La marche de ce mardi a failli ne pas se tenir et pour cause ! Un important maillage policier à la place des Martyrs et des arrestations en cascade dès la première heure. Cela n’a pas empêché une mobilisation forte, à l’initiative des femmes qui viennent chaque mardi soutenir la marche des étudiants. Grandiose démonstration citoyenne en ce 30e mardi du Hirak estudiantin.

A 9 heures, place des Martyrs, les premières interpellations ont déjà eu lieu. Une douzaine de citoyens parmi les matinaux embarqués manu militari pour un commissariat inconnu. Le ballet des fourgons cellulaires « châssis long » n’augure rien de bon. Entre les policiers en tenue d’intervention, de nombreux « civils » occupent la place sur toute son étendue. Contrôles d’identité et fouilles systématiques. Des étudiants sont, après contrôle, invités à prendre place dans le carrosse blanc aux côtés d’autres citoyens, des habitués du Hirak du vendredi notamment.


Ceux du « noyau » des irréductibles. Ceux qui font le Hirak du vendredi dès 10h du matin. Un activiste du Hirak, qui a réussi a évité le maillage policier, atteste que « les agents sont venus avec des photos de manifestants… » S’agirait-il d’une opération ciblée ?
Le temps passe. Il est 10h. Grande tension. Des femmes habituées du mardi estudiantin sont assises en retrait de l’esplanade occupée par les seuls policiers. Une dame lance à sa voisine : « A croire que c’est eux qui vont faire la marche… ». Un officier s’approche d’elles et leur demande, avec correction, de quitter les lieux. Une dame âgée lui rétorque : « Pourquoi, que faisons-nous de répréhensible ? Rien ! Alors nous ne bougerons pas ! ». Le policier a des difficultés à convaincre, même s’il reste respectueux et exemplaire ! A quelques mètres, un activiste bien connu des Hirak du mardi et du vendredi est encadré par deux policiers. Sans opposer de résistance, il se laisse guider vers le fourgon cellulaire.
A 10h15. Un cri sorti de l’autre bouche de métro, la seule ouverte d’ailleurs, fait trembler cette chape de plomb qui s’est abattue sur la place des Martyrs. Une vieille dame, haute comme trois pommes, emblème national en cape et pancarte en l’air, avance dignement, scandant des slogans hostiles à Gaïd Salah. Intrusion surréaliste au milieu de policiers sur le qui-vive depuis ce matin et là, ce petit bout de femme, a le temps de traverser toute l’agora entre les deux bouches de métro, d’exécuter un tour d’honneur devant les dizaines de personnes parquées devant la bouche de métro et que les policiers s’apprêtent à évacuer. Le temps semble suspendu jusqu’à ce qu’une policière en civil lui arrache la pancarte des mains, assez brutalement. La vieille dame s’accroche à sa pancarte. En vain. Mais elle a réussi à enflammer la foule. A mettre le feu aux poudres. Celles du Hirak de ce mardi. Alors des dizaines de gosiers se libèrent et vocifèrent. « Makanch el vote, wallah men dirou ! Bedoui Bensalah lazem itirou ! Hata berressass alina tirou, wallah mana habsine ! » (Pas de vote, nous n’irons pas ! Bedoui et Bensalah doivent partir ! Même si vous nous tiriez dessus, nous ne nous arrêterons pas !). Le ton est donné. Les policiers opèrent quelques intrusions dans la foule compacte. Les femmes, les premières accourent. Cibles : des agitateurs ou supposés comme tels. Ils sont embarqués dans un fourgon cellulaire derrière les bus. Une femme pleure. Ils viennent d’embarquer son mari. D’autres femmes la consolent. Une autre à un malaise. Entretemps, d’autres citoyens et beaucoup d’étudiants ont rejoint le rassemblement. On reconnaît les animateurs habituels de la marche du mardi. Celle-ci s’ébranle en dépit du dispositif policier. Sans Qassaman. Il est 10h20.

Les marcheurs, intraitables sur les élections
10H42. Douze longues minutes pour parcourir le trajet place des Martyrs – Square Port-Saïd, en passant par la rue Bab Azzoun, qui a vibré de mille intensités aux cris des étudiants et des citoyens, dénonçant la mascarade électorale en cours. Le « makanch intikhabat m3al issabat ! » (Pas d’élections avec la bande !) retentit des dizaines de fois. On innove aussi : « Yel Gaïd voti fel imarat » (Gaïd, si tu as envie de voter, fais-le aux Emirats).
Le cortège marque une pose au sortir de la rue Bab Azzoun. On entonne Qassaman. Pas question d’omettre un rituel plus que symbolique. L’hymne national en plus d’être une constante, c’est aussi l’âme de ce Hirak.
Pour celui qui connaît le Hirak du mardi, beaucoup de visages manquent à l’appel. Il y a d’abord Benyoucef Melouk, assailli par une mauvaise bronchite et, ensuite, toutes ces figures arrêtées vendredi dernier et ce jour. Un manifestant livre son analyse : «  Ils pensent pouvoir décapiter le Hirak en arrêtant ceux qu’ils croient être les dirigeants de ce mouvement. Alors, il leur faudra arrêter 40 millions d’Algériens ! » Saïd, lui, est plus perplexe : « Si l’on se fie à cette logique, il va y en avoir des arrestations dans les jours à venir. Cependant, ce qui me rassure, c’est que ces arrestations traduisent une peur-panique de ce pouvoir. Ce qui veut dire que le Hirak leur fait vraiment peur et qu’il n’ont pas en main toutes les cartes pour faire passer en force leurs élections ».
Le cortège avance. Il ne fait pas d’analyses. Il réagit avec force mais de manière pacifique. « Silmiya, silmiya » tonné tel un leitmotiv aux côtés des mots d’ordre de refus de l’élection présidentielle. Les pancartes de fortune, gribouillées au gros feutre sont on ne peut plus explicites : « Les élections du 12 décembre ? Je n’aurais même pas besoin de les boycotter, le peuple les fera tomber ! ». Sur une autre, « Emprisonnez-nous tous, tuez-nous tous ! Il n’y aura pas d’élections ! ».
Rue Abane-Ramdane, devant le siège de l’ex-Panel, quelques petites pointes lancées à Karim Younès. Le cortège ne s’y attarde pas. Un étudiant dira : « Ce panel est un détail insignifiant de l’histoire et le restera comme tel. Si ses membres pensent pouvoir entrer dans l’histoire de ce pays, un jour, ils se trompent. En fait, ils sont entrés, de facto, dans les poubelles de l’histoire ! »
Place Emir Abdelkader, le cortège fort de quelques milliers de manifestants marque une halte. On chante « Min Djibalina ». Rue Ben Boulaïd, la parallèle qui surplombe l’APN et la rue Asselah-Hocine, est jalonnée par un imposant convoi de camions de police dont un lance-eau. L’accès aux rues adjacentes est filtré et interdit à tout mouvement de foule.
L’imposante marche de ce mardi avance imperturbable, riche de sa diversité et de sa détermination. Beaucoup de femmes sont présentes. Ce qui fera dire à Saïd : « Sans les femmes, point de révolution ! » Pour preuve, c’est une femme qui a déclenché la marche d’aujourd’hui…

« Retrouvons-nous vendredi plus mobilisés que jamais ! »
A 11h30, le cortège de plus en plus imposant arrive à la fin de l’avenue Pasteur. Face aux policiers qui bloquent l’accès au tunnel des facultés, les manifestants lancent ce mardi aussi leur « assou ala el petrol, ma taâssouch ala tunnel » (Protégez le pétrole, pas le tunnel des facultés !). Du haut d’un balcon, une caméra d’une chaîne télé honnie par les manifestants filme la procession.
La réponse ne se fait pas attendre : « Zoomez, zoomez, ô fils de goumier ». La marche redescend par la rue du 19-Mai, tourne à gauche et emprunte la rue Addoun pour rejoindre le boulevard Amirouche, encore plus imposante, contre toute attente.
Les slogans sont toujours réfractaires aux élections. On exige la libération des détenus. On dénonce la politique d’assiègement de la capitale en passant devant l’imposant cordon bleu de policiers place Audin, qui tente de canaliser le flot de manifestants.
Vers 12h30, l’interpellation d’un étudiant fait ruer comme un seul homme la manifestation citoyens-étudiants. La foule assiège le bus de la police et exige la libération du jeune étudiant. Il sera libéré.
« Nous devons être solidaires », clame un citoyen, « ces arrestations sont on ne peut plus arbitraires. Réagissons ensemble et avec force chaque fois que l’un de nous est arrêté, mais toujours dans un esprit pacifique. C’est cela notre force ! »
On avance à l’orée de la rue Khattabi où un dispositif policier barre l’accès à la Grande-Poste. Les étudiants préfèrent éviter tout affrontement qui pourrait se révéler déplorable. On entonne Qassaman de fin de la marche. Officiellement.
Pourtant, c’est un carré d’irréductibles anormalement dense, de plus de 1 500 personnes, qui persistera jusqu’aux environ de 13h40, soit encore une bonne heure.
Aux alentours de 13h, alors que ce carré est cerné par les policiers, en son cœur retentit le slogan « Les Algériens Imazighen, ou ch’nana fel gaïd » (n’en déplaise à El Gaïd), devenu une sorte de cri de ralliement qui précède l’apparition d’un drapeau berbère. Effectivement, tel a été le cas. Un emblème amazigh a flotté pendant plusieurs secondes au-dessus des têtes des manifestants et au moment où l’hélicoptère de la police effectuait un détour, masqué par les bâtisses. Beaucoup de manifestants savent désormais que l’hélicoptère, doté de puissantes caméras, capables de lire la marque d’un tee-shirt, sert à identifier et localiser les manifestants… Cette fois donc elle n’a pas eu, peut-être, le temps d’identifier les porteurs du drapeau furtif…
Sur le promontoire d’une des bouches de métro, une banderole en marge du Hirak, mais en plein dans la détresse humaine. Une famille de la ville Ben M’hidi, dans la wilaya d’El Tarf, demande des éclaircissements au ministre de la Justice sur la mort suspecte de leur bébé Ahmed, âgé de deux mois, en janvier dernier. Selon le père, il aurait été victime d’un trafic d’organes…
Les manifestants remercient comme chaque fois les étudiants, « yaâtikoum essaha ya talaba » et promettent d’être encore plus nombreux ce vendredi, au nom de ceux qui ont été injustement arrêtés et au nom de la deuxième république. 13H20.L’étau policier se resserre selon la technique de l’étouffement. Quelques manifestants tente un sit-in, mais ils sont vite dissuadés par le contact dur et froid des boucliers, mais davantage par le caractère « silmiya » de leur action. Et paradoxalement, c’est un vieux qui, excédé par la rudesse des policiers, leur lancera : « Vous voudriez me chassez de chez moi ? Je suis dans mon pays, je marche où je veux ! » De jeunes policiers baissent les yeux et le laisse dire. Une dame dira alors, « dans un pays où les jeunes respectent encore les vieux, il y a encore de l’espoir… » Et elle lance aux policiers : « A vendredi, ouled bladi ! ».