L’Algérie s’apprête à vivre à partir d’aujourd’hui et jusqu’à samedi un week-end politique d’exception. Sa singularité est de ramener le pays au souvenir de cette journée extraordinaire du 22 février 2019 lorsque des milliers de gens sont sortis contre l’ancien président Bouteflika pour l’obliger, deux mois après, fin avril, à quitter le pouvoir qu’il s’obstinait vouloir, jusqu’à la nausée, garder.

Lui qui avait durant ces vingt ans de règne fait du terme « dignité » son mot-valise, il l’abandonnera dans un habit d’intérieur, face caméra, en renonçant à son projet de 5e mandat et en entraînant dans sa chute l’effondrement d’un régime qui, dans ses dernières années et ses derniers mois, tenait davantage du royaume d’Ubu et de la cour du roi Pétaud que d’une république.
Les ex-hauts responsables, anciens Premiers ministres, ministres et walis aujourd’hui incarcérés et poursuivis par la justice pour abus de pouvoir, corruption aggravée et délits de privatisation de l’Etat et du bien public avec le concours actif d’anciens petits patrons devenus puissants – les oligarques – imposent, en effet, une année après, cette image de « clan » qui ne respectait plus rien des règles de cet Etat et de son fonctionnement : celui d’une gabegie et d’un désordre général organisés et couverts par une représentation politique factice et une répression tantôt déclarée tantôt pernicieuse contre lesquels la contestation populaire allait faire pesamment irruption.
Et s’armer pacifiquement pour la sauvegarde de l’Etat et réclamer le changement par le départ, d’abord, de tous les responsables qui ont porté atteinte à ses symboles. Un « miracle », dira une personnalité politique de renom. Car avant le 22 février, et bien que les signes avant-coureurs d’un ras-le-bol national ne manquaient pas à ceux qui savaient observer la société, très peu étaient raisonnablement en mesure de parier que le mouvement qu’elle allait engendrer pour occuper la rue par sa popularité pacifique pouvait faire tomber le régime de l’ancien président déchu et ébranler un système politique en cours depuis des décennies. D’autres observateurs relevaient que la peur de la décennie rouge (ou noire) – une frayeur qui a beaucoup été exploitée – n’avait plus d’effet, tout comme le scénario de la « guerre civile » qu’on brandissait à chaque revendication de changement n’opérait plus. La politique, si longtemps étouffée, reprenait ses droits dans une société profondément changée dans ses rapports aux structures du pouvoir établi, aux partis politiques et aux médias classiques.
La particularité de cette fin de semaine, donc, qui s’annonce massivement populaire par le retentissement qu’elle devrait connaître à Alger et partout dans les grandes et moyennes villes du pays, est de replonger les Algériens dans la commémoration de ce vendredi pas comme les autres.
Où l’Histoire, la leur, s’est remise en marche après qu’ils l’aient purgée de la fausse certitude qu’elle était finie sous les décombres de l’autoritarisme bouteflikien et dans l’ivresse du biberon social et des HLM du même nom. Depuis, on sait que ce mouvement populaire pour le changement, le Hirak, n’a pas seulement bouleversé les cartes du jeu politique algérien, mais qu’il s’est aussi affirmé, par son ampleur, comme l’incarnation d’une séquence inédite de la longue histoire des luttes pour les libertés et la démocratisation du pays.
Quand le Hirak bouleverse les cartes du jeu politique algérien
Son échec à remettre le compteur à zéro pour une refondation politico-institutionnelle de l’Algérie – un processus qu’il voulait par la voie transitionnelle constituante – ne l’a cependant pas empêché de rester cet acteur politique central par rapport auquel gouvernement et opposition se positionnent et construisent une part importante de leur stratégie d’action.
Et s’il a séché à repousser l’agenda du pouvoir réel qui a réussi à organiser l’élection présidentielle du 12 décembre contre laquelle il a tenté de faire obstacle, le Hirak s’est amarré dans le temps long – une aptitude jamais observée depuis un demi-siècle d’histoire algérienne contemporaine. Il s’est pareillement ancré dans l’espace public, en gardant le souffle nécessaire et suffisamment pour qu’on en parle au futur, douze mois après son surgissement et les paris nombreux toujours démentis de son épuisement ; assez pour que, d’une manière ou une autre, on en tienne compte dans la nouvelle configuration politique en cours d’élaboration – depuis l’élection d’Abdelmadjid Tebboune à la présidence de la République. S’il peut courir le risque de ne plus pouvoir imposer le même rapport de force qu’il a produit pour obtenir la démission de l’ancien président Bouteflika, le projet de refondation politico-institutionnelle de l’Algérie qu’il porte depuis une année est plus que jamais d’actualité.
Il apparaît même comme déterminant de l’avenir de l’Algérie. Quelle que soit la forme qu’il prendra, peut-être le recours à un leadership pour mieux organiser son action dans la durée et aborder avec de nouveaux atouts le nouveau cycle qui s’ouvre après une année de lutte pacifique et de début de l’an II de son parcours, ce projet en fait un acteur incontournable avec la perspective de peser, directement ou pas, dans les choix que le pays aura à prendre.