Après l’épisode de la semaine dernière, émaillé d’interpellations et d’arrestations policières, d’aucuns auraient pensé que le rendez-vous du mardi s’étiolerait de lui-même, réduit à une portion congrue. Contre toute attente, c’est un Hirak citoyen revigoré qui arpenta les artères d’Alger-Centre, hier. La plus importante manifestation du mardi depuis celle du 25 juin…

Place des Martyrs. Et des martyrisés… L’arrivée à 9h tapante du fameux carrosse blanc, le funeste fourgon cellulaire, laisse planer tous les doutes sur l’issue de cette 34e marche des étudiants, soutenue par une démarche citoyenne sans nulle autre pareille. Vendredi dernier, les rues d’Alger ont scandé haut et fort leur soutien aux étudiants malmenés par les forces de police et appelé à soutenir la marche de ce mardi. Les enseignants universitaires eux aussi ont appelé à y prendre part massivement. Ils y seront nombreux, mais certainement pas celles et ceux qui, à l’instar de cette enseignante et responsable de département à l’ITFC, qui ne rate aucune occasion pour vilipender le Hirak, loin de toute critique au sens scientifique du terme, et demander quels sont parmi ses étudiants qui y prennent part, histoire d’exercer quelques occultes pressions là où cela pourrait faire mal…
A 9h30, personne n’ose encore s’aventurer dans le périmètre habituellement dédié aux premiers rassemblements avant la marche, mais l’on sent comme une présence accrue aux alentours. Deux étudiantes se hasardent sur l’esplanade des Martyrs, dans l’aire située entre les bouches de métro où des ouvriers d’Edeval, l’entreprise d’aménagement des espaces verts, sont aux petits soins avec un gazon envahissant et insatiable en eau, particulièrement par ces journées caniculaires.
Un départ dans le calme et la sérénité
Il faudra attendre encore une demi-heure pour que se forme à l’autre bout de l’esplanade le premier carré de manifestants. A l’antipode du fourgon cellulaire. Comme pour conjurer le mal. On y reconnaît certains visages habitués du Hirak comme ce retraité du secteur de la métallurgie qui vient chaque mardi et vendredi de Réghaïa, en tenue traditionnelle algéroise. L’homme à la démarche «spectrale» tant il donne cette impression de glisser plutôt que de marcher. Et puis il y a les femmes du Hirak. Ces femmes-courage. Certaines sont âgées, d’autres un peu moins. Elles portent le hidjeb ou pas. Mais toutes portent les stigmates d’une Algérie meurtrie. Et pour certaines, de lourdes pathologies en sus. Diabétiques ou hypertendues, elles tiennent à prendre part au Hirak avec tous les risques qu’elles encourent. La plus surprenante parmi elles est certainement Baya, la cinquantaine, une suite interminable de pathologies. Elle est aussi la plus courageuse. Un cancer qui a valu une ablation mammaire et des métastases. Un diabète tenace, une hypertension persistante, une phlébite et bien d’autres atteintes. A cause de la chimio, tous les 21 jours, sa glycémie est constamment dans les valeurs hautes. Le fameux «HI» du glucomètre signifiant une glycémie supérieur à 5 g/l, ce qui a pour effet de provoquer chez elle moult malaises. Mais ses hyperglycémies ne sont pas du fait seul des effets de la chimio. Il y a aussi le stress lié aux interpellations des mardis et vendredis successifs. «Chaque personne qui monte dans le fourgon cellulaire, c’est une partie de moi qui monte avec lui. Et j’ai mal pour eux, pour mon pays.» Baya a tout perdu. Un mari qui a demandé le divorce dès l’instant où il a su qu’elle «perdait» sa poitrine. Des parents qui ne sont plus de ce monde et un avenir qui ne lui appartient plus. Mais depuis le Hirak, elle a la foi. Une croyance inébranlable en une jeunesse et en un peuple avide de liberté et de justice. Le Hirak lui a redonné goût à la vie, même si elle sait que sa vie peut prendre fin à tout moment. «Si je dois mourir, soupire-t-elle, que cela se produise durant le Hirak. Je partirai l’âme en paix, un peu comme une martyre…»
Il y a aussi beaucoup d’absents. Parmi les citoyens surtout. Ceux déjà arrêtés lors des vendredi 13 et mardi 17 septembre, mais aussi de plus récents, comme Farid, cet activiste du Hirak, interpellé ce dimanche et dont on est sans nouvelles…
Une autre absence. Celle de Benyoucef Melouk endeuillé par la perte cruelle de sa petite fille Dyna Nour, trois ans et quatre mois. Une malformation cardiaque congénitale. Son cas ne pouvait être soigné ici, faute de moyens et de compétences, mais comme ni ses parents ni ses grands-parents ne sont des pontes du régime, elle ne bénéficiera d’aucune prise en charge, dans un pays où l’on s’acharne à soigner à l’étranger, un président ou des ministres grabataires, et où on laisse mourir une petite fille qui devrait avoir toute la vie devant elle. Leurs vies valent-elles mieux que les nôtres ?
Les citoyens se rassemblent en attendant les étudiants, tapis aux alentours. Par précaution. Puis le ton est donné. Les premières clameurs. «tahia Djazaïr ! Tahia Djazaïr !» reprises en chœur par les manifestants. La présence policière est discrète. En retrait, même si les civils sont nombreux au sein de la manifestation.
Les étudiants, telle une éclosion de joie, rejoignent la manifestation et prennent la tête du cortège. Ils sont tous là. Les têtes de pont du Hirak estudiantin. D’ailleurs, tous les citoyens présents insistent sur ce point : «Les étudiants en tête du cortège !» On déploie la bannière nationale, faite d’emblèmes successifs noués les uns aux autres. Et on avance au son des slogans hostiles au système, au régime et à ses dirigeants.
On s’arrête. Le temps de chanter Qassaman, quelque peu «malmené» en raison des impondérables de ces dernières semaines. Puis le cortège s’ébranle, déterminé, à l’assaut de la rue Bab Azzoun. «Hé ho, leblad bladna ou n’dirou rayna» (Notre pays est nôtre et nous y ferons ce que bon nous semble). Loin d’être un slogan anarchiste, il traduit simplement une volonté et un choix populaires.
La loi sur les hydrocarbures n’est pas en reste. Le bradage des ressources du pays est dénoncé par les étudiants et les citoyens. Sur une pancarte, un citoyen pose la question : «A quel agenda le pouvoir illégitime obéit-il à travers la loi sur les hydrocarbures ?» Ce qui suscite plusieurs réponses dans la foule : «le pétrole contre la mascarade électorale» et «Le pétrole moyennant le silence des occidentaux sur la question des droits de l’homme». Un autre renchérit : «D’ailleurs, en Egypte, Al Sissi a-t-il été inquiété un jour par les Occidentaux ? Et la France, par exemple, condamne-t-elle le massacre des Yéménites par les Al-Saoud ? Non !»
C’est à la fois une marche, une manifestation et des débats pédestres entre citoyens et étudiants. Chaque halte est l’instant pour développer une idée, une thèse. Entre deux slogans. Il y a ceux qui chahutent et ceux qui chuchotent. Les deux abondent dans le même sens. Une pancarte résume bien cette «praxis» : «L’essentiel dans une marche n’est pas d’arriver le premier, mais de continuer jusqu’à l’arrivée. L’Algérie n’est pas à vendre !».
La procession met presque une heure pour arriver à la place Emir Abdelkader. De nombreuses haltes entre Bab Azzoun, Square Port-Saïd et rue Ben M’hidi, à la fois pour affiner la tête du cortège, mais aussi marquer des temps forts par des chants et des slogans repris en masse par les manifestants. Ces haltes permirent aussi aux retardataires de rejoindre la marche…
Le fait notable de cette première tranche de la manifestation des étudiants et citoyens : pas l’ombre d’une interpellation ou d’une intervention policière…
Yasmine au cœur
du Hirak estudiantin
C’est à hauteur de la place Emir Abdelkader que des centaines d’affichettes portant la mention : «Tu n’es plus seule ô toi la valeureuse ! Yasmine Nour El Hoda Dahmani». Yasmine c’est cette étudiante arrêtée le fameux mardi 17 septembre et mise sous mandat de dépôt à El Harrach. Son seul tort, avoir porté une pancarte sur laquelle elle dénonçait la corruption et le régime corrompu.
Inconnue même parmi les animateurs du hirak estudiantin, c’est une jeune étudiante en droit, sans histoire, qui s’est retrouvée par un malencontreux détour, ou mauvais tour de l’histoire, au cœur d’un drame qui concerne aujourd’hui une centaine de jeunes emprisonnés pour des prétextes fallacieux et détenus en prison, à l’encontre même des dispositions du code pénal qui réserve le mandat de dépôt aux criminels. Mais faut-il encore leur reconnaître un statut de détenu d’opinion ou de prisonniers politiques…
Son nom, Dahmani Yasmine est sur toutes les lèvres. Sa photo est portée par des étudiants mais aussi par des inconnus. Des jeunes, des vieux et des femmes. Yasmine est ce mardi l’amie, la sœur, la cause de milliers d’Algériens.
L’hélicoptère de la police tournoie toujours au-dessus de la tête du cortège. Mais son «tchop-tchop» est étouffé par les cris et les chants des manifestants. Ali la pointe est invoqué plusieurs fois tout au long de la marche. Ses répliques cultes dans «La bataille d’Alger» sont reprises par certains manifestants. Le seul à lui disputer la notoriété est le chef d’Etat-major, Gaïd Salah. La chanson «carte echiffa» revient au-devant de la scène assortie de la question relative aux hydrocarbures et à la loi de finances. Les généraux ne sont pas en reste. C’est une marche mémorable. Au bas mot, le double, en participation, de celle du 10 septembre qui, déjà faisait peur et qui a enclenché les mesures dissuasives que l’on sait. Que dire alors de celle-ci ? Qu’elle enclenche une dynamique de renouveau, ce second souffle du Hirak que nous évoquions précédemment et qui semble se concrétiser chaque semaine un peu plus. Enfin, hormis les quelques heurts qui se comptent sur les bouts des doigts d’une seule main qui ont émaillé le dernier quart d’heure du carré post-Qassaman de la fin de la marche, rue Khettabi, la manifestation a été «silmiya», immensément pacifique, aussi bien du côté des manifestants que du côté des forces de l’ordre. Pourvu que ça dure !