Rien ne semble venir à bout d’un Hirak résolument déterminé à aller de l’avant. Ou jusqu’au bout. Qu’importent les fluctuations des chiffres et du moment, sa capacité à se régénérer et à insuffler au mouvement une dynamique renouvelée surprendra toujours…

La même configuration sécuritaire que vendredi dernier. Des dizaines de véhicules de police à la queue leu leu et des centaines de policiers anti-émeutes en position d’attente. Ils profitent de ce répit matinal, qui pour fumer une cigarette, qui pour appeler sa famille ou sa fiancée, qui pour piquer un petit roupillon à l’intérieur d’un fourgon, à l’abri du regard du chef.
Aux alentours, les cafés et les commerces sont ouverts. Sandwicheries et glaciers en sont aux derniers préparatifs. Les étals du marché Clauzel se vident progressivement. En plus d’être un jour particulier, depuis le 22 février dernier, Alger se réveille tôt le vendredi.
Quid du « noyau » des irréductibles en ce 33e vendredi ? Les informations qui circulent depuis la matinée, et confirmées par des témoins visuels, font état de nombreuses arrestations du côté de la Grande-Poste, mais aussi dans le périmètre immédiat de la mosquée Errahma. Vendredi dernier, c’est devant cette mosquée que le carré des irréductibles a pris son départ.
Deux fourgons cellulaires et autant de véhicules de police sont positionnés aux abords de la mosquée. De nombreux policiers en civil sont en position. La rue Khelifa Boukhalfa devient un piège pour tout manifestant potentiel. Selon des témoignages catégoriques, six arrestations ont eu lieu à l’intérieur de la mosquée, bravant la sacralité et l’inviolabilité d’un lieu de culte.
Il est 11h. Encore des interpellations. Deux quidams tentent le tout pour le tout au moment de grimper dans le fourgon cellulaire et prennent leurs jambes à leur cou. Ils sont vite appréhendés, le secteur grouille de policiers en civil.

Inquiétantes arrestations
De nombreuses interpellations suivront dont l’une en direct sur un Facebook Live du journal en ligne « interlignes ». Alors qu’il filmait l’arrivée des premiers manifestants, massés dans les rues avoisinantes à la mosquée Errahma, Bouzid Ichalalene se fait happer par des policiers au moment où dans son champ de vision, deux policiers emmènent un manifestant. Il a juste le temps de dire : « Voilà, une arrestation en direct ! ». Du coup, de direct, il y en avait deux arrestations… Il sera relâché quelques heures plus tard.
En sera-t-il de même pour les nombreux manifestants arrêtés ce vendredi ? Nonobstant les pratiques dissuasives visant à semer la peur et la crainte au sein des manifestants, il y a la pratique du fichage systématique, contraire aux idéaux de la déclaration universelle des droit de l’Homme qui trône dans le hall de nombreux commissariats, mais aussi les arrestations ciblées avec comme finalité une présentation devant le juge d’instruction avec l’une des accusations en vogue par les temps qui courent qu’il s’agisse d’atteinte à l’unité nationale, au moral des troupes ou l’incitation à attroupement, même non armé. C’est à ce moment-là que l’on se rend compte que certains articles du code pénal sont liberticides par anticipation…
Alger toujours verrouillée aux entrées, l’est aussi de l’intérieur. Pas de manifestations avant 14h. A croire que ce bras de fer qui se déroule chaque matinée de vendredi entre policiers et hirakiens irréductibles a pour objet l’occupation d’un espace urbain que les premiers considèrent comme zone interdite réglementée, alors que les seconds le considèrent comme espace de liberté et d’expression à reconquérir chaque vendredi avant le Hirak…
Le « noyau » des irréductibles se forment face à une mosquée Errahma assiégée. Le nombre grandissant de manifestants finira par s’imposer et imposer le respect. Les accès vers la place Audin sont fermés. Le carré, fort de près de 200 personnes, est coincé rue Didouche Mourad, à hauteur d’Algérie-Ferries, en contrebas du commissariat du 6e arrondissement, scandant sans relâche des mots d’ordre de défi et de déni du système en place et à sa tête le chef d’Etat-major.
Il faudra attendre 13h pour que l’accès à Didouche Mourad, Place Audin jusqu’à Khemisti soit autorisé aux manifestants, avec un couloir réservé aux véhicules. Par contre, c’est la chasse aux motocycles comme chaque vendredi où les départs en fourrière sont nombreux.
La foule enfle aux abords de la Grande-Poste. Les mots d’ordre et les slogans sont sans ambiguïté, ni fard à l’égard du pouvoir, des élections, de la justice, de la presse et même de la police.
Dans la masse colorée des manifestants, Louisa Ighilahriz, malgré son handicap, marchera quelques centaines de mètres, d’Audin jusqu’à la Grande-Poste, portant en étendard un tee-shirt noir sur lequel est écrit en blanc : « Libérez le détenu d’opinion Hamza Djaoudi ». Il s’agit de ce jeune navigateur qui, pour avoir dénoncé les malversations des Emiratis au port d’Alger, s’est retrouvé en prison… Un peu plus loin, le sourd le plus bruyant d’Alger pousse son cri strident. Sa façon à lui de vilipender la « issaba » et ses ramifications. Au même moment, on apprend que Mourad Amiri, militant des droits humains, est arrêté place des Martyrs. Une arrestation ciblée ? Il sera, lui aussi relâché quelques heures plus tard. Pour rappel, il doit comparaître ce dimanche, 6 octobre, devant le tribunal de Sidi M’hamed suite à une plainte de son ancien employeur… le ministère de l’Intérieur.
Aux dernières nouvelles, un autre militant de RAJ, Massi Aïssous, vient d’être arrêté dans un café à proximité de l’APN…

Pas d’élections pour le Hirak !
Toujours aussi intraitable, le Hirak rejette « les élections de Gaïd Salah ». C’est ainsi qu’elles sont décrites sur de nombreuses pancartes et tous les slogans les rapportent à la personne du chef d’Etat-major.
Du «Non au 5e mandat !» au «Remplissez vos formulaires aux Emirats !», la rupture est totale. «Total» est aussi mis en cause, comme sur cette pancarte « La souveraineté nationale cédée à Total et à Exxon Mobil ». L’enjeu n’est pas seulement électif, il est celui d’un devenir qui semble hypothéqué…
Le Hirak dit « Non aux élections » parce qu’il y a Bouregaâ, Tabbou, Boumala et de nombreux jeunes en prison. Les carrés en leur honneur se multiplient, même en dehors des cadres connus, réseau de lutte contre la répression et CNLD, très présents en ce 33e vendredi.
Tout le long de la marche, les manifestants porteurs de pancartes redoublent de créativité : « Un loup ne devient jamais un berger… » ou encore «Nettoyage sans relâche pour une Algérie anti-taches ».
Et comme chaque vendredi, le Dr Djamel Oulmane exhibe sa caricature du moment. Elle reprend la thématique de ce slogan à propos des «mouches électroniques»  : «Ecoute ô mouche, mon père m’a recommandé de ne point voter pour les issabate ». Sur le dessin, une urne, certes transparente, justement pour laisser apparaître une mouche campant sur son mets préféré… Pour la petite histoire, le Dr Oulmane est un ancien bédéiste de la revue de BD des années 70, M’quidech…
Encore une page de tournée du Hirk en ce 33e vendredi. Soumeya, cette adorable petite fille qui accompagne son papa chaque vendredi et aimerait venir le mardi, mais elle a classe, a fini par y croire très fort. Ce qui s’apparentait à un jeu au début est devenu une croyance forte au fil des jours.
Sur le chemin du retour, elle demande à son papa si elle peut venir demain (aujourd’hui, NDLR) 5 octobre pour la marche. Elle ne sait sûrement pas ce qui s’est passé ce jour-là il y a 31 ans, mais elle a surtout entendu les manifestants en parler. Et ces manifestants qui la connaissent sont devenus un peu sa famille…