Une mobilisation qui ne faiblit pas, malgré les nombreux écueils et le chant des sirènes venus entraver la marche du mouvement populaire. Deux seuls maîtres-mots : intransigeance et refus.

Belle journée en perspective et une impression de déjà-vu. A 9h30, arrivent les premiers manifestants. Les inconditionnels du Hirak. Il y a là Mme Ghersa, qui en veut toujours et encore à Tebboune et au système. Baya, luttant de toutes ses forces contre ses maladies et pour l’Algérie. Boudjemâa, Rabah Ouakli et bien d’autres. El Hadi de Bir El Ater, dans la wilaya de M’Sila, réside à Alger dans un hôtel bon marché, depuis le début du hirak. Lui, c’est un inconditionnel de Louisa Hanoune. Il croit fermement à son innocence, mais chaque fois qu’il tente de brandir son portrait, d’autres manifestants lui demandent, parfois gentiment, d’autres fois avec fermeté, de ne pas le sortir. Il leur est toujours difficile d’oublier son soutien au 4e mandat de Bouteflika et ses accointances avec le système. Aujourd’hui, il porte le portrait de Fadila Saâdane, moudjahida tombée au champ d’honneur en 1960. Un portrait trouvé dans la brocante. Un autre hirakiste lui, Mohamed, vient chaque mardi et chaque vendredi de la wilaya de Médéa, commune de Meghraoua, son emblème et son écharpe aux couleurs nationales toujours dans sa besace.
Du côté des étudiants, ce sont les filles qui arrivent les premières : Anaïs, Imili, Zahra, Fella et Manel. Meriem aussi est là, absente mardi passé, parce qu’elle a commencé un travail à mi-temps, elle a tenu à y être aujourd’hui. Elle est accompagnée de sa maman et de sa tante. Du côté des garçons, Abdou, l’étudiant fan de l’Usma, sera absent aujourd’hui pour cause d’examen. Ils seront nombreux les étudiants dans ce cas. Il avait l’habitude d’animer et de modérer le débat d’avant la marche. C’est à un autre étudiant, Massoum, qu’incombera cette tâche. Le temps de quatre ou cinq interventions sur l’actualité du moment. Un ou deux propos modérés d’une part, contre plusieurs interventions radicales et sans concessions, d’autre part. «Pas de compromission avec le régime Tebboune. Ses appels du pied sont nuls et non avenus. Tout comme sa «trituration» de la Constitution est un non-événement pour le Hirak.» Par contre, d’aucuns attirent l’attention sur cette loi condamnant le racisme et le discours de la haine et qui pourraient se révéler à «double-tranchant». Elle peut aussi «attenter à la liberté d’expression».
Il est 10h30, la foule grossit à vue d’œil. L’arrivée de Benyoucef Melouk ne passe pas inaperçue. La bête noire des juges et de la chancellerie depuis plus d’un quart de siècle, rassemble toujours autour de lui des dizaines de manifestants. Selfies et embrassades sont son sacerdoce durant toute la manifestation.
C’est vers 10h45 que la foule se dirige vers le point de départ de la marche. Les étudiants appellent à une minute de silence à la mémoire du plus jeune hirakiste, Juba Salhi, décédé récemment. Puis, Qassaman tonne. La marche peut débuter.

Nour El Houda Ougadi à l’honneur
Parmi la foule de manifestants, deux visages familiers du Hirak sont là. Hakim Addar et Mohamed Smallah. Deux «libérés» d’El Harrach. Ils rattrapent «le temps du Hirak» perdu. Plus tard, Addar dira de son emprisonnement, «si la rue est l’école de la vie, la prison en est l’université, dès lors qu’elle s’est imposée à nous. Mais je m’en serai passé volontiers si j’avais le choix car ça reste une dure épreuve !»
Dans la marche de ce mardi, une autre figure qui n’est pas passée inaperçue, non plus. Celle de Dahmani Nour El Houda Yasmine. C’est sa première marche estudiantine depuis sa libération. Son procès en appel a lieu demain, mercredi 15 janvier, à la Cour d’Alger. Aujourd’hui, son esprit est ailleurs. A Tlemcen. Avec une autre Nour El Houda. L’étudiante Ougabi, incarcérée depuis plus de 20 jours.
Une Nour El Houda appelle à libérer une autre Nour El Houda. Les étudiants scandent : «Nour El Houda Ougabi, la libération est proche !» De nombreuses affichettes à l’effigie de la jeune étudiante sont brandies dans la foule. Et d’autres qui appellent à «Libérez les détenus d’opinion». Un portrait, le seul dans toute la marche, rappelle que le plus vieux détenu politique d’Algérie est incarcéré dans une prison du M’Zab : Mohamed Baba Nedjar.
Rue Bab Azzoun, l’autre Abdou rejoint la marche. La foule chante :
«Ô ya issaba ! intikhabat zaourouha Raïs machi char’i, masira n’kemlouha !» (Ô gang ! Vous avez falsifié les élections qui ont donné un président illégitime, mais nous continuerons notre combat !» et enchaîne : «Ô issaba djina ma djabounech ! Ô issaba Tebboune ma yehkemnech !» (Ô gang, personne ne nous a ramené, sommes venus de notre plein gré ! Ô gang Tebboune ne nous gouverne pas !»
Vers 11h15, la marche arrive au square Port-Saïd, toujours ceinturé par une armada de policiers. La marche marque un temps d’arrêt, devenu un rituel à cet endroit précis. Chants et slogans hostiles au régime et au système. Puis s’élance à nouveau à l’assaut des rues Boumendjel et Ben M’hidi.
A un moment, une immense banderole avec 14 points de revendications supposées être celles du Hirak, déclinés aussi en 14 pancartes, ne semblent pas faire l’unanimité au sein des étudiants. C’est l’initiative d’un groupe de réflexion au sein des étudiants qui, si elle reste louable, est loin d’être représentative des revendications fondamentales du Hirak et surtout de ses positions inflexibles que partage le hirak estudiantin. La banderole finira par être reléguée en fin de marche et les pancartes par disparaître de la tête du cortège.

Melouk se fait confisquer ses «Unes mythiques» !
Comme tous les mardis depuis l’été pratiquement, il y a deux marches en une. La marche à proprement parler, avec une tête de cortège composée en majorité d’étudiants, mais d’hommes et de femmes du Hirak, et des carrés en avant de la marche, qui s’assemblent ou se disloquent selon la cadence de la procession.
Vers midi, et à mi-chemin de la place Emir Abdelkader, un drapeau amazigh fait sont apparition, porté par un vieil homme et un plus jeune. Il sillonnera la rue Ben’hidi aux cris de «Anwa wiggi Imazighen !» jusque devant la statue de l’Emir où, inévitablement, ou plutôt invariablement, des policiers confisqueront l’étendard, probablement repéré par l’hélicoptère qui tournoie depuis un moment au-dessus de la foule qui rue et tente de le récupérer, mais elle est obligée de se conformer à la «Silmiya» face au cordon de police, derrière lequel se sont abrités les policiers en civil.
La foule scandera pendant plus de cinq minutes des slogans en l’honneur d’Imazighen dont celui de «Imazighen Qasba Bab El Oued». Puis la marche s’ébranle à nouveau, avec ce slogan qui fait froid dans le dos : «Ankemlou biha ghir besselmiya ! Imoutou gaâ bsekta qalbiya ! Amine ! Amine !» (On la finira, cette révolution, pacifiquement ! Et ils finiront tous par faire un infarctus ! Amen !)
Une marche imposante. Impériale. Sans heurts jusqu’à la place Audin où un double incident a lieu.
L’interpellation de deux manifestants et la confiscation des «Unes mythiques» de Benyoucef Melouk par un policier. Melouk est hors de lui. «Qu’ils m’emmènent en prison aussi !» Il est persuadé que l’acte est prémédité, d’autant plus qu’en matinée, il est approché par une dame qui lui laisse entendre qu’il serait plus prudent pour lui de tempérer son discours à l’égard des juges et de la justice…
Un manifestant le rassure :
«M. Melouk vous êtes un héros. Ils vous ont confisqué votre bannière pour que vous ne puissiez pas la porter alors c’est nous qui allons vous porter comme ça, ils vous verront mieux !» Et la foule de porter

Melouk en apothéose en criant : «Allah Akbar ! Benyoucef Melouk !»
Pendant ce temps, la foule fera le siège du dispositif policier, exigeant la libération des deux interpellés. Quinze minutes. Ils sont libérés. La marche reprend son cours. Il est presque 14h. Elle finira en queue de poisson. 14 heures tapante, les forces de police reçoivent l’ordre de rouvrir la rue Didouche Mourad à la circulation qui, par un curieux hasard, est libérée du haut de Didouche et via le tunnel des facultés. Le bon prétexte.
La foule est confinée brutalement sur le trottoir de droite et repoussée vers les escaliers menant vers la bouche de métro et la rue Charras. Grosse bousculade agrémentée d’insultes et de brimades. En particulier un officier qui a traité femmes et hommes de tous les noms d’oiseaux. Pour ne pas dire autre chose. La marche ou ce qu’il en reste se trouve claustrée dans la rue Charras. Et c’est la première fois que Qassaman de fin de marche sera entonné en marchant, presque au pas de course et en regardant derrière soi la progression des policiers dispersant les manifestants.
Dans la bousculade, Zahra l’étudiante, asthmatique aussi, a eu un malaise. Sensation d’étouffement et grosse frayeur. Heureusement que sa pompe était sur elle. Deux autres manifestants sont évacués par ambulance dont l’un a reçu des coups dans le dos. L’ambulance, elle, pourtant à proximité, mettra bien un quart d’heure avant d’arriver.
Ce mardi, la sagesse et l’intelligence ont fait défaut face à une manifestation résolument «Silmiya».