Pugnace Hirak, rien ne semble pouvoir le dévier de sa trajectoire, résolument antisystème, ni altérer ses croyances. Ni les faux signes d’apaisement, ni les tentatives de chevauchement. Qu’importent les conciliabules et les cénacles, le dernier mot reste à la rue.

A croire que les saisons s’affolent. C’est un vendredi printanier qui s’offre aux Algérois et aux nombreux Algériens, venus parfois de loin, pour prendre part à ce 51e rendez-vous du Hirak. Alger est calme, il est presque 10 h et, la première chose qui saute aux yeux est l’allègement du dispositif sécuritaire sur les trois principaux axes menant au centre névralgique du Hirak, la Grande-Poste.
Alger se réveille moins encombrée en véhicules bleu nuit. Plus de double haie, par exemple, avenue Khatabi. Ni à Asselah Hocine. Moins de présence motorisée boulevard Amirouche. Mais toujours autant de policiers. Mokrane, manifestant de la première heure, ne se laisse pas duper : « On revient en fait à la situation d’avant, c’est tout. Un semblant d’assouplissement. On tente juste de jouer sur la perception visuelle… » Effectivement, la place Khemisti reste toujours sous embargo et même certains trottoirs environnants.
Aux alentours de la mosquée « Errahma », toujours le même dispositif policier, mais en plus discret. Sauf que l’épicentre du Hirak matinal, le « carré des irréductibles », s’est déplacé cette fois-ci vers Belcourt. Et c’est de là qu’une cinquantaine d’irréductibles entameront aux environs de 11h30 une « marche du défi » qui les mènera de la place du 11 décembre jusqu’à hauteur du ministère de l’Emploi. Ils passeront mais sans y prêter attention devant un « street-art graffiti » sur un mur délabré avec un personnage manga aux couleurs du CRB et cette sentence : « un vrai champion se battra contre tous ». L’arrivée de deux fourgons cellulaires poussera les manifestants à se disperser, afin d’éviter d’inutiles interpellations.
Retour par groupes de deux ou trois vers la rue Victor Hugo pour attendre la marche « officielle ». Mais l’arrivée de Baya Dahmani, la dame-courage du Hirak qui a vécu dimanche dernier une mésaventure avec son arrestation dans des conditions pour le moins obscures, interpellée puis relâchée en pleine nature, a suscité l’émoi au sein du Hirak et en dehors, va bouleverser la donne. C’est autour d’elle que se reconstitue le « carré » entonnant chants et slogans. Plus de 300 personnes scandent le nom de Baya et risquent de déferler sur la rue Didouche Mourad, décrétée « no Hirak’s land » jusqu’à 13h30…
Le risque de débordement fera réagir les forces de l’ordre. Une escouade de policiers se chargera de contenir les manifestants jusqu’à la prière où parfois, et par inadvertance, un manifestant lance un slogan et c’est un policier qui, d’un geste, lui fait comprendre que la prière n’est pas terminée. A 13h40, les tapis sont ramassés et le ton est donné : « Dawla madania, machi askaria… » La marche s’élance. Baya est portée en apothéose ! C’est désormais une icône du Hirak !

Libération des détenus : exigence majeure du Hirak
C’est une foule compacte qui glisse à la manière d’une coulée de lave vers la Grande Poste. Des milliers de gorges déployées scandant à l’unisson leur rejet du système Bouteflika recyclé pour la circonstance sous la façade Tebboune. Le président, qualifié par les hirakistes de « mal élu », est devenu, depuis la disparition de Gaïd Salah, le nouveau souffre-douleur du Hirak. Et les dernières décisions prises ou propos tenus sur moult questions d’intérêt national et international creusent encore plus le fossé qui sépare Tebboune de « son peuple », dès lors qu’il ne cesse de marteler qu’il est « le président de tous les Algériens ».
Les nombreux portraits brandis ce vendredi ressemblent à ceux des vendredis passés. Avec quelques têtes en moins, s’agissant des détenus d’opinion. Tabbou, Boumala, Fersaoui, Oggadi, Rachid Nekkaz et bien d’autres, du haut d’une foule en colère, portent tout le poids de l’injustice. Samir Belarbi vient d’être acquitté après 5 mois de détention. Cinq mois de liberté volée, à son honneur et à sa famille. Mais personne ne jugera ses faux accusateurs. Il fait, ce vendredi, son premier Hirak depuis des mois.
Un autre visage fera son apparition ce vendredi. En hommage. Celui de Hamid Ferhi, militant démocratique et dirigeant du MDS, disparu il y a tout juste un an. Le carré du MDS et à sa tête Fethi Gherras et de nombreux militants ont tenu à lui rendre un ultime hommage, lui, l’homme qui aimait son peuple et luttait à ses côtés. Un petit billet avec une citation de Hamid Ferhi est distribué aux manifestants : « Celui qui n’a pas confiance en ce peuple, ne peut pas présider à sa destinée ».
CNLD et Réseau contre la répression ont toujours pignon sur rue le jour du Hirak. Les familles des détenus du Hirak, classés en droit commun, commencent à voir le bout du tunnel, avec l’enrôlement des affaires de leurs enfants se fera en mars, soit pour certains après un an de détention. Ils sont de plus en plus visibles depuis la libération « en masse » des détenus d’opinion et du drapeau amazigh. Pourtant, ils n’ont eu de cesse de plaider la cause de leurs enfants depuis le 15 avril…
Gaz de schiste, l’autre combat
La pilule du « prêt » tunisien passe toujours mal auprès des manifestants. Pis encore, celle du gaz de schiste ne passe pas du tout. Ce vendredi, de nombreuses banderoles et pancartes reviennent à la charge sur cette question vitale en pointant du doigt les multiples dangers liés à l’exploitation de cette énergie fossile. On pointe du doigt « Total » sommée de « dégager ! l’Algérie est en danger ! ».
Certaines banderoles et pancartes ne manquent pas d’humour. Comme celle du Dr Oulmane qui, en plus de ses « dons » de guérisseur est dessinateur et bédéiste, ayant fait partie, il y a longtemps, de la rédaction de la première revue de BD algérienne « M’quidech ». D’autres sont plus directes : « L’argent et les richesses de l’Algérie, appartiennent aux Algériens ».
La vague de Bab El Oued arrive à 15h00 rue Asselah Hocine. Imposante, majestueuse. Elle finira par redonner à ce 51e vendredi du hirak toute sa grandeur, en prélude aux deux vendredis à venir, avant l’An I…