Le dernier mardi avant l’an 1 du Hirak. L’acte 52 de la manifestation hebdomadaire des étudiants et des citoyens n’a pas dérogé aux fondamentaux, mais a dévié de son trajet habituel. Toujours aussi déterminés et intransigeants à l’égard du système, étudiants et citoyens ont rendu un vibrant hommage aux martyrs de la Révolution, à l’occasion de la journée nationale du Chahid, aux victimes du régime en place, toujours détenus en prison et au combat des enseignants du primaire malmenés par la police, ce lundi, à la place des Martyrs.

Par Zoheïr ABERKANE
Pour «les gens du Hirak», c’est un mardi qui a commencé plus tôt que d’habitude, dès 7h30 du côté du cimetière d’El Alia, plus précisément au carré 17, celui des chouhadas. Et c’est autour de la tombe de Ali Ammar, dit Ali la Pointe, que se sont regroupés une dizaine d’activistes du Hirak, dont d’ex-détenus d’opinion, pour rendre, modestement, un vibrant hommage aux martyrs de la Révolution et à l’une de ses légendes et icône du Hirak, Ali Ammar. Une gerbe de fleurs est déposée sur la tombe de l’illustre héros et c’est autour de sa tombe qu’est entonné le chant patriotique : «mes frères n’oubliez pas vos martyrs !». Le lien entre les martyrs et le Hirak est intime et il ressort dans toutes les interventions et propos des présents. Comme dans les slogans du Hirak. Ils se sont promis de revenir en «journée de volontariat» pour nettoyer et réhabiliter le carré des martyrs…
Deux heures plus tard, l’équipée cimetériale est au grand complet à la place des Martyrs pour prendre part à la manifestation estudiantine et citoyenne. Les inconditionnels du mardi sont tous là : Khalti Baya, malgré la fatigue après son périple à Kherrata, les dames du Hirak, Soraya, Hadja Malika, Souad et bien d’autres encore ! Mme Ghersa, toujours aussi pugnace et l’intraitable Benyoucef Melouk et ses Unes, devenues les icônes de son combat, au sens pictural du terme. Il y a aussi El Djouher, chantre du Hirak. Poétesse de l’impromptu.
D’autres figures sont de ce mardi aussi. Les ex-détenus, Omar Bouchenane, Mesrouk Kamel, Hakim Addad, Djallal Mokrane, Mohamed Smallah… Des habitués des commissariats comme le Dr Oulmane, Farid, Farouk, El Hadi… Et, bien sûr, celui sans qui une marche du mardi manquerait de peps : Akli, son drapeau et ses sautillements. Avant la marche, il prépare son attirail : sa canne à pêche servant de hampe, ses ballons tricolores et son couffin. «Laâlem wel goudem !» (le drapeau et en avant !) lance-t-il.
Il y a aussi, Aït Kaci, le sourire toujours en coin, qui nous apprend via une affichette, que ce 18 février, en plus d’être la journée du Chahid, c’est la date de la création, en 1947, de l’«OS» (Organisation secrète), mais aussi, dix ans plus tard, le traitement de la question algérienne à l’assemblée générale de l’Onu. Ouakli, Boudjemaâ, les inconditionnels du FFS historique d’Aït Ahmed, et leur ami dentiste, avec toujours les mêmes deux affichettes, depuis des mois : la couverture de l’ouvrage d’Aït Ahmed, «Afro-fascisme» et sa photo avec une citation sur la constituante. A eux trois, ces trois vieux militants, en marge des turbulences partisanes, sont l’expression de la constance au sein du Hirak. Déterminés dans le combat et inflexibles sur les principes. Entre les manifestants, se faufile un citoyen avec une boîte pleine de gâteaux en l’honneur des marcheurs. Plus loin, une dame distribue des «m’hdjeb». D’autres, plus modestement, des bonbons. Les gestes de bénédiction du Hirak. La foule commence à s’échauffer : «ô où sont quelle loi et quelle justice ? A tel point qu’Amir DZ devienne la référence ?». Amir DZ est ce blogueur qui sévit sur la toile avant le Hirak et qui, depuis, fait régulièrement des révélations fracassantes sur les arcanes du pouvoir et est très suivi sur les réseaux sociaux, faisant figure d’information alternative face à l’indigence des médias classiques.

«Les martyrs reviennent cette semaine»
Sur l’esplanade des martyrs Netcom, l’entreprise de nettoiement de la ville d’Alger, mène une campagne de sensibilisation sur l’hygiène, la propreté et le ramassage des déchets dans l’espace public. Elle s’articule sur le slogan «Vous seuls pouvez changer les choses». Saïd rétorque : «je ne vous le fais pas dire !» en remarquant les panneaux rivés au sol. L’espace mitoyen de la bouche de métro s’emplit peu à peu. Drapeaux et pancartes fleurissent à bouts de bras. «Les revendications du Hirak n’ont pas changé depuis le 22 février 2019 : le changement radical du système !» peut-on lire par-ci, ou encore «Le système panique, le Hirak persiste !» par-là. Et bien d’autres encore, plus didactiques les unes que les autres. Certaines tiennent en deux mots, d’autres ressemblent à un Dazibao, tant l’Algérien à parfois tellement à dire…
10h45. Abdou, l’étudiant de Bab Ezzouar, donne le ton. Qassaman et départ de la 52e marche des étudiants et des citoyens. Encore des étudiants absents pour cause d’examens.
Les marcheurs avancent en rangs serrés. Entre «Djazaïr Horr Democratiya» et «Y’en a marre des généraux», la chanson «Ya Ali Ammar a longtemps résonnait ce mardi et les portraits des martyrs de la Révolution ont plané sur la manifestation : Ali la pointe, Abane Ramdane, Hassiba Ben Bouali… Et c’est sous leur regard bienveillant que les marcheurs ont réitéré leur attachement au serment des chouhadas pour une Algérie libre et indépendante. Le refus du diktat que tente d’imposer un régime en fin de vie, mais qui tente désespérément de se recycler, est clairement exprimé par les manifestants. C’est un «Dégage !» sans appel qui retentira régulièrement tout au long de la procession.
A côté des portraits de martyrs de la Révolution, trônent ceux des détenus de la «révolution du sourire», ceux de Tabbou, Boumala, Laâlami … et toujours pas de portrait de Walid Nekiche, même lorsque l’on égrène les noms des détenus. Nekkaz, lui, n’a pas été oublié.
Les marcheurs avancent d’un pas décidé dans un Bab Azzoun exigu, mais toujours acquis à la cause du Hirak. Du haut des échafaudages de réfection, des travailleurs saluent les manifestants. Au square Port-Saïd, le dispositif policier est identique à celui de la semaine passée. La foule scande : «Souveraineté populaire, période de transition !». La vague humaine arrive paisiblement à la place Emir Abdelkader où des citoyens, profitant de la visibilité qu’offre la marche du mardi, tiennent un sit-in de protestation devant l’APC d’Alger-centre. Revendications sociales, en particulier celles du logement. Bettache, le président d’APC, est à nouveau la cible des manifestants : «Bettache ! A El Harrach ! Ramenez-le, ramenez-le !» Par ailleurs, la nomination de Karim Younès au poste de médiateur de la République n’est pas passée comme une lettre à la poste. Il a été fortement décrié. L’épisode «panel» est encore dans les esprits…

La marche quitte son orbite
Il est 12h20 quand la marche entame la descente de la rue Sergent Addoun vers le boulevard Amirouche. Soudain, un mouvement de panique : des policiers interpellent avec force un porteur de drapeau amazigh. Il est rapidement exfiltré de la foule et acheminé vers un fourgon cellulaire. Les manifestants ne l’entendent pas de cette oreille et remontent vers l’avenue Khattabi pour exiger sa libération. «Imazighen, Casbah, Bab El Oued !» scandent-ils. Et c’est là que les choses se corsent un peu. Un cordon de sécurité empêche les manifestants d’aller plus loin. Pis encore, il les refoule en arrière ce qui a pour effet de provoquer quelques frictions. Des manifestants sont molestés. Même Benyoucef Melouk n’y échappe pas. Certains manifestants se plaignent de coups reçus à hauteur des tibias… Tension palpable pendant un bon moment. Dix minutes qui ont semblé durer une éternité. La foule hurle : «Pouvoir assassin !» et exige la libération des interpellés. On parle de deux jeunes.
La marche finit par reprendre son cours. Les jeunes de Bab El Oued donne le ton : «Le 22 février, nous referons l’exploit d’antan !» Tebboune est toujours pointé du doigt face à «un peuple souverain, seul à décider !»
Dans la cohorte, un manifestant a perdu sa sacoche contenant ses papiers et son argent. Lamri, activiste du Hirak passera la fin de la marche, la sacoche à bout de bras, à scruter son hypothétique propriétaire…
La marche marquera une longue halte face au commissariat central pour exiger la libération des deux interpellés. Des officiers en civil sont catégoriques et affirment que ces derniers ont été libérés. La marche reprend son cours. Dans la foule, on notera la présence de l’épouse de Karim Tabbou aux côtés de khalti Baya, formant un carré de femmes dédiés à la cause de Tabbou et de ses codétenus.
Arrivée en haut de la rue Ferroukhi, la marche est déviée de son cours habituel. Personne ne sait d’où vient l’initiative. Elle remonte la rue Didouche Mourad. A contre-sens. La circulation est perturbée. Des klaxons nerveux et d’autres joyeux . De soutien.
Barrage de police à hauteur de la rue Victor Hugo. La marche vire à gauche et descend vers Hassiba. Là, elle tente d’aller vers la place du 1er mai, mais les premiers manifestants font la rude connaissance des boucliers en plastique rigide, aussi dur qu’une matraque. Un échange qui n’a rien de cordial. Dans la charge menée par la police quelques frayeurs et beaucoup de bleus. Ironie de l’histoire, c’est devant la place de la Liberté de la presse, que le confrère Bouzid Ichalalen a été pris à partie par des policiers. Il en porte encore les stigmates de cet échange peu fraternel. Hakim Addad lui aussi semble avoir fait les frais de cette «cavalcade» policière. Une étudiante, Imili, a reçu ce fameux coup de soulier renforcé à hauteur du tibia. Résultat, un «beau» bleu enflé est une grosse douleur.
Un sit-in est organisé pendant un moment, puis les manifestants avance dans Hassiba, pour une fois, conquise un mardi. La trémie de Maurétania est sous bonne garde. La foule remonte par la rue Asli, rejoint Didouche Mourad, la place Audin puis, son point de chute devant le lycée Barberousse. Il est 14h15. Comme précédemment, la police ouvre un corridor vers «la mer». Vers Tafourah. Quelques esclandres en cours de chemin entre policiers et manifestants, certaines brutales, sans raison. Ce qui fera sortir El Djouher de son silence : «Je marche pacifiquement, soyez juste et ne m’oppressez pas…»