Il y a cinquante ans jour pour jour, le révérend King était abattu d’une balle sur le balcon d’un motel de Memphis, Etat du Tennessee. Son assassin était un criminel du nom de James Earl Ray, mort en prison en 1999.

Pour la justice américaine qui l’avait condamné à perpétuité, c’est cet homme présenté comme un ségrégationniste qui a assassiné le pasteur et l’icône de la lutte pacifique pour les droits civiques des Noirs américains.
Pour la famille du docteur King ainsi que pour plusieurs journalistes enquêteurs, notamment aux Etats-Unis, l’assassin a agi sous la protection d’«agences fédérales», un terme pour désigner le FBI, dont le patron de l’époque le sinistre J. Edgar Hoover passait pour l’ennemi juré du pasteur et militant des droits civiques des afro-américains, mais la CIA également. James Earl Ray pourrait même n’avoir pas agi seul et que d’autres ont également pris part à l’assassinat. Cette thèse en cours depuis cinquante ans, nourrie par les déclarations contradictoires de l’assassin présumée qui a dit s’être déclaré coupable pour éviter la peine capitale, vient de rebondir par le biais d’un article publié le 30 mars dernier par le «Washington» Post. Reprenant des propos de la famille du révérend King dont sa veuve Coretta, ainsi que ceux de témoins de l’époque, l’article en question rappelle qu’en juin 1977, après avoir témoigné devant une commission du Congrès américain, James Earl Ray avait déclaré n’avoir pas tué le docteur King. Le quotidien washingtonien reprend également les déclarations en 1993 de Lloyd Jowers, propriétaire d’un restaurant en face du motel où a eu lieu le crime, qui avait raconté lors d’un procès civil mené contre lui par la famille King, avoir reçu 100 000 dollars pour organiser l’assassinat de Martin Luther King. Ce même Jowers avait évoqué une implication de la mafia, mais la version de la conspiration n’a jamais été retenue par le Département de la justice des Etats-Unis. Son dernier rapport publié en 2000 conclut à l’absence de faits nouveaux.
L’assassinat, comme celui de J.F Kennedy cinq ans plus tôt, continuera cependant d’enflammer les esprits. Il inspirera sans doute de nouvelles publications et peut-être de nouvelles créations cinématographiques avant que le mythe King suscite moins de fascination peut-être au fil du temps et des générations qui passent. Martin Luther King restera dans l’histoire américaine comme une figure majeure qu’on célèbre chaque année aux Etats-Unis à travers le Martin Luther King Day, promulgué en 1983 par le président Reagan qui s’y était opposé avant de souscrire à l’avis du Congrès et réellement fêté à partir de janvier 1986. Mais, un demi-siècle après sa disparition tragique, l’heure est déjà au bilan. Il est certainement extraordinairement quand on songe au contexte très hostile et violent dans lequel Martin Luther King a dû évoluer jusqu’au péril de sa vie, mais son rêve d’une société dont tous les membres seraient assis « à la table de la fraternité » reste largement un rêve. Jason Sokol, un professeur d’histoire de l’université du New Hampshire, cité par l’AFP, reconnaît que des progrès ont été faits mais souligne que les inégalités subsistent, « en particulier quand on se penche sur la pauvreté des Noirs, le taux d’incarcération des Noirs et les problèmes de violences policières ». Un rêve d’autant plus inachevé, rappelle Henry Louis Taylor, que MLK voyait au-delà des seuls droits civiques et pensait droits de l’homme.
« Le rêve de King embrassait un autre monde possible basé sur la justice économique, sociale, politique et raciale », explique-t-il. De ce point de vue, « on s’aperçoit que nous n’avons pas fait beaucoup de progrès ces 50 dernières années dans la réalisation de ce rêve », juge le professeur Taylor. « Si les attitudes des individus ont changé sur les questions raciales, le racisme qui se trouve dans le tissu des institutions et des structures des Etats-Unis n’a, lui, pas vraiment changé », affirme-t-il.
«Les assassinats, les émeutes, les rebellions, les manifestations, le désordre et le chaos: on a vécu des chocs extraordinaires en 1968 qui sont encore d’actualité », ajoute à l’AFP David Farber, professeur d’histoire à l’Université du Kansas. La question raciale est toujours d’actualité et la campagne « Black Lives Matter » dénonce les violences policières contre les Noirs. En 2017, le quarterback de San Francisco, Colin Kaepernick, s’est inspiré des deux médaillés noirs américains, Tommie Smith et John Carlos, lors des Jeux de Mexico, en mettant un genou à terre lors de l’hymne qui précède les matches du championnat de football américain. La contestation s’est répandue dans le monde sportif, déclenchant les foudres des conservateurs et du président républicain Donald Trump. Kaepernick et « Black Lives Matter ont été vilipendés comme l’avait été le mouvement des Black Panthers à la fin des années 60 », rappelle Susan Eckelmann Berghel, professeure-assistante à l’Université du Tennessee/Chattanooga. La guerre en Afghanistan et en Irak n’a pas déclenché de telles protestations car elle découle des attaques terroristes du 11-Septembre et parce que la conscription a été abolie en 1973, estime Todd Gitlin, de l’Université de Columbia. En 2018, les étudiants ont toutefois une autre cause: les armes à feu, qui tuent environ 30.000 personnes chaque année. « Ce qui est différent, objecte M. Gitlin, c’est que les étudiants lancent quelque chose alors que les mouvements contre la guerre et pour les droits civiques avaient démarré plusieurs années avant» 1968. Plusieurs centaines de milliers d’Américains ont défilé le 24 mars aux Etats-Unis pour dénoncer la violence par armes à feu, un mois après la tuerie du lycée de Parkland en Floride qui a fait 17 morts.
Le mouvement d’émancipation des femmes a pris une nouvelle dimension en 1968 quand plusieurs centaines d’entre elles ont manifesté contre le concours de Miss Amérique organisé à Atlantic City. « Elles ont posé une question difficile: comment les femmes devaient-elles être traitées? C’est une question qui se pose encore aujourd’hui », dit David Farber. En janvier 2017, des centaines de milliers de femmes ont protesté contre le président Trump après son investiture pour dénoncer ses déclarations sexistes. En octobre, le mouvement MeToo nait dans la foulée du scandale Harvey Weinstein, le producteur déchu accusé de multiples viols et agressions sexuelles en toute impunité. L’année 2018 est aussi, comme 1968, celle des « promesses non tenues d’une présidence libérale », souligne Mme Eckelmann Berghel ? Lyndon Johnson a lancé la guerre contre la pauvreté et les injustices raciales mais, embourbé dans le conflit vietnamien, il ne brigue pas de nouveau mandat en 1968. C’est le républicain Richard Nixon qui est élu, en promettant le retour à la loi et l’ordre. Barack Obama, premier président noir de l’histoire de l’Amérique, n’a pas réussi son pari de construire une « société post-raciale ». Et le bouillonnant milliardaire Donald Trump l’a emporté, en attirant la « majorité silencieuse » qui avait élue Nixon, selon David Farber. « M. Trump a créé sa propre version du populisme conservateur, comme Nixon en 1968 », dit-il.
« Beaucoup d’Américains veulent de l’ordre (…) et veulent maintenir les vieilles hiérarchies ».

Des citations marquantes

Sur le racisme, le 28 août 1963 à Washington
« Je fais le rêve que mes quatre enfants vivront un jour dans une nation où ils ne seront pas jugés selon la couleur de leur peau, mais sur la valeur de leur caractère. Je fais ce rêve aujourd’hui ».

Du bien et du mal, le 10 décembre 1964, discours d’acceptation du prix Nobel de la Paix
« Je crois que la vérité désarmée et l’amour désintéressé auront le dernier mot dans le monde des réalités. C’est pourquoi, même s’il est provisoirement bafoué, le bon droit sera plus fort que le mal triomphant ».

Sur la guerre du Vietnam, le 30 avril 1967 à New York
« Je dirai que je suis opposé à la guerre du Vietnam parce que j’aime l’Amérique. Ce qui m’inspire n’est pas la colère mais la crainte et le chagrin,et le profond désir de voir notre pays bien-aimé être un exemple moral pour le monde. Je m’oppose à cette guerre parce que je suis déçu de l’Amérique. Je suis déçu de constater notre incapacité à nous attaquer positivement et avec franchise aux trois maux que sont le racisme, l’exploitation économique et le militarisme ».

Le dernier discours, le 3 avril 1968, Bishop Charles Mason Temple, Memphis, Tennessee
« Eh bien, je ne sais pas ce qui va arriver maintenant. Nous avons devant nous des jours difficiles. Mais peu m’importe ce qui va m’arriver maintenant, car je suis allé au sommet de la montagne. Je ne m’inquiète plus. Comme tout le monde, je voudrais vivre longtemps. La longévité a son intérêt. Mais je ne m’en soucie guère maintenant. Je veux simplement que la volonté de Dieu soit faite. Et il m’a permis d’atteindre le sommet de la montagne. J’ai regardé autour de moi. Et j’ai vu la Terre promise. Il se peut que je n’y entre pas avec vous. Mais je veux vous faire savoir, ce soir, que notre peuple atteindra la Terre promise. Ainsi je suis heureux, ce soir. Je ne m’inquiète de rien. Je ne crains aucun homme. Mes yeux ont vu la gloire de la venue du Seigneur ».