Vingt-huit ans après l’assassinat du Président Mohamed Boudiaf, le 29 juin 1992, l’histoire n’a toujours pas tout révélé sur son meurtre, alors que le pays entrait dans la spirale infernale de la décennie noire. Et comme chaque année en pareille circonstance de commémoration de la disparition tragique de ce digne fils de l’Algérie, les questions reviennent tarauder encore les esprits et titiller la mémoire dans l’espoir que la vérité, celle qu’attend son fils, ses proches et ceux qui l’ont aimé, éclate.

En attendant, il restera le mystérieux et angoissant jeu du hasard et de l’histoire, un entremêlement qui fera dire à quelqu’un qui le connaissait et qui ne l’a pas oublié : « S’il est un mois de l’année qui a marqué la vie de Mohamed Boudiaf, il semble bien que ce soit le mois de juin. Il est né en juin. Son enlèvement a eu lieu le 21 juin 1963, par la police de Ben Bella, premier président de l’Algérie indépendante. Les «  22 » se sont réunis le 26 juin 1954. Les Messalistes lui ont fait un traquenard et l’ont passé à tabac un mois de juin. Il est victime d’un lâche assassinat le 29 juin 1992. Même son assassin présumé est jugé le 3 juin 1995 ».
Des coïncidences à donner le tournis mais qui correspondent bien au personnage, comme en témoigne son fils Nacer. « Au mois de mai 1992, déclare-t-il, le journaliste indépendant Pierre Devoluy avait réalisé un long entretien qui n’a jamais été diffusé. Voici son témoignage : le Président Boudiaf ne sait pas qu’il n’a plus que quelques jours à vivre. Fataliste, il dit : « Quant à ma destinée, je suis croyant et tout en essayant de diriger au mieux notre vie, nous sommes guidés par une main supérieure, la seule règle est d’agir pour le bien de tous, jamais pour ses propres intérêts. C’est ma règle. A partir de là, tout peut m’arriver demain. »
Et s’il faut sans doute encore attendre beaucoup plus que ces 28 ans passés pour savoir ce qui s’est précisément passé, cela n’empêchera pas l’histoire de l’Algérie de conserver, à jamais, une place privilégiée pour cette figure historique exceptionnelle qui, après des années d’exil au Maroc, avait accepté de retourner dans son pays à l’appel d’un autre devoir. Celui qui consistait à sauver l’Algérie de la crise socio-politique dans laquelle elle allait pourtant s’engouffrer pendant des années, au lendemain de l’arrêt du processus électoral pour faire barrière au Fis-dissous, mais aussi de la démission du président Chadli Bendjedid, en janvier 1992.
A l’appel du Haut-comité d’Etat pour prendre les destinées du pays en l’absence d’un président, Boudiaf avait fini par répondre présent pour le poste de président de cette institution dirigeante. 166 jours après son retour en Algérie, le président du HCE sera lâchement assassiné, vers 11H30, en pleine conférence à la Maison de la culture d’Annaba. L’assassin était un membre de la Garde présidentielle, M’barek Boumaarafi.
Né le 23 juin 1919 à M’sila, le moudjahid Mohamed Boudiaf avait adhéré au Parti du peuple algérien (PPA) après les massacres du 8 mai 1945, devenant un leader à l’Organisation spéciale (1947-1950). De juin 1953 à février 1954, il est chargé de l’organisation de la Fédération de France du MTLD. En mars 1954, il forme le CRUA et est élu, en mai de la même année, responsable national du premier Comité révolutionnaire dont les membres furent désignés par lui-même. Quelques mois plus tard, le 23 novembre de la même année, il sera l’un des six chefs à décider de la lutte armée et du déclenchement de la glorieuse guerre de libération nationale, le 1er novembre 1954.

Un « jour funeste »…
Trois jours après, le 26 octobre 1954, il quitte l’Algérie pour rejoindre la délégation extérieure du comité au sein de laquelle il assume la responsabilité politico-militaire de l’Ouest (Espagne et Maroc). Le 22 octobre 1956, il est arrêté lors de l’arraisonnement de l’avion de Rabat et reste emprisonné jusqu’au 19 mars 1962. Mohamed Boudiaf fut membre de tous les CNRA, et à titre honorifique du CCE, ministre d’Etat dans les deux premiers GPRA et vice-président au sein du troisième.
Lors de la réunion de Tripoli en mai 1962, il refuse de faire partie du Bureau Politique et quitte cette réunion après avoir remis une lettre motivant son départ au bureau de la session et une procuration à Aït Ahmed. De retour en Algérie, il s’oppose au groupe de Tlemcen et rejoint Tizi Ouzou en juillet 1962. Cet épisode prend fin avec le compromis du 2 août 1962, qui voit l’entrée de Boudiaf au « Bureau Politique ». Il en démissionne quelques semaines après en refusant de s’associer à l’appel à l’affrontement armé. Il refuse, de même, le mandat de député à la première Assemblée nationale. Plus tard, il explique les raisons qui l’ont poussé à prendre de telles décisions.
Boudiaf a été parmi les premiers opposants à Ben Bella en 1962. Après avoir montré ses idées opposantes au régime établi, il a été incarcéré. En 1964, il recouvre sa liberté et s’oppose à la nouvelle Constitution. Cette fois, le pouvoir le condamne à mort. Boudiaf a quitté le pays vers le Maroc où il vivra un exil de 28 ans.
« Les autres pays nous ont devancés par la science et la technologie. L’islam… », ce sont là les derniers mots prononcés par le défunt. Ces propos sont restés gravés dans la mémoire collective des Algériens, consternés par le meurtre d’un symbole de la Révolution algérienne et d’un « messie » de la démocratie et de la lutte contre la corruption. «Ce jour funeste restera gravé dans ma mémoire et celle de beaucoup d’Algériens qui ont ressenti un immense gâchis, parce que l’espoir qu’a suscité Mohamed Boudiaf venait de s’envoler pour laisser l’Algérie à des lendemains incertains, avec le résultat qu’on connaît, plus de 250 000 morts et des milliers de disparus», avait déclaré son fils Nacer. n