Grand moment d’émotion, mardi 17 mai, à la salle Che Guevara de l’ambassade de Cuba à Alger, où le représentant des lieux, l’ambassadeur Armando Vergara Bueno, recevait deux vétérans de la diplomatie cubaine en Algérie en présence d’Algériens ayant vécu et étudié à La Havane pendant la guerre de libération et les premières années de l’Indépendance.

Par Lyes Sakhi
On connaît la grande histoire des relations algéro-cubaines. Alger et La Havane ont très tôt noué des liens profonds dans leur lutte contre les impérialismes. Soutien politique et diplomatique, coup de main militaire, assistance médicale et autres, La Havane, au sortir de sa révolution castriste en 1959, n’a pratiquement négligé aucun domaine de coopération pour apporter une aide déterminante à l’Algérie révolutionnaire puis jeune indépendante : convoyage d’armes pour les maquis de l’ALN, envoi de troupes (plus de 650 soldats) en renfort à l’ANP engagée dans la « Guerre des sables », en 1963, contre le Maroc, première mission médicale (la première en Afrique) en 1963 et d’autres soutiens encore au nom de l’internationalisme révolutionnaire cubain – dont le versant iconique a été immortalisé par les voyages du Che en 1963 puis du leader Maximo, en 1972, et en 1973 pour les Non-alignés – et d’une solidarité et camaraderie socialiste dont il ne reste que peu de choses de ce côté-ci de l’Afrique.

Aide déterminante à l’Algérie révolutionnaire et indépendante
Mais même si le progressisme n’a plus le sens qu’il avait, il y a soixante ans, la discussion sur Cuba et l’Algérie continue de susciter des frissons, en particulier chez les plus de 50 ans, mais aussi les jeunes gens fascinés ou curieux de ce qu’était Alger quand elle était surnommée « Mecque des révolutionnaires ». Cela s’appelle des Mémoires des luttes anticoloniales…
Mais qui connaît la petite histoire, si grande pourtant, de ces jeunes Algériens sortis des maquis de l’ALN, exfiltrés au Maroc pour se retrouver ensuite recueillis, dès 1961, à Cuba après avoir pris le bateau du port de Casablanca. Le navire s’appelait le « Bahia de Nipe ». Quand il avait traversé l’Atlantique dans le sens Amérique-Afrique du Nord, il avait à son bord une cargaison et des munitions. Quand il fit le chemin inverse, il avait à son bord 78 combattants algériens grièvement blessés qui allaient être soignés à Cuba, ainsi que 20 enfants des camps de réfugiés, orphelins pour la plupart, qui furent pris en charge par l’Institut cubain d’amitié avec les peuples (ICAP). Mardi 17 mai, lors d’une rencontre organisée en soirée à l’ambassade de Cuba à Alger, deux d’entre eux sont venus saluer et rendre hommage à l’« amitié algéro-cubaine » en présence de deux anciens ambassadeurs cubains en Algérie – Giraldo Mazola et Dario De Urra dans une cérémonie en marge d’un colloque organisé par le ministère des Anciens moudjahidine sur les 60 ans de l’indépendance et de l’établissement des relations entre l’Algérie et Cuba.
« Avec d’autres enfants et adolescents de mon pays, j’ai vécu le 5 juillet 1962 à La Havane au milieu de frères cubains dans une liesse partagée par tous et que je n’oublierai jamais », se souvient pour Reporters Ahmed Bencheneb de Relizane, resté plus de quatre ans à partir de janvier 1956 au Maroc avant de rejoindre Cuba. Pendant un moment, nous n’étions pas que des rescapés de la guerre, recueillis par Cuba pour faire des études -j’ai suivi une formation de marin de guerre-, nous étions aussi des représentants de l’Algérie parce qu’il n’y avait pratiquement pas de représentation officielle avant la visite de Ben Bella en octobre 62 ». Il reste à Cuba jusqu’en 1964, année où il revient dans sa ville natale à l’âge de 17 ans pour « travailler notamment en raison de la maîtrise de l’espagnol avec les médecins cubains », venus prêter main forte aux soignants algériens avant qu’il n’aille travailler pour les PTT. Résidant aujourd’hui à Maghnia, il garde de son séjour cubain « le goût d’une fraternité à nulle autre pareille et le sentiment qu’il ne faut pas la négliger aujourd’hui parce qu’elle fait partie de notre histoire et d’un présent à partager. Même si les choses ont évolué, les réalités du monde ne le sont pas tellement », considère-t-il avec un peu d’amertume.

« Bahia de Nipe », tout un symbole
Salah Nagaoui, qui est intervenu dans un parfait espagnol, se souvient avoir été embarqué à bord du « Bahia de Nipe » en tant que blessé de guerre ayant rejoint l’ALN à l’âge de 17 ans. « Je suis resté à La Havane jusqu’en 1970 après avoir fait des études de géologie puis de philosophie et de lettres. J’y suis revenu entre 1976 et 1978 et je garde le même enthousiasme pour ce beau pays et ses dirigeants qui ont aidé l’Algérie au moment fatidique où se jouait son destin. Les Cubains n’ont jamais tergiversé quand il s’agissait d’aider l’Algérie révolutionnaire et l’Algérie indépendante. Le contexte révolutionnaire dans lequel j’ai débarqué à la Havane, en 1961, le respect que j’ai pour les réalisations et les résistances de Cuba jusqu’à aujourd’hui pour préserver sa souveraineté, font que je n’ai aucun doute sur la nécessité d’avoir les meilleures relations possibles avec ce pays », dira cet Oranais avec une passion visible et le « regret » que les relations entre les deux pays aient « dévié » de ce qu’elles étaient dans les années 1960 et 1970.
Ayant le sens de l’anecdote, il se rappelle que le « Bahia de Nipe » « a failli être arraisonné par les gardes-côtes américains mais qu’ils l’ont laissé rejoindre La Havane parce que le commandant du bateau leur avait expliqué que si le navire s’arrêtait il ne pourrait plus naviguer jusqu’à son port d’attache. Cette ténacité est symbolique de la relation qui nous lie »…
« Nos deux pays sont liés par une profonde et solide amitié ainsi que par des relations historiques fortes. Nos deux révolutions ont été nourries par les nobles valeurs de respect des droits humains de liberté, de paix et de lutte contre toutes formes d’injustices et d’exploitation », a anticipé l’ambassadeur de Cuba en Algérie, Armando Vergara Bueno, à l’ouverture de la cérémonie devant un parterre d’ambassadeurs et de représentants diplomatiques de pays africains dont la Namibie, le Zimbabwe et le Sahara occidental. Il a, par la même occasion, rappelé nombre de faits et d’épisodes attestant de la qualité des relations entre les deux Etats et peuples, dont le fait que Cuba ait été le « premier pays du continent américain à reconnaître, en 1961, le Gouvernement provisoire de la République algérienne (GPRA) », « une source de fierté pour les Cubains », a-t-il souligné.

Des relations solides marquées par l’histoire
L’ancien ambassadeur Giraldo Mazola (1974-1978) dira que si elles ne sont pas totalement parfaites aujourd’hui, les relations entre l’Algérie et Cuba restent profondément marquées « par l’histoire », le « soutien commun aux causes justes » et une « coopération importante dans différents domaines ». L’histoire est que « avons vécu la révolution et l’indépendance algériennes comme la nôtre». Le diplomate a évoqué le rôle important joué par Ernesto Guevara dans le renforcement du lien avec l’Algérie. Son collègue Dario De Urra, qui a fait partie de la délégation d’installation de la première représentation diplomatique cubaine à Alger avec, comme ambassadeur El Comandante Serguera, a évoqué l’appui de La Havane à l’Algérie de la « guerre des sables » en 1963 et témoigné de l’évolution d’un bilatéral qui a été toujours été frappé du sceau de la fraternité », dira-t-il à Reporters. « L’Algérie a toujours été un pays frère et un compagnon de lutte. Ce pourquoi, nous gardons un grand souvenir des relations que nous avons entretenues ! », a-t-il dit aussi lors de sa prise de parole devant l’assistance. Elles étaient « magnifiques », a confié à Reporters Mourad Lamoudi, mémoire vivante d’une époque aujourd’hui presque oubliée, personnalité politique au long cours ayant fait partie du cabinet Ben Bella jusqu’au putsch de juin 1965, qui lui a valu un séjour carcéral de deux années à Lambèse notamment. « N’oublions pas l’abbé Berenguer qui a tant fait pour l’Algérie, sa cause et son Amérique Latine », a-t-il fait rappeler.