L’acte 50 de la marche des étudiants renoue avec une mobilisation citoyenne qui ne faiblit pas, plus déterminée que jamais, à la veille des célébrations de l’an I du Hirak, à faire aboutir les revendications nées un 22 février.

Depuis des mois que le Hirak estudiantin débute à la place des Martyrs, l’on finit par se rendre à l’évidence que l’aménagement actuel de cette agora est une aberration architecturale. En vrai, on se retrouve avec deux places en une. La première autour du kiosque à musique et la seconde entre les deux bouches de métro. Tout en asymétrie et sans la moindre esthétique. Et toujours sans bancs.
Il est 9h30. Fort soleil et ciel bleu. Les derniers SDF ramassent leurs baluchons tout en se prélassant sur un gazon sec et tiède que les agents d’Edeval n’ont pas encore arrosé. Les premiers manifestants, ces inconditionnels du Hirak, sont déjà là. Des femmes surtout. Mme Ghersa, déjà drapée de l’emblème national se pavane avec sa pancarte de profession de foi : « je jure devant Dieu de ne pas abandonner le Hirak jusqu’à ma mort… ». El Hadi Ferhani est là aussi. La semaine passée, il a fait le déplacement pour rien à Bir El Ater. La notification pour le contrôle judiciaire n’est pas encore arrivée. Il ne pouvait rien signer donc. « Le moment venu, on t’enverra un sms », lui a-t-on répondu. A Bouira, Nabil Alloun a eu la même réponse…
A 10h15, l’esplanade derrière la première bouche de métro est pleine de monde. Etudiants et citoyens s’échangent les dernières informations. Les avis sur la libération, la veille, de Samir Belarbi ou encore les 150 millions de dollars concédés à la Tunisie. Mais aussi, la mésaventure, l’avant-veille, de khalti Baya… Un quart d’heure plus tard, c’est une foule bien dense qui s’apprête à marcher. Les figures habituelles du mardi sont pratiquement toutes là. Benyoucef Melouk, Rabah Ouakli, Boudjemaâ, Mohamed Smallah, Mohamed Tadjadit et les jeunes de Bab El Oued. Pour ne citer que ceux-là. Et puis, il y a les universitaires, les retraités et tous ces fonctionnaires qui, le temps d’une marche, ont pris une matinée sans solde. Il y a Rédha aussi, commerçant de son état, mais qui chaque mardi, ferme boutique. Pour la bonne cause.

Baya, icône du Hirak
L’arrivée de khalti Baya se fera aux cris de « Allah Akbar Khalti baya ! ». La foule l’entoure, chacun veut l’embrasser, la rassurer, la ressentir. Ressentir toute sa détermination et son courage face à l’adversité. Cette double épreuve. Celle de la maladie et du système. Fatiguée par ses maladies multiples, pour rien au monde, elle ne raterait le rendez-vous du mardi. Ni celui du vendredi où il lui arrive souvent d’avoir la matinée une séance de chimiothérapie avec tous les effets secondaires qu’on lui connaît, et c’est en marchant qu’elle en évacue le stress.
10h45. C’est aux cris de « Dawla madania machi askaria » que les manifestants se regroupent pour entamer cette cinquantième marche. Khalti Baya est invitée à rejoindre la tête du cortège sous les encouragements de la foule qui crie son nom. Abdou entonne Qassaman et le cortège s’élance. Chacun veut une place à côté de khalti Baya. Elle sera entourée surtout de ses amies qui connaissent ses malaises et peuvent ainsi la secourir à tout moment. Certains manifestants évoquent l’idée de lui dédier cette 50e marche. Elle le sera de fait, puisque tout au long de l’itinéraire, son nom, son kidnapping et même son médicament volé seront évoqués par une foule qui n’arrive toujours pas à croire que l’on puisse ainsi malmener cette brave femme.
Baya hésitera à rester en tête de cortège, se sachant incapable de tenir la cadence. Elle se met en retrait, parmi la foule, avançant à son propre rythme. Le cortège avance à la conquête de Bab Azzoun, comme chaque mardi. On rappelle à Tebboune qu’il est toujours un président
« mal-aimé ». Khalti Baya est acclamée à nouveau, puis Abdou lance une diatribe contre le pouvoir et le système actuel, reprise à l’unisson par des centaines de gorges déployées, en tête de cortège. « Dégage, dégage ! Gouvernement du bricolage ! »
La procession avance. Impérieuse. Le couplet d’un chant patriotique, « Fidaou el Djazaïr», de Moufdi Zakaria est adapté au contexte du Hirak pour devenir : « Sur les chemins de la liberté et de l’indépendance ! Que cesse le règne des militaires et que vive l’Etat civil ! ». L’arrivée de la marche au square sous le regard vigilant des policiers en force, et l’entame de la rue Boumendjel aux sons de la liberté et de la
« Silmiya ». Le nom de Baya résonnera encore dans une rue Ben M’hidi acquise au Hirak estudiantin et une place Emir bondée de monde qui guette l’arrivée de la vague du mardi. C’est aux cris de « Hagrou khalti Baya, Boulicia ! » (la police a réprimé khalti Baya !) que la foule contourne la statue du mythique chevalier. Ce mardi, Bettache a été oublié. Baya était plus importante.

Les dollars et la liberté !
Imili, l’étudiante, distribue des dizaines d’affichettes à l’effigie de Nour El Houda Ougadi qui, pour rappelle, sera jugée dans trois semaines : mardi 25 février. Deux autres étudiants ne sont pas en reste : Mohamed Amine Benalia et Walid Nekiche. Mais aucune photo de ce dernier… « Libérez les détenus, libérez Ougadi ! » ponctuera la marche de ce mardi.
Ce mardi, le gaz de schiste, toujours présent sur les pancartes et les affiches fera moins parler de lui, même si, à l’instar de Rabah qui écrira : « Non au gaz de schiste ! Les habitants du Sud ont besoin d’eau et non de gaz ! » la préoccupation reste très présente. La France de Macron n’est toujours pas épargnée par la colère des manifestants. Une banderole, à la peinture encore fraîche, énonce : « La France, ennemi du passé, du présent et de l’avenir ! » Tandis que les jeunes de Bab El Oued, autour de Mohamed Tadjadit clament: « Ce gouvernement traître est pire que le coronavirus ! » ou encore, à propos de l’aide algérienne à la Tunisie : « draham zawali dawhoum twansa ! Sonna tilifoun aytoulou frança ! » (L’argent des humbles a été pris par les Tunisiens, le téléphone a sonné, un appel de la France).
De nombreux manifestants ne sont pas contre la solidarité avec la Tunisie, mais estiment qu’il aurait peut-être fallu commencer par aider les siens d’abord. On évoque pêle-mêle la fermeture de l’Eniem de Tizi Ouzou. 150 millions de dollars n’auraient pas pu aider à sauver l’entreprise, un des fleurons de l’industrie électroménagère ? Une dame accompagnée de son jeune garçon handicapé, a les larmes aux yeux : « Mon fils ne mérite-t-il pas mieux que 3000 DA par mois ? » Saïd est catégorique :
« Ce qui a choqué dans cet histoire de don, ce n’est pas le don ou le prêt en lui-même, mais tout ce qui n’a pas été fait pour de vrais urgences, économiques et sociales, sous prétexte qu’il n’y avait plus d’argent… »
On reparlera d’argent et de libertés tout au long de la marche. La photo de Karim Tabbou trône en plusieurs points de la marche. Il y a aussi celle de Benyoucef Benkhedda dont c’est le 17e anniversaire de son décès. Un 4 février 2003. Une pancarte, brandie par un professeur d’université, appelle à « libérer les journalistes». Lourde de sens, elle est bien la seule. Un manifestant explique que peut-être en plus
« des journalistes en prison, il faut libérer les autres journalistes de leur prison qu’ils ont dans la tête… »
De l’avenue Pasteur, jusqu’à la rue du 19 mai, au boulevard Amirouche, les jeunes de Bab El Oued feront vibrer la marche de mille intonations acerbes à l’égard du régime et du système. Leur « Chkoun ihabesna ? » (qui nous arrêtera ?) tonne comme une promesse. Et une nouvelle et fraîche banderole raconte cette histoire : « La chance d’une Algérie nouvelle demeurera intacte tant que la rue restera vivante et ouverte. »
Le serment à Ali La Pointe est repris en chœur plusieurs fois tout au long de la marche jusqu’à l’arrivée, à quelques enjambées de l’avenue Khatabi. Il est 13h. L’un des deux Abdou reviendra sur la témérité du Hirak et la symbolique de ce 50e mardi. Il évoquera « le 150e mardi s’il le faut ! Ce pouvoir est têtu, mais nous sommes déterminés. N’oublions pas nos frères réprimés à Tiaret, Sidi Bel abbès, El Bordj et ailleurs… » Qassaman sonne la fin de la marche qui se dispersera sans accrocs pour finir dans les entrailles d’Alger. Dans le métro, aux cris de « Qolna el issaba troh… » (Nous avons bien dit que le gang doit partir…)