Un mardi rechargé. Un mardi mémorable et de grande mobilisation qui marque tout particulièrement le grand retour sur la scène de la contestation de nombreux étudiants qui semblaient avoir déserté les rangs du Hirak. Il n’en sera rien. Et c’est au moment où le Hirak avait le plus besoin d’eux qu’ils ont répondu «présents». Pour l’Algérie, pour la liberté. Pour la dignité. Pour que vive l’espoir…

Dès 9h30, la place des Martyrs s’anime d’une présence toute particulière. De jeunes étudiantes sont déjà sur place, alors qu’habituellement, les étudiants sont presque les derniers à venir pour moult raisons dont celles de la vigilance. Il y a là aussi des citoyens, des habitués du mardi et des jeunes de Bab El Oued, sous le regard vigilant de policiers en civil et en tenue d’intervention.
La foule grossit au rythme des rames de métro. A 9h45, l’agora entre l’horloge et la bouche de métro est noire de monde. Les discussions vont bon train. On évoque la marche de la veille et la réponse violente des forces de l’ordre. Certains craignent que cela ne se reproduise ce mardi.
En attendant le top-départ de la marche, étudiants et citoyens forment un cercle autour de Moha qui va modérer un débat citoyen libre et démocratique autour de thématiques liées au Hirak et aux élections. Il rappellera que «ce mardi coïncide avec la journée mondiale des droits humains… Profitons de cette date pour dénoncer la répression, les arrestations arbitraires et les intimidations.» Des échanges de propos, il en ressort deux choses essentielles : les élections ne sont pas une fin en soi et le Hirak, plus que jamais, est sommé de s’auto-organiser, afin de pouvoir continuer les luttes à venir car plus rien ne sera plus comme avant ! «Nous n’avons pas sacrifié dix mois de luttes pour baisser les bras parce que ce système tient à ses élections !», lancera un citoyen en marge des inscrits au débat qui, dans leur majorité, rendront hommage à l’engagement et à la détermination des étudiants et réitéreront leur fidélité au combat du Hirak pour «faire tomber ce pouvoir mafieux qui, dira Mouloud, non seulement tente de se régénérer à travers des élections truquées, mais veut opérer une légitimation du système, réplique exacte du bouteflikisme !» Un autre relèvera : «Nous leur avons dit que la soupe était amère, ils nous ont changé les cuillères ! La continuation de ce système engendrera davantage de Sellal et d’Ouyahia !»
A l’écart des manifestants, un homme, la soixantaine, déconnecté du monde des humains, égrène un chapelet de propos aux relents plus ésotériques que métaphysiques. Il s’inscrit en marge du discours ambiant, quelle que soit sa provenance. Pourtant, il accompagnera la marche des étudiants jusqu’à sa destination finale. Un peu comme un ange gardien…
10h30. Des clameurs s’élèvent de la foule étouffant les propos des derniers intervenants au débat citoyen. La marche est annoncée aux cris de «Ulach el vot ulach !» et «makanch intikhabat maâ el issabat !» (Pas d’élections avec les gangs !) ponctués par le « Asmaâ yel Gaïd, dawla madania ! Asmaâ yel Gaïd machi askaria !»
Quelques minutes plus tard, retentit l’incontournable Qassaman, institué depuis quarante-deux semaines comme signal de départ de la marche des étudiants. Il est repris en chœur par tous les manifestants. La marche s’ébranle avec des centaines d’étudiants en tête du cortège. Ils finiront par être des milliers. Anaïs crie sa détermination comme chaque mardi, sauf que celui-ci est un peu particulier. Il fête son anniversaire. 23 ans. Au milieu de la plus grande et la plus belle des mobilisations estudiantines. Son plus beau cadeau !

Sans concessions, pas d’élections !
Les façades de Bab Azzoun font écho aux slogans, chants et mots d’ordre des manifestants. «Allah Akbar ! Makanch el vot !» (Dieu est grand, pas de vote !) Bédoui, Bensalah et les généraux sont pointés du doigt, vilipendés. C’est déjà une foule immense, à perte de vue qui s’engouffre dans ce quartier mythique. A mi-chemin, un petit incident ou ce qui s’y apparente a lieu. Yassine, un photojournaliste freelance, reconnaît l’un de ses agresseurs d’il y a quelques vendredis de cela, pendant le Hirak. Il est violemment agressé par trois individus qui lui dérobent les cartes-mémoires de ses appareils-photos. Le type finira par s’esquiver.
La foule avance et chante : «Nous sommes les fils d’Amirouche, et nous ne reculerons jamais ! La roue tourne et nous finirons par les dégommer tous !» La tête du cortège débouche sur le square Port-Saïd. Au même moment, une équipe de télé de M6 est interpellée pour contrôle de routine par des policiers. Tout est en règle.
Beaucoup de télés étrangères ce mardi pour couvrir le Hirak estudiantin, dans la foulée des accréditations pour les élections du 12. «Et pas l’ombre d’une télé nationale, lancera un citoyen, je suis peiné de voir ça !» Un autre lui lance : «Rassure-toi, au moins ils n’oseront pas nous tabasser devant les télés étrangères !» France 2, les agences AP et AFP, des chaînes arabes… Le Hirak estudiantin focalise autour de lui toutes les attentions. A moins de 48 h du scrutin.
Rayane et Loubna, en binôme inséparable, manifestent ensemble. Rayane tient dans ses bras un ouvrage sur l’assassinat de Abane Ramdane, vérités sans tabous. Comme pour rappeler toute la genèse de ce système qui s’est construit dans l’assassinat et le mensonge. Mustapha, l’étudiant rebelle, arrêté déjà deux fois par la police, la dernière lui a valu une nuit entière dans un commissariat d’Alger, chante «talaba rana s’hina, bassitou bina» (Etudiants, venons prendre conscience, vous aurez fort à faire avec nous !). Des étudiantes épaulées par des citoyens scandent : «sahafa horra, adala moustaqila !» (Presse libre, justice indépendante !».
Ce mardi, le génie du Hirak sur les pancartes était au rendez-vous. L’une d’elle anticipe sur les résultats du vote : «Pandore, vendredi 13», allusion à la boîte du même nom. Mais aussi en rapport avec le 43e vendredi du Hirak… Durant le parcours, un citoyen offre aux étudiants une banderole peinte à la main. Il y avait dessus un visage qui crie : «Ali !!! Ils l’ont vendue !!!» Et pendant la longue procession de la marche, la chanson de «Ali Ammar notre pays est en danger, nous allons refaire la bataille d’Alger !» n’a pas cessé de résonner dans les rues d’Alger.
Rue Ben M’hidi, les manifestants haranguent les commerçants et les invitent à baisser rideau, mais comme beaucoup dédaignent à le faire, la foule hurle : «Enfants de Bettache, vous nous avez trahi !» Bettache est le président de l’APC d’Alger-Centre. Place Emir, face au siège de l’APC, il a droit à un : «Bettache, ta place est à la prison d’El Harrach !»
De nombreux citoyens et étudiants brandissent des affichettes au format A4 avec la mention «Je ne douze-douze pas» ou encore «le 12/12 je ne vote pas contre mon pays !» Une étudiante est plus acerbe. Sur sa pancarte elle a écrit : «Etudiant réprimé, lécheur escorté !» allusion à ce qui s’est passé lundi où la marche des étudiants a été dispersée brutalement alors que celle des pro-élections bénéficiait de tous les égards… Un manifestant a écrit simplement : «Voter c’est trahir !»

Une marée humaine envahit Alger-centre
«Ce n’est plus un mardi, mais un vendredi !», dira ce riverain tant la foule est dense et se compte par milliers de personnes. Ceux qui regardent en curieux sur les trottoirs sont priés de rejoindre la marche. Beaucoup le font sans se faire prier. Des jeunes, des vieux, beaucoup de femmes. Jeunes et moins jeunes. Des vieilles. Il y a aussi beaucoup de handicapés. Sur chaises roulantes et derrière une canne blanche ou encore s’entraidant de béquilles. Tous marchent pour une Algérie qu’ils s’imaginent autrement que par la fente biaisée d’une urne douteuse…
La marche suit son trajet habituel. Larbi Ben M’hidi, avenue Pasteur, rue du 19 mai. Puis bifurque vers rue sergent Addoun pour rejoindre le boulevard Amirouche. Toujours aussi dense et riche en clameurs et en couleurs.
De temps à autre, une pancarte attire le regard et les objectifs des smartphones. «Attention, dit celle-ci, les gars du 5e mandat reviennent cette semaine !» D’autres, tiennent en un seul mot : «Liberté», «Silmiya». En chemin, les manifestants rendent hommage à la communauté algérienne à l’étranger : «Merci à vous, vous êtes notre fierté !» mais continuent à sermonner les commerçants qui n’ont pas répondu favorablement au mot d’ordre de grève générale. «Baisse rideau et venez avec nous ! Seul Dieu octroie la richesse !» Certains en signe de solidarité, même le temps d’une marche baissent rideau. D’autres le font par peur. D’autres encore refusent de s’y plier. Certains manifestants sont en colère. Mais la majorité rappelle le caractère «silmiya». «Que chacun assume ses positions», lancera Rabah Ouakli
La marche continuera ainsi jusqu’en haut de la rue Ferroukhi. Et là, au lieu de prendre à droite pour revenir vers Audin et la Grande Poste, la marche part à la conquête de la rue Didouche Mourad. A contre-sens. Puis, emprunte la rue Victor Hugo et rejoint la rue Hassia Ben Bouali. Objectif : place du 1er Mai. Mais aussi le siège de la centrale syndicale. Malheureusement, un mur bleu se dresse à une centaine de mètres de la place du 1er Mai, devenue depuis Bouteflika place de la Concorde.
Les policiers donnent l’apparence de vouloir en découdre avec leur attirail au complet : casque, bouclier, matraque, protections. Mais, heureusement, il n’en sera rien. Les étudiants et les citoyens scandent «silmiya, silmiya, massira toulabiya» (pacifique, pacifique, marche estudiantine !). Un sit-in de manifestants fait face au cordon policier, renforcé par des camions sur toute la largeur de la rue Hassiba. Le face-à-face durera une bonne vingtaine de minutes. Hassiba grouille de monde. La sagesse finira par prévaloir. Les manifestants rebroussent chemin. Objectif : Grande Poste.
La procession fera le chemin inverse jusqu’à Tafourah où un dispositif policier impressionnant barre tous les accès. Il est 13h30 et, de coutume, les forces de police évacuent les carrés «résiduels» ou «irréductibles» de la marche, c’est selon l’angle de vue, dès 14h. Sauf que ce mardi, c’est toute la marche qui s’est révélée irréductible. Et puis, à un moment, les cinq ou six camions qui obstruaient l’accès à l’avenue Khattabi reçoivent l’ordre de «dégager», appelés vers une autre «mission» ou destination. La foule s’engouffre dans un Khattabi libéré et avance à nouveau vers Didouche Mourad et la place Audin. Mais un autre obstacle bleu obstrue le passage.
C’est un sit-in infini qui se dessine entre le grand portail de la fac centrale et l’avenue Khattabi. Chants, slogans, mots d’ordre. On appelle à une grande marche mercredi 11 décembre à Belouizdad, en souvenir des événements du 11 décembre 1960. On se donne rendez-vous le 12 et surtout le vendredi 13 décembre.
Les policiers sont intraitables. Les ordres sont les ordres. Ce bras de fer pacifique durera jusqu’à près de 16h où commencera la dispersion des manifestants. L’un d’eux, la soixantaine, s’adresse à un jeune policier des URI (Unités Républicaines d’intervention) : «C’est honteux ! Hier, vous protégiez les autres parce qu’ils soutiennent El Gaïd et nous, vous nous matraquiez et aujourd’hui vous nous empêchez de marcher ?» Le jeune policier ne répondra pas. Il se contentera de baisser les yeux. Une affichette écrite au gros feutre, brandie par une frêle étudiante, interpelle davantage plus qu’elle n’apporte de réponses. «Si tu ne tends pas vers la liberté, ne t’érige pas en obstacle devant ceux qui veulent y parvenir.»