Vendredi du reflux ou celui du répit ? Même s’il n’y avait pas autant de monde que jeudi et vendredi derniers, c’est un vendredi de détermination et d’engagement qui inaugure la présidence de Tebboune, toujours contestée par un Hirak qui ne lui reconnaît aucune «légitimité».

C’est un vendredi calme presque sans Tebboune, si ce n’est le souvenir frais du cérémonial de ce jeudi qui rappelle que désormais il y a un locataire à El Mouradia. Le climat automnal et un ciel terne impriment une sensation de vague à l’âme à un Alger-Centre ceinturé par un dispositif policier renforcé. Et comme vendredi d’avant, la place Khemisti dans sa totalité est interdite aux citoyens. Seuls les pigeons dans la partie haute et quelques chats dans la partie basse ont accès à ce nouveau «no man’s land», au cœur du Hirak algérois. Un manifestant dit connaître les vraies raisons de cette interdiction : «Le Hirak perturbe la quiétudes des pigeons et altère l’environnement. Il s’agit là d’une action de salubrité publique !». Les actes de morcellement, d’émiettement et d’isolement du Hirak continuent. Après les marches de la Grande-Poste, le tunnel des Facultés, la place Audin… Mais au-delà de la symbolique, c’est aussi une bataille d’images. Pas de vue d’ensemble. Pas de spirale de Fibonacci pour un Hirak qui chaque vendredi étale aux yeux du monde des scènes en or. Présence policière à la fois soutenue et en retrait. La consigne est à la discrétion. Tout en souplesse… Ce vendredi entame son 44e acte depuis le 22 février et le deuxième depuis le scrutin du 12 décembre. Dans l’œil du cyclone. Un Hirak timoré, entre tensions passées et turbulences à venir.
Il est 10h30. Les activistes habitués du Hirak d’avant le Hirak arpentent Didouche Mourad, entre la place Audin et le siège du RCD d’où ne partira pas la «première étincelle» de ce 44e vendredi. L’information qui circule évoque un lancement à partir de Meissonnier où un dispositif policier a déjà pris position, apparemment bien renseigné lui aussi. Il faudra attendre 11h50 pour que les premières clameurs se fassent entendre du côté de la mosquée «Errahma» où une soixantaine de manifestants ont ressuscité le «carré des irréductibles» aux cris de «Dawla madaniya machi askariya !» (Etat civil et non régime militaire). Pendant une dizaine de minutes, le cortège balloté d’un bout à l’autre de la rue Khelifa Boukhalfa hésite puis se décide à rejoindre la rue Didouche Mourad via la rue Victor Hugo. Ils sont accueillis par un cordon policier qui les confine sur le trottoir de droite. Deux ou trois va-et-vient jusqu’à la limite des arrêts de bus d’Audin, puis, alors que le cortège fort de plus de 150 personnes et à hauteur de la rue Victor Hugo, il est rejoint par un autre cortège tout aussi imposant, venu des hauteurs de Didouche Mourad. Les renforts de Kabylie. On y reconnaît le CJT (Comité des jeunes de Tazmalt) et leurs banderoles spécifiques, Zeïna, la combattante de Michelet, particulièrement indignée aujourd’hui par ce qui est arrivé à Oran et à Bouira, et bien d’autres figures du «Hirak national», dont des présidents d’APC, arborant leurs écharpes aux couleurs nationales. La jonction des deux cortèges se fait dans la joie, les embrassades et les poignées de mains chaleureuses. Au bout de dix mois, le Hirak est devenu une grande famille.
Des crêpes et de la «zalabiya» sont distribuées aux manifestants. Akli, ce féru du drapeau national sur canne à pêche, agrémenté de ballons de baudruches, ne s’est toujours pas résigné à arrêter de sautiller en faisant flotter généreusement l’emblème national.
Souad, Hadja Djamila, khalti Zahia… Les dames du Hirak sont là. Beaucoup de jeunes filles aussi. Les étudiantes du Hirak estudiantin sont là également. Leur esprit est déjà à mardi prochain, pour la 44e marche des étudiants. Tous avancent d’un pas déterminé et intransigeant : continuation du Hirak, refus du dialogue et libération de tous les détenus.
Sur les épaules respectives de leur papa, les petites Oumeyma et Soumeya crient les slogans des grands. Avec conviction. Un autre petit garçon, lui, reprend le slogan à propos de l’absence de légitimité et au lieu de prononcer, en arabe, «makanch char’iya» (pas de légitimité), disait «makanch chahriya» (pas de salaire mensuel). Un manifestant fera remarquer que «ce n’était pas non plus totalement faux !»
La prestation de serment du Hirak
La foule enfle et décide de s’arrêter à hauteur de la rue Victor Hugo. Chants, slogans, interventions en direct sur Facebook… La foule est unanime : « Si nous ne reconnaissons pas la présidence de Tebboune, nous ne pouvons pas accepter son offre de dialogue !» Rachid, le dandy au «tarbouch» et aux fines moustaches en guidon, tiré à quatre épingle, dans son costume traditionnel, agrémenté d’une canne et d’un couffin en osier, s’interroge sur l’offre réelle de Tebboune : «C’est une main vide qu’il nous offre. Insidieusement, c’est à nous de la remplir… pas question pour le Hirak de tomber dans le panneau». D’autres posent le préalable de la libération de tous les détenus d’opinion sans condition, l’ouverture du champ médiatique et de la liberté de la presse et la cessation des pratiques policières d’intimidation, de répression et d’encerclement de la capitale, mais aussi d’autres villes et d’autres régions, à l’instar d’Oran, avant d’entamer non pas un dialogue, mais des négociations avec les véritables décideurs. A l’ordre du jour, deux points essentiels : le départ du système et la transition.
La foule scande : «Makanch hiwar ! maâ el issabat !» (Pas de dialogue avec les gangs). Puis, une cérémonie d’investiture du Hirak est improvisée. Un activiste du Hirak monte sur les épaule de son camarade, un exemplaire du Coran dans la main droite, il fait prêter au Hirak son serment de continuer le combat, de refuser le dialogue et la compromission, de faire honneur à la fois, aux prisonniers du Hirak et aux figures héroïques de la révolution. La foule acquiesce. Elle vient de faire acte d’allégeance au Hirak.
A 13h10, le Hirak se met en mode sourdine. C’est le moment de la prière du vendredi. En contrebas, à hauteur du cinéma Algeria, un petit rassemblement proche du recueillement a lieu en l’honneur de Cherif Aggoun, décédé mardi dernier à Paris, à l’âge de 68 ans. Son frère et de nombreux proches et amis étaient présents pour un ultime hommage, sachant l’homme profondément ancré dans le Hirak et le combat démocratique.
Dès 13h30, la rue s’ébranle à nouveau aux cris hostiles au nouveau locataire d’El Mouradia. La première vague descend Didouche Mourad. Elle donne l’impression d’un grand vide. Jusqu’à 14h30, quelques manifestants s’inquiètent de l’ampleur de la marche de ce vendredi. Se peut-il que le Hirak commence déjà à s’amenuiser ?
Les renforts arrivent !
En sillonnant Didouche Mourad, on remarquera beaucoup de «blancs» dans la marche. Le carré des femmes est là. Celui des familles des détenus aussi avec le fils Garidi en chef d’orchestre. Heureux pour son père, libéré jeudi, mais malheureux, comme beaucoup d’autres pour le jeune poète du Hirak, Mohamed Tadjadit, condamné à 18 mois de prison ferme ou encore l’étudiante Nour El Houda Oggadi, de Tlemcen, placée sous mandat de dépôt. Après Yasmine Dahmani, encore une Nour El Houda en prison… Et «vous voudriez que le Hirak dialogue ?» D’autres carrés improvisés ou organisés sont présents, mais la cavalerie fait défaut. Le cortège en provenance de Bab El Oued, du moins la première vague, celle en partance de la place des Martyrs est en retard. Elle n’arrivera qu’à 15h passées et redonnera au Hirak de ce vendredi sa prestance et sa consistance. Puis, arrive la vague de l’est. Belcourt et les alentours, suivis des Harrachis. La boucle est bouclée.
Sur le plan des chiffres, nous sommes certainement loin de la marche de vendredi dernier. Mais la détermination est tenace et le noyau intact. La remobilisation peut s’opérer d’un vendredi à l’autre. Ammi Ouakli, en philosophe, aura cette réflexion : «L’important, c’est l’esprit du Hirak et ça, personne ne nous l’enlèvera plus jamais !»
Dans la foule, des rencontres impromptues et des infos. On apprend qu’à Tiaret, par exemple, la marche a été dispersée, mais qu’à Oran elle a fait le plein de solidarité, même si tous les véhicules hors wilaya d’Oran ont été priés de rebrousser chemin.
A Alger, les fastfoods continuent toujours à réaliser le vendredi le chiffre d’affaires de toute une semaine. Les petites affaires des vendeurs de drapeaux et d’accessoires pour smartphones marchent bien. Même les vendeurs d’eau sont de retour.
La foule, quant à elle, imperturbable continue à scander avec la force de l’espoir «Naqou lebled men had lekhmadj, galha Ali la pointe», nous nettoierons ce pays de cette saleté, ainsi l’a décrété Ali la Pointe. Ou encore, avec insolence et conviction : «ô ya issaba! intikhabat zawrouha ! makanch chari’ya ! massira n’kemlouha», ô gang ! Vous avez trafiqué les élections ! Pas de légitimité ! Nous continuerons notre combat ! ou encore avec humour : «makanch hiwar ! maâ pablo escobar !» Pas de dialogue avec Pablo Escobar ! Le Hirak dénie au nouveau président d’être le sien : «Ma votinech ou Tebboune ma yehkamnach !» Avenue Khattabi, un manifestant est exfiltré de l’intérieur même de la manifestation pour avoir porté plus tôt le drapeau amazigh… Plutôt, c’est «Papillon», ce SDF érudit qui aurait été interpellé par des policiers. Les temps sont encore durs. Même dans l’œil du cyclone…