S’il ne donne pas de futur au passé, le présent nous enseigne au moins que des évènements politiques qui se sont déroulés il y a longtemps peuvent durablement marquer le champ socio-politique dans le pays. Preuve en est le débat relatif au Hirak et aux thèses d’infiltration du mouvement par un courant islamiste rêvant d’une revanche sur l’histoire…

Par Selma Allane
Il y a trente ans, la rue algérienne était prise par l’ivresse islamiste radicale. Le FIS, aujourd’hui dissous, gagnait la première manche des premières législatives de l’ère du pluralisme post-octobre 1988 et s’apprêtait à les remporter totalement à leur deuxième manche avant que les généraux «décideurs» de l’époque, comme on les appelait, ne décident de lui faire barrage.
L’histoire et ses terribles conséquences sur la vie du pays sont connues. Elles sont rappelées aujourd’hui dans le monde de l’édition par le livre-témoignage de l’ancien correspond de l’AFP – lire notre édition de jeudi 3 juin –, mais l’anniversaire de ces évènements n’est rappelé par aucun membre du gouvernement ni signalé par aucun média lourd public et privé.
Les lois sur la réconciliation promulguées dans les années Bouteflika n’encouragent pas la commémoration de ces évènements tragiques et l’interdisent même au motif que la «tragédie nationale», dénomination officielle de cette séquence de notre histoire, doit être soustraite à toutes sortes de manipulation politique ou autres.
Derrière le dispositif politico-juridique que des spécialistes et des responsables politiques de l’ère bouteflikiste ont décrit, non sans justesse, de «déradicalisation» – un processus qui aura permis de vider les maquis (dixit l’ancien chef de la diplomatie Abdelkader Messahel), il y avait d’autres raisons : solder la décennie rouge ou noire, qu’importe les dénominations, et enterrer son souvenir traumatisant. Les différents appareils concernés de l’Etat se sont chargés d’étouffer son histoire comme ses mémoires, redoublant d’efforts pour focaliser sur celle plus glorieuse et plus consensuelle des mémoires des luttes anticoloniales et de la guerre d’indépendance 1954-1962.
Absente à l’échelle institutionnelle et officielle, la mémoire de ces années n’a jamais été aussi présente dans le corps social et politique non institutionnalisé, pour désigner les forces de l’opposition au pouvoir et à son gouvernement. Si l’édition la remet en jeu avec la publication du livre d’Amer Ouali sur les «années FIS», elle a toujours vécu de manière souterraine dans l’imaginaire collectif algérien, traquée souvent par l’art et la culture comme l’indiquait le cinéaste Karim Moussaoui.

Ligne de partage
A la sortie de son film «En attendant les hirondelles», il déclarait en 2017 que «nous sommes hantés par le fantôme de la décennie noire». Deux ou trois ans plus tard, le fantôme a repris corps et est devenu un élément du débat politique actuel et une ligne de partage au sein du mouvement populaire pour le changement, le hirak. Cette ligne est apparue avec l’apparition dans les marches populaires de portraits de «disparus» et de slogans réclamant la vérité sur ce qui leur est arrivé pendant les manifestations insurrectionnels du FIS et surtout après l’interruption du processus électoral en janvier 1992 et le basculement du pays dans la violence massive des attentats des groupes islamistes, des massacres et des stratégies sécuritaires qui ont été développés contre eux par le pouvoir jusqu’au tournant des années 2000.
Elle s’est creusée davantage au surgissement de mots d’ordre contre les services de sécurité accusés d’être des vecteurs et des agents du terrorisme et à la suite de l’inquiétude toujours prégnante suscitée par l’activisme notamment médiatique de Rachad et de ses membres les plus en vue qu’on soupçonne de se servir du Hirak comme rampe de lancement du courant islamiste radical et de le «purger» des crimes qu’il a commis ou qui ont été perpétrés en son nom voici trente ans. Le fossé s’est alors creusé entre ceux qui considèrent qu’il ne fallait pas craindre ce courant, dont ses adversaires et ses ennemis s’en servent pour «diaboliser» le hirak et pour «désarmer» sa force mobilisatrice face au pouvoir, et ceux qui considèrent que le courant islamiste présente un danger néofissiste pour le projet de démocratisation prôné par le mouvement, à moins de faire preuve de naïveté politique comme les islamo-gauchistes algériens, indique la militante de la société civile Sabrina Rahmani. Une campagne en souvenir des violences islamistes a été, rappelons-le, lancée sur les réseaux sociaux le 22 mars 2021, Journée contre l’oubli des victimes du terrorisme : sous le mot-clé #Mansinach
Dans une déclaration récente, le sociologue Nacer Djabi voyait dans le brandissement de «Rachad, une vieille menace et une carte dépassée». Elle consiste à «jouer sur les frayeurs et les points faibles de la société algérienne, mais elle est en tant que telle vouée à l’échec» comme la «menace régionaliste». Interrogé sur le sujet, le journaliste et écrivain Abdelkader Harichane estime que la «résurgence d’une menace de l’ex-FIS via Rachad, qui a avant tout une présence active à travers sa télévision et les réseaux sociaux, est la bonne nouvelle pour le pouvoir qui a tout fait pour éteindre la contestation hirakiste sans y parvenir jusqu’à ce qu’il décide l’interdiction des marches». Auteur de deux ouvrages «Le FIS et le Pouvoir» (1999) et «La tragédie algérienne et ses hommes» (2019), cet essayiste estime que le «FIS a été définitivement anéanti» et que brandir la menace Rachad «n’est pas convaincante» et conduit à la survaloriser politiquement dans le but d’accentuer cette frange du Hirak encore marquée par la décennie sanglante. Le journaliste Fayçal Metaoui estime que «l’apparition du slogan «moukhabarate Irhabiya» a «sans doute ravivé les contradictions» longtemps tues au sein du mouvement populaire pour le changement et accentué les divergences entre les courants qui le constituent. Selon lui, beaucoup de gens ont déserté les marches du Hirak sous la crainte de voir le courant islamiste «vampiriser» le projet de démocratisation auxquels ils aspirent. Cette crainte s’est aggravée, explique-t-il, par le retard pris par le mouvement populaire de «passer à l’élaboration d’un projet politique alternatif et consensuel pour avancer et réaliser le changement» que le pays attend. L’audience et la visibilité qu’a pris Rachad, considère-t-il, ont montré ce que beaucoup n’ont pas voulu ou pu voir : «Un mouvement populaire quel qu’il soit doit à un moment de son évolution passer à l’élaboration d’un projet politique alternatif et consensuel pour avancer et réaliser le changement».