Un Hirak qui a commencé plus tôt que d’habitude avec le carré des irréductibles se livrant à un mouvement de flux et de reflux entre l’avenue Khattabi et le siège du RCD jusqu’au déferlement d’après 14h où il sera quelque peu difficile de se mouvoir dans l’axe Didouche Mourad – Grande Poste.

Les ombrages de la place Khemisti sont tous occupés dès les premières heures de la matinée. Il y a d’abord les policiers réquisitionnés pour le Hirak, cet autre «opération hebdomadaire» de plus grande envergure que la prière du vendredi, connue dans le jargon policier d’«opération hebdomadaire», du moins, jusqu’il y a quelques années, et ensuite tous les «vendredisards», ces maquisards du vendredi, qui attendent l’heure décisive pour se mettre en mouvement. Le bassin en contrebas est vide ce vendredi. Vidé la veille. D’aucuns avaient pensé que le préposé au vidage avait fini par rejoindre le Hirak et il laisserait donc le bassin rempli d’eau pour que les enfants du mouvement puissent s’y rafraîchir et s’y baigner. Il n’en fut rien. Il vient de rentrer de congé.
Dix heures trente et déjà le premier carré du Hirak d’avant le Hirak, le fameux carré des irréductibles, prend corps et s’ébranle à contre-sens de la rue Didouche Mourad. Slogans hostiles au système, au panel et à Gaïd Salah.
«Asmaâ yel Gaïd, dawla madaniya» (écoute El Gaid, Etat civil ! ). Les généraux ne sont pas en reste, vilipendés à leur tour, comme à chaque vendredi.
Ce premier cortège de la manifestation du vendredi arrive à proximité du siège du RCD où un imposant cordon protège le no man’s land, décrété depuis le début du Hirak, et dont la frontière commence au Sacré-cœur. Pas question d’aller plus loin. Les manifestants le savent et ils n’insistent pas. Quatre officiers avancent et insistent auprès des manifestants pour ne pas franchir la limite. Une vieille dame, habituée au rassemblement matinal, force le passage, brandissant sa canne et haranguant les policiers : «Je suis chez moi, dans mon pays et je vais où je veux ! Je suis libre !» Cette fille de chahid ne comprend pas qu’on puisse lui interdire de se mouvoir dans sa ville en toute liberté : «Mon père est mort pour que je sois libre et vous voulez m’interdire mon propre pays et ma propre ville ?» Un manifestant l’embrasse sur la tête et tente de la persuader de rebrousser chemin. Ce qu’elle fit à contre-cœur tout en hurlant sa colère et sa détermination à faire partir la «issaba» et ses ramifications actuelles au sein du système.
Le cortège redescend vers Audin cahin-caha, tant les carrés sont disparates, comme livrés à eux-mêmes. Des volontaires tentent d’y mettre de l’ordre. Fait insolite, un taxi s’arrête au beau milieu de la chaussée. Le chauffeur, l’air grave, éteint le moteur, descend de son véhicule et se dirige vers les manifestants, l’air menaçant, il leur tient ses propos : «Vous ne pouvez rien contre El Gaïd et à 14h on vous montrera ce dont nous sommes capables… !» Il a fait sourire les manifestants qui l’ont gentiment raccompagné vers son taxi sous les chants et les slogans dédiés à Gaïd Salah.
Benyoucef Melouk, arrivé directement de la gare est porté sur les épaules d’un manifestant. Un étudiant qui a déjà eu à le porter sur ses épaules mardi dernier, lors de la marche des étudiants. Melouk est, désormais, une figure incontournable du Hirak algérois, tant il jouit d’une grande estime auprès des manifestants pour son franc-parler, mais surtout pour son parcours et son combat unique dans l’histoire de l’Algérie, contre l’hydre du système.
La manifestation désormais aux allures de cortège, dépasse la place Audin sous l’œil vigilant d’un dispositif policier alerte. L’hélicoptère a fait son apparition et fait plusieurs vols stationnaires au-dessus des manifestants qui, encore une fois, se font rabrouer avenue Khattabi par une vague bleue. Ils remontent vers Audin et prennent leurs quartiers à proximité du café «Club 54», mais les policiers les en dissuadent. Ils remontent un peu plus haut, près des arrêts de bus, en attendant le grand rush, toujours dans un esprit «silmiya».

Les détenus aux premières loges
Il est midi-trente. Des membres du collectif des familles de détenus d’opinion tiennent un petit briefing avant de prendre le départ pour un parcours qui les mènera, aux côtés des membres du réseau de lutte contre la répression, de la rue Asselah Hocine vers leur emplacement habituel près de la fac central. Banderoles et affiches à l’effigie des détenus sont prêtes. Au cours de la discussion, une question lancinante est posée par Arezki Chalal, père du détenu Amokrane, porteur de drapeau : «Il y a le vendredi, jour du Hirak et le mardi jour de manifestation des étudiants, seriez-vous d’accord pour que nous occupions un troisième jour dans la semaine dédié aux détenus d’opinion ?» L’idée fait son chemin.
14h. L’afflux des manifestants commence. Conséquent. Didouche Mourad libère ses énergies. Divers carrés avancent vers la grande poste. Parmi eux, un en particulier, ne passe pas inaperçu. Celui des «disparus des années 90» et des «détenus» de cette même période. Des banderoles et des pancartes. Hormis celle d’Oum Amine, ce jeune enlevé dans les années 90 alors qu’il n’avait que 16 ans, quasiment toutes les autres portent juste des photos. Sans noms, ni dates. Si la question des disparitions est suffisamment documentée quant à l’identité des personnes disparues, celle des détenus pose un sérieux problème de statut de ces supposés détenus. L’ont-ils été pour terrorisme ou pour délit d’opinions ? Trop de zones d’ombre entourent cette histoire. En tout cas, ce n’est pas le fait du hasard qu’elle refasse surface dans le contexte actuel et dans le sillage des détenus du Hirak. Sur une des banderoles, les pourtours de mains tâchés de sang et à l’intérieur les photos de Toufik, Tartag et Nezzar…
Les carrés se suivent et ne se ressemblent pas. Karim Tabbou est tout seul ce vendredi, sans Bouchachi. Un carré pro-FFS arbore des banderoles demandant la libération de Bouregaâ. Le carré des femmes et son inusable banderole occupe l’espace habituel devant le portail de la fac centrale, côté Audin. Louisa ighil Ahriz est dans les parages. Il y a aussi des avocats et des citoyens venus de Tizi Ouzou manifester à Alger, malgré le blocus.
Le collectif de soutien au jeune Hamza Djaoudi, venu en force, une vingtaine de jeunes arborant des tee-shirts noirs avec inscription blanche, de face et de dos, demandant la libération de Hamza Djaoudi et celle de tous les détenus d’opinions. Pour rappel, Hamza Djaoudi a dénoncé dans une vidéo sur les réseaux sociaux, des malversations au port d’Alger et la mainmise des émiratis sur les destinées de cette importante infrastructure économique. Depuis, il est sous mandat de dépôt à la prison d’El-Harrach.
Dans la cohue rue Didouche Mourad, un cortège ne passe pas inaperçu. Hadj Lakhdar «moul el imara» qui s’en prend, comme chaque vendredi, à «el issaba». Flanqué de la tenue qui a fait son personnage, il draine une foule joyeuse et bruyante «Owé ! Yel Gaïd ana machi bandi ! Owé ! Ana Rani ala bladi n’difendi» (El Gaïd je ne suis pas un bandit ! je défends juste mon pays !).
Difficile dès 14h30 de se frayer un chemin sur l’axe Didouche Mourad – Grande Poste tant la foule est dense. Le sourd-muet le plus bruyant d’Alger est là. Il fait entendre son cri strident. Son cri de colère. D’autres sourds-muets sont là aussi, arborant des gilets distinctifs. D’autres handicapés font également partie du Hirak. Chaque vendredi. Les aveugles reconnaissables à leurs cannes blanches et les handicapés moteurs sur leurs chaises motorisées. On vient aussi au Hirak en béquilles et même en déambulateurs.
C’est un vendredi riche en couleurs et très expressif à voir le nombre de robes et de tenues traditionnelles et la profusion de pancartes aux citations les plus diverses. Sur l’une d’elle, lourde de sens, on peut lire : «Ceux qui ne bougent pas ne peuvent pas sentir leurs chaînes». Sur une autre, plus directe : «Pas de dialogue sauf avec les décideurs !» que contredit quelque peu une autre : «Le seul dialogue possible : la négociation de votre départ !». Une autre encore, peut-être un tantinet équivoque : «Pas d’intimidations ! L’armée est nôtre et la police sont nos frères !». Et il y a celle-ci, tenue par une jeune fille qui y croit fermement : «L’amour de son pays est le premier devoir de l’homme civilisé. Alors soyons unis pour que l’Algérie regagne sa fierté et sa valeur.»
Face au café «Club 54», le «Hyde Park» Algérois a planté ses tréteaux. Une sono mobile, un micro, un escabeau. Parole pour tous. Une pancarte invite à discourir : «Algiers speaker’s corner». Dans les quatre langues.
Il a fait chaud. Il a fait beau. Beaucoup de monde. Gargotes et glaciers ont fait le plein. Les vendeurs de bouteilles d’eau fraîche ont fini par les distribuer gracieusement. Au même moment, un journaliste et son cameraman d’El Hayet TV sont chassés de la manifestation aux cris de «El Magharibia télé du peuple».
Meriem, cette jeune étudiante qui fait des vidéos sur le Hirak et les partage à chaque fois sur Twitter, n’a pas pu s’empêcher de faire une grimace. El Magharibia TV lui a volé les siennes, vidéos et photos, mardi passé, sans même lui demander son avis…