L’été, la chaleur, l’effet CAN. La contestation estudiantine s’amenuiserait-elle à l’approche des grandes vacances ? En ce 21e rendez-vous de la manifestation des étudiants, c’est le carré des irréductibles et des inconditionnels, près d’un millier d’étudiants, auxquels se sont joints des citoyens de tous bords, qui ont battu le pavé hier. Avec force et détermination.

Les équipes de secouristes du Croissant-Rouge algérien sont les premiers arrivés place des Martyrs. Dès 9h15 affluent les premiers étudiants, membres des comités autonomes et encadreurs de la marche. A priori, moins de monde attendu en ce mardi. Mais comme de coutume désormais, on organise un débat ouvert entre étudiants et citoyens sur le thème : «Pensez-vous que les actes de l’état-major confortent le Hirak ou au contraire l’entravent ? » Le sujet attire du monde. Etudiants, citoyens et agents des RG. Les avis sont partagés. Ils vont du rejet en bloc des décisions de l’état-major et, en particulier du chef d’état-major, aux positions mesurées, en passant par un «soutien critique » de quelques étudiants.
Ceux qui rejettent en bloc, jusqu’à même l’immixtion dans la vie politique du chef d’état-major, lui reprochent ses accointances passées avec le système et son soutien au 5e mandat, mais également sa responsabilité actuelle dans l’embastillement de jeunes activistes pour port du drapeau amazigh, mais aussi de l’ancien moudjahid, grande figure de la résistance et du combat libérateur. Difficile pour eux de trouver des circonstances atténuantes à un Gaïd Salah qui leur apparaît plus belliqueux que véritablement soucieux de l’unité des rangs du Hirak et du pays. « Quand on a été le copain de ceux-là mêmes qu’il a mis en prison, et qu’il a trahi en quelque sorte, peut-on véritablement lui faire confiance ? » dira cette étudiante.
Quant aux intervenants à la démarche plutôt réservée, ils se présentent comme se situant en dehors des contingences politiques. Leur méthode ? S’en tenir aux faits et rien que les faits. « Qui a rêvé un jour de voir Ouyahia ou Sellal en prison ? Personne ! Et Gaïd Salah l’a fait », lance cet étudiant. Enfin, les « soutiens critiques » à l’institution militaire et à son chef mettent en avant le critère de l’unité nationale et s’interrogent sur les risques que recèlent certains mots d’ordre qui appellent à «dégager » Gaïd Salah : « Ce serait, à mon avis, assènera cet autre étudiant, une sorte d’appel à la sédition au sein de l’institution militaire. Il n’y a pas, à mon sens, une autre explication. Par contre, le risque est grand… »
Les débats se prolongeront jusqu’à 10h40, heure où sera donné le top-départ de la marche. Qassaman retentit avec fougue, comme à chaque fois. Les étudiants, avant d’entamer leur marche, observent une minute de silence à la mémoire des supporters de l’équipe nationale, décédés dans un tragique accident de la circulation dans la wilaya de Jijel à l’issue de la victoire de l’EN sur le Nigeria et son accession à la finale de la CAN.
Les libertés en point de mire
La manifestation des étudiants est discrètement « encadrée » par des policiers plutôt détendus. Beaucoup de civils et moins de policiers en tenue de combat. Du moins, à l’entame de la marche. Le cortège s’ébranle et, d’emblée, fusent les slogans hostiles au système : « Etat civil et non militaire !», «Art 7, pouvoir au peuple, on ne joue plus Gaïd Salah !» Côté banderoles, les « badissistes » sont en force ce mardi. En termes de visibilité. Toutes les banderoles sont les leurs. Seules des pancartes font la différence, bien mince en termes d’impact, avec cette hégémonie des «badissistes». A remarquer qu’ils n’interviennent presque jamais en termes de slogans, chants ou mots d’ordre. L’enjeu pour eux est visuel surtout. Leur bataille est celle de l’image. Le cortège avance sans encombre jusqu’au square Port-Saïd. La foule se fait l’écho des diatribes pamphlétaires du jeune étudiant Tarek, devenu une sorte de messager aux propos incantatoires, très attendus depuis, chaque mardi et vendredi.
En passant à quelques mètres du tribunal Sidi-M’hamed, les étudiants rappellent aux magistrats que de jeunes innocents et un moudjahid croupissent en prison par la faute
d’une justice aux ordres. «Non à la justice du téléphone», peut-on lire sur un carton rouge. Les étudiants scandent : «Liberté pour la presse ! Indépendance de la justice ! ».
La marche draine dans son sillage de nombreux citoyens, entre jeunes, femmes et hommes de tous âges. En kamis ou en chapeau feutre. Avec ou sans barbe. En hidjeb ou à l’européenne. « Nous sommes fiers de cette jeunesse, disent-ils, l’espoir et l’avenir de ce pays, c’est eux ! ». La marche passe sous le regard de bronze de l’Emir. Direction Grande-Poste. En chemin, on annonce des funérailles chez un riverain. Le cortège passe en «mode silencieux » jusqu’au commencement de l’avenue Pasteur.

«Dites à Gaïd, navigui carte chifa»
La chaleur semble avoir eu de l’effet sur les manifestants. C’est le temps des altercations. Avec un photographe de presse, qui gênait la progression du cortège, selon le service d’ordre mis en place par les étudiants. Echanges verbaux violents. On en vient presque aux mains. Les présents invoquent « silmiya, silmiya ! ». Quelques minutes plus tard, c’est un étudiant parmi les organisateurs qui s’en prend à un agent des RG. « Pourquoi me prenez-vous en photo ? Légalement vous n’avez pas le droit !» Il ne démord pas. Un autre agent, plus expérimenté vient à la rescousse. «Calme-toi, jeune homme ! Ici, tout le monde prend tout le monde en photo. Moi-même j’ai dû être photographié des dizaines de fois ». Une étudiante tente de calmer son camarade : «De toute façon, tu n’es ni un voleur ni un escroc de la issaba ! Rien à craindre donc ! » Il est vrai que la marche était filmée, photographiée, répertoriée sous toutes les coutures. Photographes de presse, ceux des RG, Cameramen-télés, blogueurs avec une multitude de smartphones ! Il y a de quoi créer un sentiment paranoïaque chez certains. La procession passe par le boulevard Amirouche et remonte par la rue Mustapha-Ferroukhi. Arrivée à Didouche-Mourad, elle bifurque à droite, vers Audin, puis la Grande-Poste.
Tout au long du trajet, les slogans redoublent d’intensité. Les étudiants reprennent ceux des stades. Et les toutes dernières créations, comme celle qui est en passe de devenir le tube du Hirak : « Goulou lel Gaïd, navigui carta chifa ! Echaâb fayeq ! Nahina Bouteflika ! » Suit une série d’assertions, les unes aussi tranchées et tranchantes que d’autres, sur l’identité nationale, «goulou lel Gaïd, Casbah, Bab el Oued imazighen», et la détermination du Hirak à aller jusqu’au bout « gouloulhoum matahchouhanach bel ballon» (vous ne nous aurez pas avec le football). «Zoomez, zoomez ! Ya ouled el goumi, zoomez, zoomez ! » et « win rahi essahafa, win rahi » (où est la presse, où est-elle ?) Les étudiants s’en prennent aussi à la presse, télévisuelle surtout, discréditée à leurs yeux depuis un moment et dont ils ne comprennent pas la présence dans ce cas dans leur manifestation. « A quoi bon nous filmer et nous interviewer, si c’est pour ne rien montrer au JT ? » s’indigne Wafa, jeune étudiante.
La marche tire à sa fin. Arrivée à l’entrée de la rue Khattabi, elle est déviée comme la semaine passée vers la rue Addoun. S’achemine-t-on vers le même scénario que mardi passé avec l’occupation du carrefour de la Grande-poste, sur l’axe Amirouche- Zighout Youcef ?
Quelqu’un a eu le réflexe, quelque part, dans le grésillement d’un talkie-walkie, de desserrer l’étau et de permettre aux étudiants de remonter l’avenue Khemisti pour finir sur Khattabi. Par manque de chance, la procession d’étudiants bloque un cortège funéraire descendant. Propos tendus entre un automobiliste et des étudiants. Il est 12h15. Les organisateurs, ne voulant prendre aucun risque, rassemblent les leurs devant la bouche de métro jouxtant le CPA Khattabi. A midi trente, retentit Qassaman, marquant la fin de la manifestation.
Les plus irréductibles finiront par se disperser dans le calme. Avec, cependant, une impression d’inachevé. Le jeune Tarek ne livrera pas, comme à l’accoutumée, son dernier panache ce mardi. Pris d’un malaise, vingt
minutes plus tôt, il est secouru par les gilets rouges. Un citoyen leur lancera : «Prenez soin de lui, c’est un des symboles de notre Hirak.» Plus de peur que de mal. Tarek s’en remet. A charge de revanche !