Vendredi dernier, ils ont promis d’être là pour ce 25e numéro. Ils l’ont fait, en chants et en couleurs. Août ne dérogera pas aux règles du Hirak. Août sera le mois de la continuité. De la détermination.

Pour un aussi long week-end qui s’annonce à la veille d’une fête comme l’Aïd el Adha, Alger a pour habitude de se vider littéralement d’une partie de ses habitants, en partance pour une célébration de la fête de l’Aïd au «bled», berceau familial. Une fois n’est pas coutume, Alger est au rendez-vous de cette 25e édition du Hirak populaire.
Leïla, cette enseignante à la retraite qui habite Ksar El Boukhari, et qui vient chaque vendredi depuis le 1er mars, a pris très tôt un taxi collectif à destination d’Alger. Malgré une grosse fatigue et un jeûne, celui des 10 derniers jours de Dhou El Hidja, elle a tenu à y prendre part. «J’aurais considéré cela comme un manquement à un devoir patriotique que de ne pas venir. Et puis, je préfère encore renforcer les rangs des manifestants». Vendredi passé, elle a été interpellée par la police pour une histoire de photos. On te les supprime et tu t’en vas. En ce moment, c’est une véritable hantise. Aussi bien les photos que les «live». Trop d’images dans ce Hirak qui échappent à tout contrôle, malgré l’«imprimatur» imposée aux médias lourds.
Ces télés honnies, dénoncées, vilipendées, chassées par les manifestants, ne se hasardent au sein de la foule qu’aux premières heures de la journée, bien avant le rush des manifestants. Elles trouveront toujours des avis laudateurs, mais très souvent, ce que les équipes de terrain enregistrent ne passera pas. Dans le meilleur des cas, l’intervention est «nettoyée» et l’on ne garde que la «bonne réponse» en relation avec la «bonne question». C’est le jeu favori d’une équipe de l’Entv, renouvelé chaque vendredi.
Plus loin, face à l’ancien cercle Taleb Abderrahmane, c’est une équipe d’El Hayat TV qui est mise à mal. «Passez intégralement ce que nous vous disons et vous serez respectés pour cela». L’équipe finit par plier bagages et quitter les lieux où un débat citoyen s’improvise sur les questions brûlantes de l’heure. Le panel de Karim Younes, Gaïd Salah, le dialogue, les présidentielles, les détenus d’opinion.
Au bout d’un moment, la foule grossit et le «noyau» des irréductibles se forme. Il s’ébranle en direction de la place Audin en empruntant le corridor que constitue le trottoir fermé sur un côté par une armada de véhicules de police.
11h40. La cinquantaine de personnes au départ est maintenant près de 200. La vieille dame de vendredi dernier est là. Un carton à la main sur lequel est griffonné au gros feutre «Système dégage».
«Ma anoumouch hata irouhou» (Pas de baignade juqu’à leur départ). Ils remontent à contre-courant Didouche Mourad, scandant les slogans du Hirak, hostiles à Gaïd, Bensalah, Bedoui, Karim Younès.
Bizarrement, aucun dispositif de police pour les contrer. Point d’interpellations directes aussi. Même si l’on évoque des interpellations matinales. Ils remontent ainsi jusqu’au siège du RCD où un cordon bleu leur barre la route. Sans violence. Les manifestants scandent «Qasba, Bab El Oued, imazighen !», en hommage aux deux militants du RCD, Samira Messouci et Billal Bacha, emprisonnés pour port de drapeau amazigh.
Au bout d’un moment, le cortège rebrousse chemin et se redirige vers Audin. A mi-chemin, une silhouette familière exhibe une pancarte en trois volets. Benyoucef Melouk et ses Unes. Arrivé en retard pour cause d’absence de trains toute la matinée entre Blida et Alger.
Les manifestants accourent vers lui, le serrent dans leurs bras, l’embrassent sur le front.
«Melouk est avec nous !» lance un manifestant. Il ouvre la marche sous les acclamations et les youyous des femmes. Vers treize heures, il rejoindra les manifestants qui prendront le départ de Belcourt. Ils ont tellement insisté pour qu’il soit des leurs.
Le cortège s’avance vers la Grande-poste. Déterminé. Chanson de Gaïd et diatribes à l’endroit de tout ce qui émane des cercles du pouvoir. Dans le grésillement d’un talkie-walkie : «Laissez-les passer»…

«Allo ! El Gaïd ! Je suis dans la marche, je fais quoi ?»
Un des traits de l’Algérien, une sorte de marque de fabrique, c’est son penchant pour l’humour caustique s’agissant de la chose politique. Chaque vendredi apporte sa touche humoristique. On a eu Les Daltons, Plage Audin, le nageur en palmes, masque et tuba, etc. Il y a aussi le «trait» d’humour du Dr Djamel Oulmane, ses dessins imprimés sur affiches carrées, et bien d’autres manifestations de cet humour intrinsèque au Hirak.
Aujourd’hui, c’est l’apparition d’un combiné téléphonique dans la manifestation. Par allusion à la «justice du téléphone» et aux injonctions téléphoniques. Combiné collé à son oreille, il a une communication fictive avec le chef d’état-major. «Mon général, je suis dans la marche et ils disent que vous devriez partir. Je leur dis quoi ?». Un autre reprend le combiné : «Allo, monsieur le juge, faites juste votre travail en votre âme et conscience, c’est tout ce qu’on vous demande !»
Beaucoup de manifestants s’y sont pris au jeu du combiné téléphonique, chacun interpellant la personne de son choix. Certains ont même «appelé» la prison d’El Harrach pour parler à Ouyahia… Ouyahia qui apparaîtra plus tard sous les traits d’un squelette, victime des méfaits du yaourt…
Un autre manifestant, lui, téléphonera à Nezzar. «Ya si Nezzar ! ça ne marchera pas avec nous ! Tu as été l’un des leurs, débrouille-toi tout seul». Sa dernière prestation sur Youtube est un non-événement pour les acteurs du Hirak. Même les pancartes qui demandaient son jugement ne sont pas apparues ce vendredi. Pour ce vieux manifestant, «l’histoire l’a déjà suffisamment jugé».

Hirak, permanence estivale
Dès 14h, affluence au sortir de la prière du vendredi. Mais pas que les prieurs. Beaucoup d’Algérois préfèrent désormais rejoindre la grande procession après la prière. Chaleur et dispositif policier obligent !
Le carré des femmes a installé son bivouac. On reconnaît les militantes du réseau Wassila. Il y a Soumia Salhi. Juste à côté, avec son inamovible chapeau de paille, Arezki Aït Larbi. Assise sur une chaise, Louisette Ighilahriz attire les hommages et les selfies.
Deux cents mètres plus loin, c’est le réseau de lutte contre la répression qui marque sa présence par ses banderoles et les photos de détenus d’opinion. Les photos de Bouregaâ, Challal, Ould Taleb, Bibi, Hilal et tous les autres, portés par des anonymes ou par des personnes connues du réseau et du barreau.
Au passage, la foule scande invariablement : «Libérez nos fils, bande d’oppresseurs ! Laissez-les passer l’Aïd en famille !».
Il y a aussi les photos des «disparus» de la décennie noire. Ce pan obscur de notre histoire. Il y a cette femme qui est à son 25e vendredi avec la même pancarte, celle de son fils disparu à l’âge de 16 ans, enlevé, selon elle, par la police de l’époque.
Remontant Didouche-Mourad à contre-courant, Bouchachi prend son bain de foule hebdomadaire. L’occasion d’échanger et de se laisser prendre en selfies avec ses fans. Fethi Gherras, du MDS, est l’hôte du collectif de soutien à Lakhdar Bouregaâ et Mahmoud Rechidi entonne des mots d’ordre contre le système avec les membres du réseau de lutte contre la répression. D’autres personnalités n’ont pas fini encore d’arpenter la rue Didouche Mourad…
15h30. Le Hirak, en continuelle procession, avance sous une chaleur torride. Les bouteilles d’eau se vendent comme des petits-pains. Des balcons, les riverains ont sorti les gros moyens, les tuyaux d’arrosage pour refroidir l’air et l’asphalte. Les brumisateurs portés par des volontaires ne semblent plus suffire. L’eau, élément de la vie.
Adultes et enfants prennent un réel plaisir à se mouiller intégralement pour échapper à l’étau de la fournaise de ce 9e jour d’août. La chaleur de l’été, Gaïd Salah et les promesses de Karim Younès n’auront pas suffi à dévier le Hirak de sa trajectoire. Il n’en a été que plus beau ce vendredi. Sauvé ? Pour répondre à cette modeste pancarte au format A4 qui dit «Sauvons le Hirak»…