Une sorte d’union sacrée a lieu chaque mardi à partir de la place des Martyrs. Etudiants et citoyens, toutes tendances confondues, se retrouvent désormais soudés autour d’une double revendication : la fin d’un système et la refondation de l’Algérie.

Il est 9 heures, place des Martyrs. L’équipe des secouristes du Croissant rouge est la première sur les lieux, comme à l’accoutumée. Tout autour, des policiers en tenue ont pris position en plusieurs points de la place. Nous sommes loin de la tension du fameux mardi 17 septembre et de ses interpellations massives qui ont valu à deux étudiants, dont une fille, une mise sous mandat de dépôt. D’ailleurs, même le temps est clément.
Et puis, les vrombissements de moteurs diesel avec ce cliquetis particulier, reconnaissable et quelque peu inquiétant… Les immaculés carrosses. Deux fourgons cellulaires prennent position à proximité des arrêts de bus. L’espace où se rassemblent habituellement les étudiants est rapidement occupé par des policiers en civil, rejoints par les «tuniques bleues».
A 9 h 45, premières interpellations. Deux jeunes sont contrôlés, leurs sacs à dos fouillés. Ils sont acheminés vers le premier fourgon cellulaire. Leurs affaires et surtout leurs smartphones confisqués. En presque une demi-heure, on en comptera une vingtaine. Pour la plupart des jeunes, dont probablement des étudiants. Même un monsieur d’un certain âge leur emboîtera le pas. Des interpellations et des arrestations sans violence.
La tension est palpable. Seules les femmes et la presse semblent épargnées. Une dame âgée a le visage blême. Elle est diabétique insulino-requérante. Sa glycémie était bien élevée ce matin, au sortir de chez elle. Et là, elle la sent grimper vertigineusement. Le stress provoqué par ces arrestations y est pour quelque chose. «Chaque jeune qui se fait embarquer, c’est mon cœur qui saigne… C’est insupportable !» Ses lèvres sont sèches, signe typique, entre autres, de l’hyperglycémie. Elle s’humecte les lèvres et regarde impuissante le ballet des arrestations. Ses yeux sont tristes.
Avec d’autres femmes, elles finissent par former un petit groupe sous l’œil des policiers. Parmi elles, Meriem, cette étudiante en journalisme, absente depuis quelques semaines, elle ne reconnaît plus l’ambiance du Hirak estudiantin. «Et le débat, il n’y a plus de
débat ?» Malheureusement non. Depuis trois semaines.
Moh de Polytech arrive, nonchalamment. Il est inquiet et préfère aller faire un tour, loin de ce qui s’apparente désormais à une souricière. Au même moment, un jeune est poussé à prendre place dans le fourgon cellulaire. Il s’y dirige en souriant. Confiant. Une dame dira : «Nous avons des enfants dignes et courageux. Là où même des adultes ont pleuré, ils y vont avec la sourire.» Le sourire, label de ce Hirak.
A l’autre bout de l’esplanade entre les deux bouches de métro, un attroupement a lieu. Une tentative d’arrestation à laquelle s’opposent des femmes. Encore elles ! Une femme crie sa douleur et sa colère, entourée d’autres femmes et de citoyens et, au milieu, des policiers qui tentent d’extirper un manifestant. Ce à quoi les présents répondent en masse : «Eddouna gaâ lel habs !» (Emprisonnez-nous tous !). Il n’en fallait pas plus pour mettre le feu aux poudres. Celles du Hirak. Un premier carré se forme. Les étudiants apparaîssent subitement comme sortis de nulle part. Et la marche s’ébranle.
Résolument contre l’échéance électorale
Il est 10h20. Et c’est aux cris de : «Assou ala Tliba machi ala talaba !» (surveillez Tliba et non les étudiants), par allusion à la fuite supposée de l’oligarque et non moins député, que l’APN vient de dépouiller de son immunité parlementaire et qui se retrouve dans le collimateur de la justice, que le cortège pénètre dans Bab Azzoun. C’est à ce moment-là que Benyoucef Melouk fait son apparition, arrivé tardivement par train de Blida. Dans sa besace, ses fameuses Unes dont une en particulier qu’il tient à montrer. Elle date de 2001, journal Liberté, et rappelle les événements de juin de cette année-là, alors que Benflis était chef du gouvernement. «Ni Benflis ni Tebboune scandera Melouk, encore moins d’élections ! Qu’ils partent tous !»
La procession enfle au fur et à mesure qu’elle avance. Une sorte d’effet boule de neige. Un microcosme social en mouvement. Toutes les catégories sociales y sont représentées. L’enseignant universitaire côtoie l’ouvrier, la femme au foyer côtoie la femme-médecin, le hidjeb aux côtés du jean’s, la barbe et le kamis près des cheveux longs et du débardeur… Des jeunes, des moins jeunes, des vieux et même des enfants. Un universitaire dira : «ce qui unit tout ce beau monde, c’est leur attitude résolue contre la mascarade électorale et partant contre le système. Comprenons-nous bien, nous ne sommes pas contre les élections, mais contre un processus électoral biaisé d’avance. En plus, les tenants du système ont trop attenté aux libertés et aux principes démocratiques pour pouvoir prétendre nous offrir des élections honnêtes et transparentes.»
Slogans et pancartes s’opposent à un… 5e mandat et les chants mettent en garde contre les dérives autoritaires. Et comme à chaque fois, le chef d’Etat-major n’est pas épargné par les critiques. Le «djibou BRI djibou saâ’iqa» a repris du service. Ce slogan qui a coûté à Bouteflika son trône en moins de 40 jours…
La dernière supposée sortie de l’UE est fortement dénoncée. «Non aux ingérences étrangères !» Dans l’adversité, les Algériens sont profondément patriotiques. L’Algérie avant tout ! «Qouloulhoum h’na redjala machi r’khess ! Qouloulhoum ala d’zaïr n’amrou lehbess !» (Dites-leur que nous sommes des hommes et non des pleutres ! Dites-leur que pour l’Algérie nous irons tous en prison !)
En marge de la procession, marchant seule, khalti El Djouher chante le Hirak sur un air bédouin. Ce sont ses propres compositions où elle fait l’éloge du pacifisme, de la fraternité et de la liberté. Elle ne rate aucun mardi. Ni vendredi. Elle fait partie de ces assidus du Hirak. Dans ses deux versions hebdomadaires.
Comme Rabah le vieux retraité de Catel ou Oumeyma cette frêle petite fille toujours accrochée aux jupons de sa maman. Deux générations aux antipodes l’une de l’autre, mais un seul dénominateur commun : un Algérie nouvelle. Celle où Rabah pourra choisir la structure hospitalière la plus appropriée pour soigner sa prostate sans avoir à courir les hôpitaux et Oumeyma choisir ses jouets…

Hirak de tous les espoirs
11h30. La marche citoyenne contourne la statue de l’Emir. C’est là où l’on a une première estimation de l’ampleur de la manifestation. De la place Emir, la portion de la rue Ben M’hidi est plein jusqu’à la rue Ali Boumendjel. Un petit calcul à l’aide de Google Earth et de ses outils de mesure permet à partir d’un polygone, de déterminer une surface et de pouvoir estimer, à raison de trois personnes en moyenne au m² sur un tronçon de 600 à 800 mètres, et de dénombrer entre 6000 et 7000 personnes. Durant tout le mois d’août, la moyenne de la participation au Hirak estudiantin se situait entre 1000 et 1500 personnes.
C’est depuis le mardi 10 septembre que ce chiffre a littéralement explosé, avec plus de 10 000 personnes ce jour-là.
C’est cet inattendu rebond, coïncidant aussi avec celui du vendredi 13 qui a mis en émoi tous les services de sécurité et enclenché le bouclage de la place des Martyrs ainsi que les mesures coercitives et dissuasives à l’égard des manifestants. La théâtralité de l’arrestation de manifestants, le dispositif policier, les fourgons cellulaires, tout cela au vu et au su de tous, procède de cette démarche dissuasive et
d’inculquation de la peur. L’on notera qu’aussi bien vendredi dernier que ce mardi, ces arrestations se sont déroulées sans aucune forme de violence. Avec bonhommie presque même si la majorité des interpellés, hormis les exceptions, seront relâchés en fin de matinée ou de journée. Sauf que l’image reste forte.
Arrivée boulevard Amirouche, la manifestation est à son paroxysme. Il est 12h30. Une marée humaine déferle vers la place Maurétania, gênée par l’accès en entonnoir sur l’extrême droite de la trémie, interdite d’accès aux manifestants tout comme le tunnel des facultés. La procession s’étoffe enfin, en montant la rue Ferroukhi, puis Didouche Mourad vers la Grande-Poste.
Slogans hostiles au pouvoir, aux élections, à Gaïd Salah. Des affiches aux effigies de détenus d’opinion rappellent que l’on s’achemine vers des élections «libres et démocratiques» alors que des jeunes sont privés de liberté depuis trois mois et que les atteintes à la pratique démocratique ne se comptent plus. Parmi les parents de détenus, on reconnaît les pères Aouissi et Chalal. Souad Leftissi est présente également, venue de sa lointaine Skikda. Un peu comme son frère Messaoud le faisait chaque vendredi. L’esprit combatif et déterminé semble être un trait de famille chez les Leftissi.
La marche continue jusqu’à la lisière de la place Khemisti, en scandant «Rouhou amrou listimarat fe Imarat» (Allez remplir vos formulaires aux Emirats) ou encore, «Libérez les otages, pas de vote avec le chantage !» et enfin, «la main dans la main jusqu’à l’indépendance !». L’hélico de la police, à chaque vol stationnaire, a droit au fameux «Zoomez, zoomez…»
12h30, les deux Abdou, étudiants animateurs du Hirak estudiantin, montés sur les épaules de leurs camarades appellent les étudiants et les citoyens à «rejoindre le sit-in en faveur des détenus d’opinion qui a lieu chaque jeudi, rue de la Liberté, à proximité du tribunal de Sidi M’hamed. Aujourd’hui, ce sont eux et demain c’est peut-être l’un d’entre nous, diront-ils, soyons solidaires !» On chante Qassaman, la main sur le cœur. Fin de la manifestation. Peut-être pas pour les irréductibles qui continueront pendant une vingtaine de minutes à chanter, scander et à reprendre en chœur les vers enflammés du jeune Tarek, cet étudiant tribun, désormais de retour. Mais le carré des irréductibles ne durera pas au-delà. Il est fermement encerclé, étouffé, dispersé. A un moment, il y eut même un mouvement de foule et de panique. Omar y perdra un soulier. Il rentrera chez lui en claudiquant. «Qu’est-ce perdre un soulier quand l’avenir du pays est en jeu ?» Il sourit, puis se perd dans la foule bigarrée de ce Hirak en dispersion, où l’emblème national ne flotte pas, mais marche. Inexorablement.