C’est un mardi particulier, à la veille d’une date mémorielle, celle du 26 février 2019 où tous les campus d’Algérie se sont levés, à l’unisson, pour dénoncer la mascarade du 5e mandat et le système Bouteflika. Ce mardi, les étudiants et les citoyens, d’un pas déterminé, ont fait la promesse de continuer le noble combat du Hirak pour une « Algérie libre et démocratique ! ».

Ils sont venus, ils sont tous là, elle va encore marcher la « smala »… Celle du Hirak du mardi. Cette grande famille qui a tissé depuis un an des liens d’une telle intensité et avec force, au point où une absence comme une intrusion sont facilement décelables. Dans la marche estudiantine, personne ne passe inaperçu, même quand la procession compte quelques milliers de personnes, comme celle de ce 53e mardi où la participation a oscillé entre cinq et six mille personnes, à mi-chemin de son parcours, sachant que cette marche en particulier opère toujours par effet boule de neige.
Dès 9h30, le premier drapeau fait son apparition. C’est un manifestant qui montre son emblème sur sa hampe à même la pelouse, non encore arrosée par l’agent Edeval tout absorbé par sa tâche sur l’autre parcelle. Il dirige son jet d’eau avec la même précision que le canon à eau qui a aspergé les manifestants, rue Didouche Mourad, samedi dernier. D’ailleurs, beaucoup de ceux et celles qui étaient aux premiers rangs ce jour-là sont présents aujourd’hui. Certains claudiquant, tant la douleur des coups reçus au niveau des membres inférieurs est encore présente, d’autres portant les stigmates de l’acharnement policier sur leurs visages. Comme Moha, cet étudiant dont la vidéo de son passage à tabac continue de faire le buzz sur les réseaux sociaux.
Khalti Baya arrive entourée de ses amis et de ses « enfants » du Hirak. Akli sautille déjà tout en préparant sa « canne » à drapeau. Benyoucef Melouk arborant ses « Unes » devant une foule en admiration devant sa constance et son « Hirak » qui dure depuis 28 ans. Des groupes de discussion se forment au gré des rencontres et des sujets abordés. Celui qui revient le plus souvent a trait à ce qui s’est passé ce samedi : la répression policière mais surtout les interpellations de manifestants. « Ce sont des kidnapping et non plus des arrestations, assènera Farouk, activiste connu du Hirak algérois, un de nos camarades, Farid Boughida et cinq autres personnes (sept selon le CNLD) sont portés disparus depuis ce samedi à 17h. Ce sont là des pratiques d’une époque que nous croyions révolue… » Sur sa page Facebook, le Cnld affirme, pour sa part, que ces personnes « se trouvent toujours au centre Antar de Ben Aknoun… »
Dans la foule qui se rassemble, une dame distribue du « baghrir », crêpes traditionnelles, aux manifestants. Une pleine boîte. C’est devenu un rituel, une tradition : pas une marche, pas un rassemblement sans offrandes. Gâteaux, boissons, bonbons…
Dès 10h25, les premières acclamations et les premiers slogans dont l’incontournable cri de ralliement : « Dawla madaniya machi askariya » (Etat civil et non militaire) hâtent les préparatifs pour le départ de la marche. Des étudiants écrivent à même le sol des affiches portant divers slogans et mots d’ordre. Le feutre glisse allègrement sur le papier pour porter à la fois la colère et la ferveur des manifestants. La foule est sur les « starting-blocks » et clame leur rejet de la présidence Tebboune, toujours illégitime à leurs yeux. Abdou, l’étudiant de Bab Ezzouar, donne le top-départ après que les manifestants aient entonné Qassaman.

Boumala, les détenus et Melouk au cœur de la marche
Un petit incident a lieu juste au départ de la marche avec quelques vendeurs à l’étalage. Cela a failli dégénérer en bagarre n’étaient la vigilance, la clairvoyance et le bon sens de bon nombre de manifestants et d’étudiants qui ont flairé le coup classique du « baltagui » ou tout simplement du provocateur. Rapidement, la marche s’éloigne de la zone de turbulences.
10h55. La marche avance en dénonçant les émirs du Qatar et des Emirats : « Ni Qatar ni Emirats, seul le peuple est à même de décider de son sort ! » Derrière la tête du cortège, une pancarte née au lendemain de la destitution de Bouteflika, et apparue dès la marche du vendredi 5 avril 2019, mettant en exergue les articles « 7 + 8, le peuple source de pouvoir », en rouge sang. Elle continue depuis sa double apparition hebdomadaire.
Avant de quitter la place des Martyrs pour entrer dans Bab Azzoun, Abdou se livre à une longue diatribe contre le régime en place, reprise en chœur par une foule acquise. « Gouvernement du bricolage, gouvernement du montage…» entre autres piques à l’endroit du pouvoir.
A côté des portraits de Tabbou, Farsaoui, Laâlami et de l’étudiant Benalia, trônent superbement ceux de Boumala, entre portraits photographiques et portraits au fusain. Sa prestation, digne d’un grand tribun, dimanche dernier lors de son procès, a marqué les esprits de celles et ceux qui ont assisté au procès jusqu’à une heure tardive. Un manifestant dira de lui : « Alors qu’ils voulaient faire son procès, c’est lui qui a fait le leur et de quelle façon ! » A propos de justice, les manifestants ne manqueront pas de le citer : « Galha Boumala, makanch adala ! » (Boumala l’a bien dit, point de justice ! )
11h20. Square Port Saïd, les manifestants marquent une halte, devenue un rituel depuis des semaines, pour enchaîner slogans et chants vitupérant le régime en place, sous le regard impassible des policiers formant une longue haie jusqu’à la limite de la rue Abane Ramdane.
Benyoucef Melouk de son côté pointe du doigt les « magistrats faussaires » qu’il qualifie de« harkis » et vilipende un système judiciaire qui a fait de l’iniquité sa règle d’or… A plusieurs reprises, il sera porté par les manifestants qui scandent : « Avec Melouk, les magistrats sont à genoux ! » Avec Boumala, Benyoucef Melouk est la personnalité qui a le plus focalisé les regards et les esprits lors de ce 53e mardi.
Intrépide Hirak estudiantin
Benyoucef Melouk ne manquera pas aussi de s’exprimer sur les tentations et les tentatives en cours de caporalisation du mouvement estudiantin. Il dénoncera avec force « ceux qui veulent enfourcher le Hirak et usurper le statut de représentant des étudiants du Hirak. Ces pseudos hirakistes sont eux aussi des faussaires vis-à-vis du Hirak. Le petit esprit « harki » est incompatible avec le Hirak ! Ceux qui représentent le Hirak sont là, derrière nous. Ils marchent chaque mardi et chaque vendredi. Ils sont la révolution, ils sont l’avenir.»
Et comme pour conforter ces propos, une banderole fraîchement peinturée reprend une citation de Didouche Mourad : « Nous ne sommes
pas éternels. Viendra après nous une génération qui portera le flambeau de la Révolution » Et finir avec un « NON à la normalisation avec le régime ! »
A 11h55, le long cortège de manifestants dépasse la statue de l’Emir, entre deux pointes lancées à Bettache, le président d’APC d’Alger-centre. Les jeunes de Bab El Oued et des étudiants innovent en chants tous en couleurs : « Difficile pour ce président de prétendre la légitimité, et ce n’est pas auprès des émirs qu’il l’obtiendra… » Le bruit court parmi les manifestants qu’un émir du Qatar est en ce moment en visite en Algérie… Ils enchaînent : « Le peuple a pris conscience, marche pacifique jusqu’à obtention de la liberté… Dawla madania…»
Tout le long de l’avenue Pasteur, c’est à Zeghmati que la marche dédie ses clameurs en lui souhaitant un « séjour de villégiature » à El Harrach… Tandis qu’un peu plus loin, des étudiants et des citoyens ont trouvé mieux qu’Amir DZ, pour illustrer leur chant sur la justice : « winek, winek ya adala ! Had el Hirak dayer hala ! » (où es-tu justice, ce Hirak n’a pas fini de faire parler de lui)
12h20, rue Sergent Addoun. Pas d’incidents cette fois-ci. La procession avance allègrement vers le boulevard Amirouche, marque une halte avec la fameuse phrase issue de la bataille d’Alger : « Qu’est-ce que vous voulez ? » et la réplique historique : » L’istiqlal ! » (L’indépendance). S’en suit une kyrielle de « Dégage ! » à l’égard de tout ce qui représente le système et le pouvoir en place : présidence, gouvernement, parlement, partis, etc.
Les marcheurs invoquent le serment fait à Abane « Ecoutez bonnes gens ! Abane a laissé un testament. Etat civil et non Etat militaire… » Devant le siège de l’Unea, quelques salves assassines puis, face à la BEA (Banque Extérieure d’Algérie), étudiants et manifestants sortent des billets de banque et s’interrogent sur le sort des milliards détournés : « Qlitou lebled ya esserakine » (Vous avez dilapidés le pays bande de voleurs) puis enchaînent avec : « Win rahoum draham, winrahoum ? » (Où est l’argent ?)
En arpentant la rue Ferroukhi, vers 12h45, citoyens et étudiants ne manquent pas de rappeler cet esprit de fraternité qui lie les Algériens : « Nous sommes frères, le peuple est désormais unis, bande de traîtres ! » Tandis que plus loin, Melouk se découvre des talents de meneur de troupes, en entraînant derrière lui des manifestants criant : « Les magistrats à la poubelle et la justice retrouvera son indépendance ! » On s’achemine vers le point de chute, le lycée Barberousse et la fin de la marche. Des activistes, ceux du « carré des irréductibles » du vendredi matin, avancent avec une affiche à l’effigie de Farid Boughida. Toujours sans nouvelles de lui. Par contre, une bonne nouvelle que beaucoup d’étudiants ne sauront que plus tard : la remise en liberté de l’étudiant de Biskra Benalia Mohamed Amine. Mais il reste tant de chemin à faire. La marche se disperse après Qassaman et les étudiants s’empressent de rejoindre la cour d’Alger (Ruisseau) où a lieu le procès en appel de deux étudiants : Saradouni Lyès et Djilali Aimad. D’ici là, le Hirak continue sous terre, tandis que la police, comme à l’accoutumé, a ouvert un corridor vers la mer. Vers Tafourah.
Une sorte d’évacuateur de crue comme dirait un hydraulicien. Sauf que le Hirak demeure
un grand cru, millésime 2019, malgré sa jeunesse.<