Le Hirak fête son 50e vendredi. Avec ténacité et dans l’esprit de ce qui fait sa marque de fabrique : la « Silmiya ». La révolution du sourire, la révolte pacifique n’est pas près de s’essouffler, malgré les nombreuses entraves sur son parcours, le rétrécissement de son aire d’influence et la confiscation de ses symboles et de son épicentre, les marches de la Grande Poste. Le Hirak a gagné le droit de sévir chaque vendredi, contre vents et marées, et d’imposer au système ses chants et sa colère.

Il est 10 heures et Alger peine encore à se réveiller. Même ses SDF, dans les ruelles aux recoins presque à l’abri des regards, se prélassent encore sous leurs couvertures de fortune pour les uns ou dorment encore pour les autres. Prendre une revanche chaleureuse, le temps d’une matinée ensoleillée, sur les tressaillements d’une nuit froide et humide. Même les chats urbains, qui ne fréquentent plus les gouttières comme leurs aïeux, s’adonnent à la farniente du bain de soleil matinal.
Du Palais du peuple jusqu’au siège de l’APN, en passant par Didouche Mourad, avenue Khattabi, place Khemisti et rue Asselah Hocine, un dispositif processionnaire de véhicules de police et d’éléments des URI (Unités républicaines d’intervention), à l’identique que les deux vendredis précédents. Le resserrement sur le mouvement populaire se maintient au même niveau de dissuasion et de tentative d’étiolement.
La même pression policière aux alentours du siège du RCD que la semaine passée, où tout rassemblement de plus de trois personnes est
« gentiment » invité par les policiers à rejoindre l’intérieur de l’édifice. En contre-bas, rue Victor Hugo, trois fourgons cellulaires sont en stationnement « dissuasif ». La mosquée « Errahma » est sous surveillance accrue.
Cela n’empêchera pas le « carré des irréductibles » de mener une action pour « sauver l’honneur » sur les marches de la petite placette, portion triangulaire entre les rues Ferhat Boussaâd, Saïd Akli et Colonel Chaâbani. Une sorte de feu de Bengale. Une trentaine d’« irréductibles » vont scander pendant près d’un quart d’heure, les slogans du Hirak, entre « Dawla madaniya » et « l’illégitimité de Tebboune ». L’arrivée d’un carrosse blanc et d’une escouade de policiers poussera le groupuscule à battre en retraite pour éviter la confrontation et d’éventuelles interpellations. D’ailleurs, certains se retrancheront dans l’enceinte de l’hôpital pour échapper aux policiers. Pour Rédha, « il faut être réaliste, nous n’étions pas nombreux pour être à même de nous imposer de force. Donc se replier était la seule façon de faire. » Mais ces « hirakistes » du matin ne désespèrent pas de rassembler, les vendredis à venir, un plus grand nombre de manifestants et reprendre le droit de manifester, en dehors des heures d’ouverture et de fermeture que tentent d’imposer les autorités au Hirak. « Ils l’ont déjà fait par le passé et nous avons réussi à surmonter cet écueil, poursuivra Rédha, pourquoi ne le referions -nous pas ? » En tout cas, le « carré des irréductibles » est décidé d’ici les 21 et 22 février, à l’occasion de l’An I du Hirak, à reprendre la main. Et la rue.

La Palestine s’invite au Hirak…
Le Hirak n’a pas attendu Bengrina pour faire sienne la cause palestinienne. Depuis le 22 février, le drapeau palestinien a toujours flotté allègrement aux côtés de l’emblème national et du drapeau amazigh. Il faudra attendre l’interdiction « saugrenue » énoncée par feu Gaïd Salah en juin dernier, pour voir le drapeau palestinien subir le même sort que le drapeau amazigh, sans pour autant mener en prison, même si un Palestinien, Alaâ Derouiche, a subi les affres de l’injustice et de la détention pour port de drapeau amazigh.
C’est grâce (ou par la faute) de Trump et de son plan de règlement de la question palestinienne que la Palestine s’invite à nouveau dans le Hirak. Un plan de dépècement de la Palestine, au seul profit de l’entité sioniste, pompeusement appelé « Plan de paix ». Hirak et Palestine n’ont jamais fait l’unanimité au sein des acteurs de la manifestation populaire, de la même veine, pour certains, que les questions liées à la condition sociale ou à celle de la femme. Eux, ce sont les adeptes du « ce n’est pas le moment », il faut se dédier entièrement au Hirak et à son objectif principal, le départ du système, et ne pas se disperser dans des causes « secondaires » qui affaibliraient les forces du mouvement populaire.
Ce vendredi, le soutien à la cause palestinienne s’est exprimé avec force. Drapeaux et pancartes en l’honneur de la Palestine ont jalonné la marche, même si peu de slogans ont été scandés. Une pancarte « Vive la lutte du peuple palestinien » côtoie celle sur « L’indépendance de la justice et des juges élus par leurs pairs. » C’est surtout le système qui a été ciblé. Comme la pancarte de ce citoyen qui rappelle que « tant que mon sang circule, mes pieds ne feront jamais le recul ! »

… Les Journalistes libres aussi !
C’est suite à l’appel des « JAU » (Journalistes algériens unis), en soutien au journaliste incarcéré, Sofiane Merakchi, qu’un rassemblement de journalistes libres a eu lieu devant le cinéma Algeria dès 14 heures, avant qu’il ne se transforme en carré et rejoigne la marche du Hirak. On pouvait reconnaître parmi les journalistes brandissant des affiches à l’effigie de Merakchi, Khaled Drareni, porte-parole des « JAU », El Kadi Ihcène, Djamel Saïdouni, Souhila Hammadi, Mustapha Bestami et bien d’autres encore ! Pour rappel, Sofiane Merakchi a été arrêté pour pratique de « journalisme non accrédité », agrémenté d’une « affaire » d’entrave à la réglementation douanière. Cette dernière nécessite-t-elle vraiment l’emprisonnement ?
Au cours de la procession, et à quelques enjambées du carré des journalistes, le drapeau amazigh est brandi avec force. Pour éviter d’éventuelles altercations avec les forces de police, il est masqué à l’approche de la place Audin, où un important dispositif est installé. Malheureusement, les policiers vont interpellé un jeune homme pour port de tee-shirt sur lequel est imprimé l’emblème amazigh. Cela provoquera l’arrêt de la marche pendant près de 30 mn. Maître Bouchachi et Djamila Bouhired, présents côte-à-côte lors de ce 50e vendredi, tenteront de négocier la libération du jeune homme. Renseignement pris, ils sont trois. Le sit-in durera longtemps. Jusqu’aux alentours de 17h où ils sont enfin libérés. Ce qui n’empêchera pas les forces de l’ordre, vingt minutes plus tard, d’user de la force à l’égard des manifestants. L’heure de fermeture du Hirak ?
D’ailleurs, les nouvelles ne sont pas bonnes. Des dizaines d’interpellations à Tiaret dont celle de Toufik Hassani, l’ex-policier et ex-détenu, devenu une des figures de proue du Hirak. A Mascara, c’est l’interpellation de Hadj Ghermoul qui inquiète, mais il sera relâché aux alentours de 17h.
L’arrivée de la vague de Bab El Oued à Didouche Mourad dès 14h30 et celle de l’est à 15h vont booster la manifestation. En nombre, chants et couleurs. Le drapeau amazigh refait son apparition au son de « imazighen, Kasba, Bab El Oued ». A côté, le drapeau palestinien continue d’ondoyer librement. Entre les portraits de Tabbou, Ougadi et Laâlami..

Gaz de schiste, toujours à l’affiche
La foule délaisse quelque peu l’étroit corridor imposé par le dispositif policier avenue Khattabi pour ce concentrer rue Didouche Mourad et la transversale, rue du 19 mai. Plus loin, à hauteur de la rue Ghar Djebilet, un incident inexpliqué mettra aux prises policiers et manifestants dans un face-à-face qui, heureusement, se terminera sans heurts. L’injonction « silmiya, silmiya » calmera les ardeurs de bien des manifestants en leur rappelant l’essence même du Hirak.
Les manifestants reviennent à la charge sur la question du gaz de schiste et de la souveraineté nationale. Tebboune est pointé du doigt. Ce n’est plus « djabouna raïs ib’ii el ghobra » (il nous ont ramené un président vendeur de poudre ou cocaïne), mais « Djabouna raïs hab ib’ii essahra » (il nous ont ramené un président qui voudrait vendre le Sahara).
Et pour dénoncer le caractère néo-colonial d’une politique néo-libérale, ouvrant grandes les portes aux multinationales et aux intérêts des puissances étrangères, française et américaine notamment, la foule, comme pour mettre en garde, scande « makanch isti’mar bel wakala ! » (pas de colonialisme par procuration). Plus loin, une femme a écrit sur une pancarte : « Nos ressources doivent revenir aux Algériens ! »
Sur la Constitution, un hirak intransigeant tout comme le carré des « constituants », ces indéfectibles qui, depuis le 22 février, martèlent l’impérieuse nécessité d’une assemblée constituante souveraine pour poser les jalons d’une 2e république.
Ce vendredi, c’est le 50e vendredi qui a été fêté, prélude à une fête plus grandiose encore. Celle de l’an I du Hirak, comme l’anticipe cette jeune fille sur sa pancarte en prose : « Demain, février, un an déjà ! Sous le ciel du Hirak, nous continuerons à briller. La mémoire des martyrs, à l’honorer. La liberté, de notre voix unie, à la crier. Gardons foi en notre combat, une Algérie meilleure et un Etat de droit. »