Toujours aussi déterminé, ce 48e mardi annonce la couleur : pas de répit pour
le Hirak ! A un mois de la date-anniversaire du 22 février, et contre toute attente, c’est une remobilisation qui va crescendo, mettant à mal tous les pronostics. Le Hirak étant avant tout un état d’esprit.

Ciel terne, ce mardi, bercé par une brise légère. Un jet d’eau du bassin de la place des Martyrs a décidé de n’en faire qu’à sa tête, en projetant l’eau en dehors du bassin, occasionnant une interminable flaque d’eau sur la partie est de la place, vers la « pizzeria de la place des Martyrs », mitoyenne de la rue Merabet, où le simple fait de manger une « mahdjouba » en salle, vous coûtera 10 DA supplémentaire. Désormais, s’asseoir coûte cher à la place des Martyrs. Les chapiteaux de la quinzaine commerciale artisanale sont toujours là. Autour du kiosque à musique, la procession des pigeons en quête de pain rassis ou de graines d’alpistes, offerts par quelques généreux donateurs. Plus loin, derrière l’aire protégée des vestiges archéologiques mis à jour lors des travaux du métro, l’interminable chantier d’aménagement des avaloirs des eaux de pluie autour du hall de la première bouche de métro.
Dès 9h30, arrivent les premiers manifestants. Ils sont sur le qui-vive. Les interpellations de ce vendredi hantent encore les esprits. Même si la libération des vingt détenus, ce dimanche, par le tribunal de Sidi M’hamed est un signe de bon augure et est perçu comme une « victoire » du Hirak. D’ailleurs, presque tous ceux qui étaient dans le box des accusés, sont présents ce mardi. Dr Oulmane en tête. « Depuis mon interpellation, je suis encore plus déterminé, moi le médecin qu’on a traité d’agent du Mossad ! Et si le 9 février je suis condamné à la prison, ils me retrouveront dans le Hirak à ma sortie ! » Quelque chose s’est cassée en chaque détenu et en chaque victime du système, « injustement jugée ou condamnée », une cassure de l’ordre de la rupture avec le système. Définitivement.
Ce mardi encore, beaucoup d’étudiants absents pour cause d’examens. Les autres arrivent tardivement, en cause des banderoles et des pancartes non encore prêtes, mais qui arriveront à temps. Tout comme Benyoucef Melouk, arrivé par bus de Blida. Pas de trains aujourd’hui. Il a ramené, à l’identique, sa bannière de Unes, confisquée mardi dernier. Dans la foule, on reconnaît les visages désormais familiers de Smallah, de Addar, Hakim Tiroual et de Nabil Alloun. Ces ex-détenus, qui se fondent résolument dans la cause du Hirak. Eux aussi sont en mode rupture.
Vers 10h30, un débat impromptu. Le ton est donné. On revient sur la répression de ce vendredi. Les interpellations et les brimades. Et on se donne rendez-vous pour vendredi prochain. Avec plus de pugnacité. Le débat et les points de vue naissent en différents endroits dans la foule. Là, on évoque les martyrs du Hirak. Cette famille décimée dans un accident de la route en rendant visite à son fils détenu d’opinion dans une prison du pays. El Hadi, lui, interpellé vendredi, fiché et relâché à 18h, récidive encore avec le portrait de Fadhila Saâdane, bachelière martyre de la révolution, confisqué lors de son arrestation. « Il m’a coûté 4000 DA, dira-il, mais c’est pour la bonne cause. Il brandira aussi une double pancarte : Abane et son testament sur « la primauté du civil sur le militaire » sur le recto et une longue citation sur le droit universelle à l’information.
Plus loin, une joute a lieu entre un hirakiste et un « index bleu », un votant. Un pro-Tebboune qui vilipende le Hirak et les hirakistes. « Où est la démocratie avec des détenus en prison ?» dit le hirakiste. «Pourquoi, en démocratie celui qui vole ne va pas en prison ?» rétorque le «doigt bleu». «Dire ce que l’on pense serait un
vol ? Maâlich, explique-moi seulement pourquoi nous sommes aussi nombreux à battre le pavé chaque mardi et chaque vendredi ? Et sans ta télévision, ni tes journaux ? » A court d’arguments, le quidam finira par battre en retraite.
Il est presque 11h quand la marche s’ébranle après lecture de la Fatiha et une minute de silence à la mémoire des membres de la famille du détenu d’opinion, décimée lors d’un accident de la route. Qassaman sonne le début de la marche. Et premier couac. Le journaliste de Berbère TV, Miloud Lassal, « invité » à ne pas couvrir la manifestation sous peine d’interpellation…

Les manifestants fustigent le régime…
C’est un Hirak intraitable. Résolument contre toute velléité traîtresse, épousant ne serait-ce que les contours d’un dialogue qualifié de biaisé. «Makan la hiwar, makan la hadra…» (Pas de dialogue, pas de parlotte…) et un slogan très explicite : « qolna el issaba t’rouh ! Ya h’na ya n’touma ! » (Nous avons dit que le gang doit partir ! Ou c’est nous, ou c’est vous ! » Tout au long de la procession, les manifestants reviennent sur les slogans déniant au président actuel une quelconque légitimité. « Ils peuvent bien s’inventer une légitimité administrative, s’ils le veulent, assène l’étudiant Omar, mais ils n’auront pas la légitimité populaire parce qu’ils n’ont jamais eu la légitimité des urnes ! »
La marche entame la rue Bab Azzoun en clamant sa « Silmiya, silmiya ! Nos revendications sont légitimes ! » puis rappelle que « Noss el issaba fel soujoune, ou noss thani maâ tebboune ! » (alors que la moitié du gang est en prison, l’autre moitié soutient Tebboune !). La marche se densifie au fil de la progression et arrive, impétueuse, au square Port Saïd. Temps d’arrêt.
Pendant que Abdou, l’étudiant fan de l’Usma harangue la foule. En slogans et mots d’ordre. Benyoucef Melouk, en électron libre, fustige les magistrats et les généraux. Sa bannière à bout de bras. Il est aux aguets, à l’affût de chaque slogan scandé. Intransigeant sur les omissions. Intraitable avec les idéaux du 22 février. Sa hantise : « que le Hirak soit dévoyé de sa trajectoire originelle. Aujourd’hui, beaucoup tentent d’enfourcher le Hirak. Trop de tentatives et de tentations en ce moment. Et cela, le peuple du Hirak le refuse. »
Rue Ben M’hidi. Hirak qui avance amasse foule. La banderole des revendications en 14 points refait son apparition. Une autre, griffonnée à la hâte, énonce : « Le changement n’est pas et ne sera jamais à la mesure de vos intérêts, mais à la mesure de l’intérêt du peuple et de la nation, en premier et dernier lieu ! » Et de nombreuses affiches évoquent les questions liées à la phase de transition, à l’accès à l’information, l’indépendance de la justice et la liberté de la presse.
12h15. Place Emir. Derrière le carré de tête de la marche, la longue procession des manifestants. Beaucoup portent des affichettes distribuées, d’autres, préfèrent brandirent les leurs. Certaines, attirent particulièrement le regard : « Mardi 48e. Laissez-nous bâtir ce que vous avez détruit. » ou celle-ci : « Le Hirak exige un Etat de droit. Sans détours et sans radicalité, mais avec détermination. » Une autre, en quatre langues : « Nous voulons un Etat civil, pas une risée entre les Etats ». Tout au long de la marche, Akli et son drapeau agrémenté de ballons tricolores, tourbillonne dans la foule.

… et exigent la libération des étudiants détenus !
Pour la seconde fois consécutive, Nour El Houda Dahmani rejoint la marche des étudiants. Elle retrouve ses vieux réflexes. Le direct sur sa page Facebook, puis prend part à la manifestation. Un bain de foule salvateur qui la réconcilie avec le Hirak. Avec elle-même surtout.
La foule toujours bruyante. Les bruits de deux hélicoptères de la police n’arriveront pas à couvrir ses bravades verbales. Plusieurs fois au cours de la marche, la foule a scandé le nom de trois détenus d’opinion très particuliers, des étudiants, et exigé leur libération. Nour El Houda Ougadi, étudiante de Tlemcen, toujours sous mandat de dépôt depuis bientôt un mois, entendue, d’ailleurs ce mardi même, par le juge d’instruction. Deux étudiants sont venus spécialement de Tlemcen ce mardi, plaider sa cause à Alger. Le cas le plus choquant : Mohamed Amine Benalia, de Biskra, condamné à 18 mois de prison ferme. Toujours incarcéré. Et Walid Nekiche, interpellé à Alger et mis sous mandat de dépôt à El Harrach.
Les autres détenus ne sont pas en reste. Un portrait de Karim Tabbou est brandi fièrement par une vieille femme. Karim Tabbou dont le mandat de dépôt vient d’être renouvelé pour quatre autres mois…
A midi cinquante, la marche occupe le boulevard Amirouche et lance ses pointes acérées à l’UNEA usurpée «Les syndicats à la poubelle et l’université retrouvera son indépendance» et au système bancaire, la BEA Amirouche n’étant qu’un prétexte : «où sont les milliards bande de voleurs !» Et les étudiants de brandir des dizaines de billets de banque.
Dans un esprit « Silmiya » et sans accrocs, la marche arrive à sa destination finale. La bannière de Benyoucef Melouk a échappé, place Audin, à la confiscation et les étudiants à une dispersion brutale, rue Khattabi. Il est 13h30. La foule se disperse calmement. Seul, un carré de femmes, dont Baya, drapeau toujours en cape, tiendra une sorte de piquet de grève pendant quelques heures face à la Grande Poste. Un rituel chaque fois renouvelé. A discourir sur le Hirak et à rêver d’une Algérie nouvelle.