette attache impénétrable avec le rang de président que semblait entretenir un chef d’Etat déjà à son troisième quinquennat. Une attache dont il est le seul, sinon l’un des rares, à connaître le secret, et qui le poussera, naturellement, à briguer un quatrième mandat en 2014, alors que son état de santé entamait déjà une étape de dégradation, sur fond d’un protocole sanitaire amorcé depuis déjà 2005 et qui avait fini par lui faire passer plus de temps à se faire soigner qu’à occuper son siège au Palais d’El Mouradia.
Bouteflika aura, toutefois, son quatrième mandat. Celui d’un président malade, en retrait total de la scène politique du pays, et en rupture consommée avec la place publique dans laquelle il avait pris le soin d’effectuer des descentes régulières durant ses deux premiers mandats. Sauf que cette fibre pour le poste de président de la République semblait toujours en éveil chez Bouteflika. Et si elle ne l’était pas réellement, ceux qui ont tout fait pour le pousser au quatrième mandat ont aussi tout tenté pour la maintenir sous perfusion. Et sous escorte d’ambitions sciemment confondues avec la prétention à un cinquième quinquennat. Celui qu’on voulait commettre après le quatrième mandat de trop, avant que le Hirak populaire ne vienne signifier, le 22 février 2019, que le long séjour de Bouteflika aux rênes du pays, devait obligatoirement s’achever et qu’il n’y aura pas de cinquième mandat. La résistance à la déferlante populaire ne tardera pas à abdiquer et le président sommé de renoncer à un nouveau mandat, finira par le faire le 2 avril 2019, dans une apparition à la télévision, avant de repartir dans son isolement et ne plus donner signe de vie depuis. Il n’en donnera d’ailleurs plus jamais, puisque, dans la soirée de vendredi, c’est sa mort qui est annoncée, après deux années de silence et d’invisibilité.

Applaudis dans certains cas, critiqués dans d’autres
Un décès qui fait remonter naturellement en surface le parcours d’un président pas comme les autres. Pour son passé d’abord, de brillant diplomate et intellectuel, avant d’accéder à son poste à quatre mandats, mais aussi, et surtout, pour ses 20 ans de chef d’Etat qui aura eu tout le temps nécessaire de réaliser le gros de son programme interminable par le nombre de projets qu’il contenait.
Ses projets et réalisations dans ce chapitre sont très nombreux. Parfois accomplis, parfois inachevés. Applaudis dans certains cas, critiqués, voire vilipendés, dans d’autres. Parmi les opérations inscrites à son palmarès de président de l’Algérie, Bouteflika avait commencé par celle à laquelle très peu d’Algériens pouvaient s’attendre, à savoir la loi sur la Concorde civile, qu’il avait initiée dès son arrivée au pouvoir et qui sera adoptée par l’APN en juillet 1999 pour offrir la «grâce amnistiante» à 6 000 combattants de l’Armée islamique du salut (AIS), après une décennie noire marquée par la mort de milliers d’innocents tués par ces combattants. Cette loi deviendra «Charte pour la paix et la réconciliation nationale» après un référendum en 2005, mais ce processus ne fera jamais l’unanimité, même si l’ex-président de la République s’était acharné à répéter qu’aucun projet ne pouvait se réaliser sans réconciliation nationale. Les familles des victimes de la décennie noire, pour ne citer que ces cas, continuent toujours de reprocher à Bouteflika son engagement dans cette piste qu’il considère comme une rose offerte aux terroristes ayant mis à feu et à sang l’Algérie. Dans la même catégorie d’événements, la Kabylie se souvient encore qu’en dépit de la violente répression dont ont été victimes les auteurs des émeutes dans cette région en 2001, Bouteflika a été réélu en 2004, pour un second mandat, avec un taux de 84% des voix.
Sur le registre socio-économique, le président déchu compte plusieurs réalisations qui ont sans doute changé la vie des Algériens. A commencer par le dossier du logement et le lancement de plusieurs formules qui ont permis à des centaines de milliers de citoyens de décrocher les clés du logis tant rêvé. Le transport aussi, avec notamment l’avènement du métro et du tramway, les travaux publics, avec l’autoroute est-ouest et une multitude d’ouvrages d’art, des barrages qui avaient pu faire le plein de plusieurs années de pluviométrie généreuse comme jamais auparavant, la libération du commerce extérieur qui a permis à l’Algérien d’accéder au mode de consommation universel, et plein d’autres opérations qui ont pu être financées durant au moins trois mandats gérés avec un baril de pétrole culminant à ses plus hauts, atteignant jusqu’à 130 dollars, avant l’entame de la chute en 2014.
Un palmarès pour lequel tous les Algériens qui ont en profité, et qui profitent toujours, auraient été reconnaissants jusqu’à l’éternité si derrière cette vitrine de projets réalisés ne s’était pas dissimulé un autre grand projet de corruption, de détournements et de malversations auquel s’est adonné, sans retenue, le clan présidentiel durant ces vingt années de règne. Un partage sans partage dans le pouvoir et un partage arnaqueur des richesses.