Une manifestation qui a gagné en notoriété et en visibilité. Le mardi estudiantin et citoyen a fini par s’imposer comme le vendredi bis du Hirak. Théâtralement parlant, c’est un peu, et à chaque fois, la générale avant la représentation de la fin de semaine. Et les acteurs du mardi sont loin d’être des intermittents du Hirak, mais les porteurs à part entière, depuis bientôt une année, d’une cause commune, une Algérie nouvelle appelée « Dawla madania ».

Le printemps semble vouloir prendre ses aises prématurément. Belle journée en ce mardi cinquante et unième du Hirak estudiantin et citoyen. Deux femmes SDF, qui ont dormi à la belle étoile, s’éternise sur le gazon sec. Pas d’agents Edeval cette matinée. Pas d’arrosage. Ce côté champêtre des espaces verts entre les deux bouches de métro donne presque envie de batifoler. Exit le Hirak ? D’autant plus que même le dispositif policier semble s’être mis à la farniente. Seule une présence civile discrète est perceptible. Mais la cause pour laquelle tous ces gens, femmes et hommes, battent le pavé depuis si longtemps, finit par reléguer les folâtreries à une date ultérieure, pour se focaliser sur l’urgence du moment. Les revendications du Hirak d’une part, et la célébration dans deux semaines du premier anniversaire du 22 février.
C’est la foule des grands jours dès 10h15. Des grands mardis devrions-nous dire. Peu d’étudiants, embourbés dans d’interminables examens qui, comme par hasard se concentrent dans la matinée du mardi. Mais le noyau dur, le « groupe de choc » comme ils aiment se définir est là. Des visages familiers : imili, Zahra, Massoum, Zakaria et bien d’autres… Anaïs qui arrivera tardivement pour cause d’examen. Ou encore Meriem, étudiante et travailleuse, qui délaissera son boulot pour prendre part à la manifestation.
Du côté des figures du mardi, hors étudiants, quelques ex-détenus dont l’inévitable Smallah. Un ex-accusé, le Dr Oulmane, mais sans sa banderole. L’inénarrable Mme Guersa, l’incontournable Akli et son drapeau, Rabah Ouakli et son écharpe rouge don de feu Aït Ahmed, Boudjemâa et ses petites affichettes lourdes et pleines de sens… Khalti Zahia, la dame au haïk, sans son balai, depuis qu’elle s’était cassé un doigt, l’index, dans une bousculade policière. « Mais rassurez-vous, dit-elle, il va bientôt revenir ! » Et puis, il y a aussi Benyoucef Melouk, sans qui, le mardi manquerait de punch ! Une grande absente ce mardi, Baya, trop forte hyperglycémie dès le matin et gros malaise. Ce qui ne l’empêchera pas, cependant, de rejoindre en après-midi, la cour de justice d’Alger, sise au Ruisseau, pour soutenir Samira Messouci et ses codétenus dont c’est le procès en appel.

Une hirondelle ne fait pas le printemps
Et un procureur ne fait pas la justice. Même si en cette matinée de mardi, le nom de Mohamed Belhadi est sur toutes les lèvres. Les uns louent son courage, les autres dénoncent les pressions dont il ferait l’objet depuis. « Le Hirak n’abandonnera pas ses juges courageux, dira Samir. Ils sont les garants du changement et de l’indépendance de la justice. » Pour Benyoucef Melouk, très au fait de la chose judiciaire, « un procureur sur six mille magistrats est une goutte d’eau dans un océan d’injustices ! C’est un changement radical qu’il faut opérer dans la magistrature. Un grand coup de balai dans la fourmilière ! Même si la position de ce juge est honorable, elle est insignifiante face à l’ampleur de la déliquescence du secteur de la justice ! »
L’invocation de Ali la pointe et « Dawla madania… » cri de ralliement des manifestants sonnent le tocsin. Rassemblement sur la ligne de départ. 10h50. La marche débute après lecture de la « fatiha » en hommage au soldat mort dans l’attentat kamikaze à Bordj Badji Mokhtar, Brahim Benadda. Puis on entonne Qassaman. Le service d’ordre des étudiants a quelques peines à gérer convenablement le cordon de sécurité autour de la tête du cortège. On entend Abdou, l’étudiant de Bab Ezzouar, seul timonier à bord ce mardi, susurrer à l’oreille d’Imili : « faites pour le mieux, nous sommes en sous-effectif aujourd’hui ! » Des jeunes et des citoyens viendront donner un coup de main pour étoffer le cordon en début de cortège.
La foule avance, bigarrée, plurielle, belle de ses couleurs multiples. De ses âges. Akli et ses sautillements dont lui seul a le secret et immanquablement son drapeau frémi, ondoie, danse, reconnaîssable entre mille. La foule harangue Tebboune puis enchaîne sur ce slogan sentencieux : « Nous avons dit que la issaba doit partir ! Ou c’est eux ou c’est nous ! Ce sera à eux de partir ! » A propos de justice, c’est au tour du ministre de la Justice d’être la cible de slogans peu avenants : « Zeghmati fel Harrach ! Djibouh, djibouh ! » (Zeghmati à El Harrach, ramenez-le, ramenez-le !) La foule pénètre dans Bab Azzoun aux chants de « Où est la justice, où est la loi ? ». Un Hirak téméraire en mal de justice.
Les portraits de Tabbou, Boumala, Oggadi, Mohamed Amine Benalia ponctuent la marche de ce mardi. Mais toujours aucun portrait de Walid Nekiche sur lequel plane des soupçons d’appartenance au MAK.
Louisa, le coq
et le hirak
Sur une pancarte, la photo de Louisa Hanoune tiraillée entre deux entités : un téléphone et un talkie-walkie. Entre libération et prison. Et de se poser la question : la libération de Louisa Hanoune, une donation ou un contrat de dépôt ? la figure politique bien connue, a fait les frais d’une partie de la manifestation de ce mardi. Libérée lundi soir, après avoir écopé de 3 ans de prison dont 9 mois fermes, purgé en totalité à sa sortie, les manifestants n’ont pas été tendres avec elle : « Libérez les détenus et prenez Louisa Hanoune en contrepartie ! » scandait la foule. Beaucoup d’étudiants pensent que Louisa Hanoune fait partie de la « issaba » tant sa proximité avec le clan Bouteflika et le sérail est un secret de polichinelle. Pour Massoum, jeune étudiant, « nous avons toujours demandé qu’elle soit jugée par un tribunal civil et non militaire ! Et aujourd’hui, on la libère… » El Hadi, fervent hirakiste et ancien du mouvement « Barakat », fan de Louisa Hanoune depuis toujours, est heureux. Il rétorque à l’étudiant : « Quelle justice civile ? Celle qui a mis en prison Boumala et Tabbou et tous les porteurs de drapeau ? » Farouk est plus circonspect : « Louisa a d’une certaine façon fait partie du système Bouteflika. Je ne pense pas que l’important pour le Hirak aujourd’hui est de discourir sur le cas Louisa Hanoune qui, de mon point de vue, si elle s’est remise en question après cette épreuve, peut rejoindre le Hirak. L’important pour nous aujourd’hui, c’est de mettre fin aux séquelles de ce système totalitaire qui tente insidieusement de se regénérer ! » La foule scande : « Le peuple veut en finir avec ce système ! »
Un autre « personnage » fera parler de lui ce mardi. Le fameux coq qui aurait été mis sous séquestre par la police et qui aurait disparu depuis. L’affaire a fait le tour des réseaux sociaux et même de certains médias étrangers, à l’instar de la BBC et aurait même fait bouger la diplomatie italienne. Plusieurs pancartes exigeaient la « libération du coq ». Sur une autre, on pouvait lire « Le coq qui a dérangé la diplomate italienne est dans la marmite policière. Si c’était le cas pour un Algérien, ce serait l’omerta ». Et comme cela devait arriver, un coq en crète et en plumes finit par arriver, porté par les manifestants aux cris de « Libérez le coq ! Libérez le coq ! » Un communiqué de la DGSN, viendra mettre de l’ordre dans cette affaire, en précisant que l’affaire en question remonte à mars 2017.
Ce que corrobore également l’ambassadeur italien à Alger, qui a exprimé sa « sympathie au coq arrêté » ce que nie, toutefois, le communiqué de la DGSN… Pour Messaoud, jeune employé rencontré lors de cette marche, il fait remarquer surtout que « cette affaire d’arrestation de coq a occulté l’autre interpellation, celle de Baya… et je n’en dis pas plus !» Entre deux diatribes acerbes à l’endroit du pouvoir, le gaz de schiste revient encore une fois sur le devant de la scène de ce 51e mardi. La France de Macron est toujours pointée du doigt et les dollars tunisiens ne sont toujours pas de l’histoire ancienne. Melouk continue de sermonner un pouvoir honni : « que ceux qui ont failli rendent des comptes, qu’importe leur origine ou leur statut ! »
La procession de ce mardi, forte de quelques milliers de manifestants, avance, inébranlable, vers son point de chute, face à la Grande-Poste, selon un trajet devenu un rituel.
L’arrivée en apothéose devant le lycée Barberousse, à 12h55, marquera la fin de la marche. Dans le calme et la sérénité, malgré une forte présence policière.
On remballe les pancartes et les banderoles. Pourtant, l’une d’elle, telle une persistance rétinienne, continuera à « nous » parler : « Quand tu te rendras compte qu’en définitive tu es prisonnier mais sans barreaux, ce jour-là tu sauras ce qu’est la valeur réelle du Hirak ». La foule se disperse et le Hirak, se poursuit sous terre, en éclosion dans le métro. Les manifestants se rendent, solidaires, à la cour d’Alger, pour le procès en appel de Samira Messouci et de ses codétenus.