L’ensemble des activités commémoratives du 58e anniversaire de l’assassinat de l’écrivain Mouloud Feraoun, prévues dans son village natal, Tizi-Hibel, au sud de Tizi Ouzou, ont été reportées au 16 avril prochain pour cause du risque de la pandémie du coronavirus (Covid-19).

«Nous nous sommes contentés pour aujourd’hui d’une célébration réduite au strict minimum, juste pour marquer l’évènement à cause de la pandémie du coronavirus. Nous avons décidé de reporter l’ensemble des activités prévues pour cette célébration au 16 avril prochain coïncidant avec la Journée du savoir», a indiqué, hier, à l’APS, Nessah Mokrane, président de l’association Mouloud Feraoun.
Plusieurs concours et activités interactives entre des élèves de différents cycles scolaires, primaire, moyen et lycée, prévus en collaboration avec la direction locale de l’Education, étaient au programme de cette célébration qui marque le
58e anniversaire de l’assassinat du célèbre écrivain Mouloud Feraoun. Il a été assassiné, avec cinq de ses collègues, dont l’inspecteur d’académie Max Marchand, à Alger le 15 mars 1962, par l’Organisation armée secrète (OAS) opposée à l’indépendance de l’Algérie, à quelques jours de la déclaration du cessez-le-feu entre le Gouvernement provisoire de la République algérienne (GPRA) et le gouvernement colonial français.
Par ailleurs, la Maison de la culture de Tizi Ouzou a également reporté les activités de commémoration qu’elle devait organiser en collaboration avec l’association Mouloud Feraoun à l’occasion du 58e anniversaire de l’assassinat de l’auteur de l’emblématique roman «le Fils du pauvre» sur le thème «Mouloud Feraoun, l’Amusnaw : l’homme, la terre et l’œuvre». Dans le cadre de cette commémoration, il était notamment prévu une journée d’étude sur la vie et l’œuvre de l’écrivain animée par plusieurs universitaires, à l’instar de Hamid Billek, Fazia Feraoun, Youcef Necib, Youcef Merahi et Mohamed Hammoutène, fils d’Ali. La commémoration devait être également marquée par la projection du film-documentaire de 55 minutes retraçant la vie de Mouloud Feraoun, en présence du réalisateur Ali Mouzaou et d’une séance d’évocation du compagnon de Feraoun, le chahid Ali Hammoutène, par son fils, le docteur Mohammed Hammoutène.
Une plume intègre au service de la patrie et des petits «Fouroulou»
Pour rappel, au mois de février dernier, à l’occasion de la célébration de la Journée national du chahid, célébrée chaque année le 18 février, l’Etablissement art et culture de la wilaya d’Alger a rendu hommage à l’écrivain martyr lors d’une rencontre animée par Ali Feraoun, le fils de l’écrivain et président de la fondation «Fouroulou», Faiza Feraoun, la fille du grand écrivain et Djouher Ouksel Amhis, spécialiste de la littérature algérienne qui a consacré de nombreux ouvrages au célèbre auteur de «la Terre et le Sang»
Lors de cet hommage, Ali Feraoun avait rappelé que la lettre à l’attention du secrétaire général de l’ONU, pour l’inscription de la question algérienne à l’ordre du jour de l’Assemblée générale des Nations unies, avait été rédigée par Mouloud Feraoun à la demande de Mouloud Mammeri, qui agissait pour le compte du Gouvernement provisoire de la République algérienne (GPRA), lors de la grève des huit jours, du 28 janvier au 4 févier 1957. Pour sa part, Faiza Feraoun avait aussi témoigné de l’«engagement de Mouloud Feraoun dans les Centres sociaux qui participait à l’éveil de l’indigène et dérangeait le schéma de l’apartheid mis en place par l’occupant français, d’où l’assassinat de Fouroulou par l’OAS».
A propos de l’écriture du journal de Mouloud Feraoun, qui témoigne
des affres du colonisateur français, Djouher Amhis avait souligné qu’«il s’agit d’un devoir de mémoire, afin de fixer ces moments historiques pour la postérité et pour les générations montantes, que l’élite dite intellectuelle et d’autres nations soi-disant démocratiques feignaient de ne pas voir». Elle avait rappelé à ce sujet que la lettre que Mouloud Feraoun avait adressée le 27 mai 1951 à Albert Camus, et dans laquelle il écrivait : «Vous écriviez des articles sur la Kabylie dans Alger républicain, qui était notre journal, puis j’ai lu «La Peste» et j’ai eu l’impression d’avoir compris votre livre comme je n’en avais jamais compris d’autres. J’avais regretté que parmi tous ces personnages il n’y eût aucun indigène et qu’Oran ne fût à vos yeux qu’une banale préfecture française. Oh ! ce n’est pas un reproche. J’ai pensé simplement que, s’il n’y avait pas ce fossé entre nous, vous nous auriez mieux connus, vous vous seriez senti capable de parler de nous avec la même générosité dont bénéficient tous les autres. Je regrette toujours, de tout mon cœur, que vous ne nous connaissiez pas suffisamment et que nous n’ayons personne pour nous comprendre, nous faire comprendre et nous aider à nous connaître nous-mêmes».

Des «Chemin qui montent»…
Mouloud Feraoun est né le 8 mars 1913 dans le village de Tizi Hibel. Il est le troisième d’une fratrie de huit enfants. Il fréquente l’école de Tizi Hibel à partir de l’âge de 7 ans. En 1928, il est boursier à l’école primaire supérieure de Tizi Ouzou, puis en 1932, il est reçu au concours d’entrée de l’Ecole normale de Bouzaréah, à Alger. Diplômé de l’Ecole normale, il commence alors sa carrière d’instituteur à Taourirt Aden. Trois ans plus tard, il est nommé instituteur à Tizi Hibel, année où il épouse sa cousine Dehbia dont il aura sept enfants. Mouloud Feraoun commence à écrire en 1939 son premier roman, «le Fils du pauvre», récompensé par le Grand prix de la ville d’Alger. En 1946, il est muté à Taourirt Moussa Ouamar, commune Aït Mahmoud. En 1952, il est nommé directeur du cours complémentaire de Fort National. En 1957, promu directeur de l’école Nador de Clos Salembier, il quitte la Kabylie pour la capitale. Ensuite, il est en correspondance avec Albert Camus. Il termine le 15 juillet 1953 «la Terre et le Sang», lequel sera récompensé en 1953 par le Prix du roman populiste. Les éditions du Seuil publient, en 1957, le roman «les Chemins qui montent». Sa traduction des poèmes de Si Mohand Ou M’hand «Les Poèmes de Si Mohand» est éditée par Minuit en 1960. En 1960, Mouloud Feraoun est nommé inspecteur des Centres sociaux à Château-Royal, à Ben Aknoun, à Alger. Avec cinq de ses collègues, dont l’inspecteur d’académie Max Marchand, il est assassiné le 15 mars 1962 et ce, à quatre jours du cessez-le-feu. Son Journal, rédigé de 1955 à 1962 – remis au Seuil en février 1962 – fait l’objet d’une publication posthume, ainsi que les deux derniers romans, «l’Anniversaire», inachevé et «la Cité des roses», achevé mais resté longtemps inédit.
Considéré comme l’un des pères fondateurs de la littérature algérienne, son héritage littéraire continue de faire l’objet de nombreuses publications universitaires en Algérie et à travers le monde. Récemment, l’Américaine Virginia Press a axé son sujet de thèse de doctorat en littérature comparée à l’université de New York sur «le Fils du pauvre de Mouloud Feraoun». Tahar Djaout, lui avait rendu hommage dans « l’Arche à vau-l’eau» publié en 1978, en écrivant qu’«ils ont peur des plumes intègres, ils ont peur des hommes humains, et toi, Mouloud, tu persistais à parler de champs de blé pour le fils du pauvre, à parler de pulvériser tous les barbelés qui lacéraient nos horizons». n