5 Juillet 62–5 Juillet 2019. 57 ans d’indépendance institutionnelle et Hirak en quête de liberté. Sous une chaleur torride et malgré un dispositif policier pernicieux, les Algérois se sont réappropriés la fête de l’indépendance. Dans la contestation et la bonne humeur. Avec un grand sourire.

Haut comme trois pommes, le petit Samir, torse frêle et habillé d’un short rouge, court tout sourire vers le grand bassin de la place Khemisti, devenu depuis l’avènement des grandes chaleurs, il y a quelques semaines, la piscine populaire du Hirak, «en attendant Club des Pins», comme disent les jeunes, plus virtuoses les uns que les autres, de plongeons à «La Morisca». Samir s’accoude sur le rebord de «sa» piscine, marque un temps d’arrêt, puis se tourne vers sa maman et ses sœurs, assises sur l’herbe, en contrebas. Le petit Samir est triste. Le bassin est vide… Lui, qui rêvait de s’y baigner depuis deux semaines déjà. On a vidé son rêve de gamin en ce jour anniversaire.
Plus haut, avenue Khatabi, il est 11h et quelques centaines de policiers. Le noyau des irréductibles du Hirak du vendredi sont là. Intraitables. Pour se prémunir des incursions policières, ils s’agglutinent les uns aux autres. Les policiers en profitent pour les confiner sur le trottoir de droite. Des incursions de policiers en tenue et en civil, ciblent ceux qui donnent le plus de la voix et, du coup, deviennent des meneurs potentiels. Ils sont vite évacués vers les fourgons cellulaires. La foule coléreuse, déclame des slogans hostiles aux policiers. Au gouvernement Badoui. Au président par intérim. Et au chef d’Etat-major. «Libérez les détenus !». Les juges ne sont pas en reste. « Vous juges de la 3G, votre place est à Serkadji». Comprendre par 3G, une justice qui obtempère par téléphone… Statu quo jusqu’à midi. Les observateurs avisés sentent toutefois que ce ne sera pas un vendredi comme les autres. Malgré les appels sur Facebook de ce qui est convenu d’appeler les «mouches électroniques», annonçant la fin du Hirak, un mouvement inhabituel s’annonce dans Alger, pourtant bouclée à ses entrées est et ouest. Un flux constant d’Algérois s’achemine vers la Grande-Poste, quadrillée comme elle ne l’a jamais été auparavant.


Pratiquement, c’est le même dispositif policier déployé vendredi dernier qui a été reconduit. Plus perfide encore. Des camions à la queue leu leu, pare-chocs contre pare-chocs, des deux côtés de la rue Didouche Mourad, dans ses deux portions avant et après place Audin, complètement verrouillés. Les riverains doivent montrer patte blanche quand ils tombent sur un officier conciliant. Autrement c’est un long détour par les ruelles menant au boulevard Khemisiti.
Des accès piétons interdits aux… piétons. Des escouades de policiers qui occupent des portions entières de trottoirs rue Khattabi, du côté de la Fac Central et rue Addoun qui débouche sur la place Khemisti. Un dispositif qui a beaucoup entravé les déplacements des marcheurs, mais surtout constitué un risque potentiel de limitation d’accès de sortie en cas de mouvements de foule incontrôlables.
Trente minutes plus tard, l’arrivée en force d’un groupe de manifestants desserre l’étau autour des «irréductibles» qui forcent le cordon de police et occupent désormais toute l’avenue Khettabi. Les slogans sonnent plus fort et plus haut. Sans répit pour le pouvoir. En dépit de la chaleur et des brimades policières. Des jeunes continuent à se happer par les hommes bleus. On apprend qu’un jeune avocat et militant des droits de l’Homme, Sofiane Ouali, est arrêté par la police pour port de drapeau amazigh. Trois autres jeunes sont également signalés : Hamza Ouali, Benamara Atmane et Abderrahmane Chérifi, natifs de Béjaïa.

Algerie 05.07.2019 20ème vendredi de manifestations en Algérie. Ph :Fateh Guidoum / PPAgency



Libérez Bouragaâ ! Samira, Bacha et tous les détenus d’opinion !
Tout Didouche Mourad est telle une fourmilière. Le centre d’Alger grouille de monde. L’emblème national est à l’honneur. Avenue Khettabi un groupe déboule scandant des slogans hostiles au régime. Un homme est porté en apothéose par un jeune manifestant sur son dos. C’est Benyoucef Melouk qui, pour la première fois, manifeste un vendredi à Alger. Il est acclamé par les manifestants.
On entonne aussi un «Libérez Bouragâa !» qui sonnera comme une ritournelle durant toute cette journée. D’ailleurs, Bouragaâ et Gaïd Salah sont les deux personnalités les plus scandés ce vendredi. Louanges pour l’un et épigrammes pour l’autre.
En haut de Didouche Mourad, à hauteur du n° 87, siège du RCD, une foule en colère, de militants et sympathisants du RCD, mais aussi de citoyens démocrates pour qui, la liberté n’a pas de coloration politique, sont là pour entamer une marche de protestation qui ira rejoindre le Hirak plus loin, portant haut la revendication de libération des deux militants emprisonnés la semaine dernière : Samira Messouci et Billal Bacha. Un dispositif policier moins agressif est visible 30 mètres plus loin. Du haut du balcon du 1er étage, un drapeau amazigh est brandi par un militant, qui prend un malin plaisir à narguer les policiers en bas.
14h. La prière du vendredi est terminée depuis un moment. Les banderoles géantes auxquelles nous ont habitué les jeunes de Meissonnier ne seront plus visibles, après les «recommandations» de la police… La foule converge vers la Grande-Poste. Alger renoue avec les marches populaires d’avant le Ramadhan. Ce ne sont pas les marées humaines des 8 et 15 mars 2019, mais pour un vendredi verrouillé de la sorte, c’est une prouesse. Alger s’est réapproprié son espace de Hirak.

Point d’indépendance sans libertés démocratiques
Place Audin. Piège à pancartes. Un officier zélé s’octroie le droit de confisquer toute pancarte non conforme à ses standards, difficiles à cerner pour le reste. Il arrache des mains d’un jeune une pancarte sur laquelle est écrit : «Nom : mendjel (faucille). Fonction : ferfera (éolienne)». Apparemment, il n’en a pas apprécié l’humour…
D’autres pancartes subiront le même sort. Pour peu qu’elles s’en prennent à la personne du chef d’état-major et de sa feuille de route. Des femmes et des jeunes filles seront ainsi dépouillées de leur droit à la libre expression. Une femme excédée, leur lance : «Vous avez gâché notre fête, mais vous ne réussirez pas à entamer notre détermination ! » Plus loin, au milieu de la foule, une pancarte arrive à passer outre la vigilance du policier : «Le peuple exige et ne quémande pas !».
D’autres aussi passent l’écueil de la place Audin. Comme Djamel, ce médecin à la retraite et dessinateur à temps perdu. La semaine dernière, il s’est fait confisquer sa petite banderole. Cette fois-ci, il en a fait deux, sans manches et de moindre taille. «Comme ça, je peux facilement les cacher sous ma chemise, dit-il ». Présent chaque vendredi, il est un inconditionnel du Hirak et ses dessins font le tour des réseaux sociaux. Aujourd’hui, il ne s’est pas fait confisquer ses dessins.
Entre les manifestants, pour le second vendredi, ondule paisiblement l’immense bannière myriapode, composée de 48 drapeaux nationaux, représentant chacun une wilaya. Personne ne sait qui en est l’initiateur. Encore moins les porteurs. Petite estimation de coût, elle va chercher entre 30 et 35 millions de centimes… Si elle fait tout de même la fierté des manifestants et des passants, elle n’en est pas moins une réponse à la question de la présence du drapeau amazigh, décriée par le chef d’état-major.
Beaucoup de monde. Les manifestants eux-mêmes sont ébahis par l’ampleur de cette manifestation particulière. On se déplace difficilement dans l’axe Didouche – Grande-Poste. Les manifestants sont en sueur. La quête de l’eau fraîche est la seconde préoccupation du Hirak après la chute du système. Des balcons, on déverse des sceaux d’eau entier sur les manifestants. On arrose au tuyau. Le Hirak prend la symbolique d’un champ ensemencé en attente de floraison. Les bénévoles, munis de brumisateurs, aspergent les visages des manifestants en quête de fraîcheur. Les foules affluent encore. Ceux d’El Harrach arrivent vers 16h. Foules compactes. Déterminées. Et puis fleurissent un, deux, trois, quatre… une nuée de drapeaux amazighs sous les youyous des femmes et les chants des hommes : « Imazighen, Casbah, Bab El Oued ! » Cette fresque de couleurs chatoyantes, entre emblème national et drapeau amazigh dur quelques minutes, puis les étendards amazigh disparaissent comme par enchantement. Toujours cette technologie furtive ! Grandiose Hirak ! Malgré la chaleur et les nombreux écueils, le mouvement populaire de contestation a réussi sa gageure : faire de ce 5 Juillet la fête de tous les Algériens. La fête de leur indépendance. La fête nationale du Hirak.