Nordine Necib est un acteur discret, mais précieux du monde de l’édition en Algérie. Après avoir publié dans la difficulté des ouvrages d’histoire et de mémoire importants, dont celui, volumineux, du regretté Abdelhak Brerhi sur l’histoire
de l’université dans notre pays, il vient de sortir tout récemment un ouvrage sur
le thème du blanchiment d’argent sous la plume de Kamel Feniche, juriste et actuel président du Conseil Constitutionnel….

Reporters : Tout d’abord, depuis quand êtes-vous dans le domaine de l’édition ?
Nordine Necib : J’ai commencé à travailler dans le domaine du livre en 1996. J’avais un cousin qui avait une petite entreprise dans l’importation de livres universitaires, médicaux, scientifiques, et tout ce qui pouvait intéresser les chercheurs universitaires. En 2001, j’ai fait un passage aux éditons Enag (entreprise nationale des arts graphiques), où j’ai travaillé pendant près d’une année et demie. Ensuite, j’ai repris en main les éditions Zeryeb jusqu’en 2010. Peu de temps, après j’ai fondé ma propre maison d’édition, en l’occurrence les éditions Necib.

Qu’est-ce qui vous a motivé à créer votre propre maison d’édition et quid de vos publications ?
C’est le fait que je sois déjà dans l’univers du livre et que, pour moi, c’est une véritable passion. Et sincèrement, je ne me voyais pas faire autre chose et aller dans un autre secteur après toutes ces années dans le domaine du livre. Mon fonds d’ouvrages est essentiellement consacré à la poésie, au patrimoine, à l’histoire, aux essais et à des mémoires aussi.
Le premier livre avec lequel j’ai commencé est celui de Hachemi El Arabi, « Chronique d’un Algérien heureux ». J’ai aussi publié les mémoires d’Abdelhamid Brerhi, intitulé «Itinéraire» en deux tomes. Le titre du premier tome est «Itinéraire de l’université à la politique ». Le deuxième tome est constitué de trois volumes avec un sous-titre « le combat démocratique dans les institutions ».

Ce qui distingue les publications des éditions Necib, ce sont les ouvrages consacrés aux témoignages et mémoires de certains grands noms de la scène nationale et politique algérienne. Pourquoi ce choix ? Est-ce par devoir de mémoire ou un coup publicitaire ?
S’agissant des témoignages, ce sont des personnalités qui ont du vécu et qui ont marqué par leurs itinéraires l’histoire de l’Algérie. A l’exemple de Mohamed Aldjet « le Périple du siècle ». Toutes ces personnes sont des personnalités politiques, historiques, révolutionnaires. Cela m’honore d’avoir tous ces auteurs avec leurs points de vue dans les différents domaines dans mon fonds d’ouvrages. Chaque éditeur espère avoir ce genre de personnalités dans son catalogue, d‘autant plus que ce sont des nationalistes qui ont contribué, chacun dans son domaine, à la construction de l’édifice de l’Etat algérien. Cette fierté en tant qu’éditeur, je la ressens aussi pour notre plus récente publication, signée par le président du Conseil constitutionnel Kamel Feniche, un éminent juriste, au parcours impressionnant qui parle pour lui.

Comment s’est fait le contact avec Kamel Feniche pour que son ouvrage «le Blanchiment d’argent et son impact sur l’économie nationale et internationale» soit publié chez vous ?
On a fait connaissance, il y a deux ans, par l’intermédiaire d’un ami commun, en l’occurrence Nabil, un avocat. Cet ami m’avait confié à l’époque qu’un ami à lui, Kamel Fenniche, était en train d’écrire un ouvrage inédit dans l’histoire de l’édition en Algérie sur la question du blanchiment d’argent dans notre pays. Il avait insisté pour que je rencontre son ami en me disant, que c’est quelqu’un de bien et qui a un véritable talent d‘écriture. Suite à ma rencontre avec Kamel Feniche, le courant est tout de suite passé entre nous et nous nous sommes mis d’accord pour travailler ensemble. Il faut savoir que cette question est un sujet tabou et que pratiquement aucun Algérien n’a écrit sur le sujet car c’est vraiment délicat autant pour les auteurs que pour les éditeurs. Mais aujourd’hui, il y a un certain souffle de liberté d’écriture par rapport à ce sujet sensible. Donc c’est tout naturellement que suite à cette rencontre, j’ai pris en main le manuscrit et petit à petit le livre a avancé. On a commencé avec les différentes opérations de saisie, des révisions et des corrections. On se voyait régulièrement pour cela et il y a eu aussi des rajouts. Tout ce travail a pris près d’une année parce que, lors de notre rencontre, l’ouvrage n’était pas encore achevé. Et donc il fallait prendre le temps de bien le peaufiner étape par étape. Et c’est au mois de novembre passé que nous l’avons présenté lors du Salon international du livre d’Alger.

Quels sont les premiers échos que vous avez eu concernant le livre, d’autant qu’il a eu une résonnance particulière dans le contexte actuel que traverse l’Algérie ?
Dès sa publication, j’ai fait la distribution du livre à travers plusieurs librairies à Alger, à Oran et à Constantine. Je compte aussi me déplacer dans d’autres wilayas des Hauts-Plateaux pour le diffuser. Les premiers retours que j’ai sont très positifs. Les gens sont très intéressés par ce livre qui est purement juridique et technique et fait par un expert. Même les juristes et professionnels s’intéressent à cet ouvrage et commencent à l’acheter. Il est demandé autant par les professionnels que par les lecteurs lambda. Je tiens à remercier la presse qui a contribué à la promotion du livre pour le faire connaître, car cela nous donne vraiment un coup de main dans le contexte difficile dans lequel nous travaillons.

Quelles sont les difficultés du métier d’éditeur en Algérie ?
Le plus difficile ce sont les charges d’impression. Les derniers livres que j’ai édités, j’ai réussi à le faire grâce aux aides des amis et des auteurs à publier. Car pour moi, il est difficile d’imprimer un livre quel que soit le nombre de pages tant c’est cher. En tant que petite maison d’édition, je ne suis pas subventionné et je ne peux pas avancer comme certains éditeurs.
Ce qui me retient dans ce métier, c’est la passion sinon, j’aurais changé de métier et j’aurais opté pour un poste dans l’administration pour un minimum de stabilité car ce n’est vraiment pas facile. Ce qui nous a tués en tant qu’éditeurs, ce sont les éditeurs fantômes qui ont accaparé ce domaine. Et avec le temps on s’est rendu compte que le domaine de l’édition ne les intéresse pas et qu’ils étaient là pour avoir des subventions au détriment d’autres éditeurs sérieux qui ont fini par mettre les clefs sous la porte. D’autres éditeurs, comme moi, continuons à nous battre pour faire notre métier, on fait un peu de militantisme.

Le livre se vend-il bien en Algérie et qu’en est-il de la distribution ?
C’est vrai qu’avant, on avait le problème épineux de la distribution, cela va mieux aujourd’hui, même si le problème persiste toujours. Maintenant, on a aussi tendance à remarquer que le lectorat diminue d’année en année. On suppose que c’est dû au fait que les lecteurs habituels tels que les cadres quittent de plus en plus le pays pour émigrer vers d’autres cieux plus cléments. Et d’autre part, il y a également la concurrence de l’outil informatique, l’Internet ou d’un simple clic les lecteurs peuvent obtenir gratuitement les livres qui les intéressent. Mais je persiste à penser que le livre papier à son charme particulier et qu’il est irremplaçable. Heureusement, il existe encore des lecteurs qui sont férus du livre papier et heureusement en Algérie il y a le Salon international du livre d’Alger qui nous permet de faire quelques ventes. Chez les libraires, c’est le même constat et eux aussi souffrent du fait qu’ils n’arrivent pas à vendre beaucoup de livres. Sur Alger certes, il y a cette exception de l’existence de quatre à cinq librairies, connues des lecteurs qui achètent régulièrement des livres et sont à l’affut des nouveautés.
Selon vous, quelles seraient les solutions pour améliorer la vente des livres ?
Tout d’abord, je pense que la presse et les médias ont un grands rôle à jouer pour faire la promotion des ouvrages afin d’attirer l’attention du grand public, qui sera curieux de découvrir les ouvrages et de les acheter. Le travail promotionnel autour des livres passe aussi par une promotion de proximité entre les auteurs et les lecteurs, notamment en organisant des ventes-dédicaces qui permettent des échanges et contribuent à renforcer le lien entre les lecteurs et le livre papier. Je pense aussi qu’au niveau de la distribution, il faut sortir des grandes villes pour ratisser large en faisant des expos-ventes, un peu partout à travers le pays pour toucher d’autres publics et d’autres lecteurs qui certainement n’ont pas les moyens de se déplacer pour acquérir les livres.

Avez-vous d’autres nouveautés en plus de l’ouvrage de Kamel Feniche ?
Aux éditions Necib, nous venons juste de publier le nouveau roman de Narimane Yakhlef Chentouf «Attrape-rêves», qui vient après son précédent roman « les Foulées troubles ». Narimane Yakhlef Chentouf est aussi artiste plasticienne en plus d’être une bonne romancière qui a déjà conquis de nombreux lecteurs. Pour preuve, l’année passée lorsque l’Enag avait exposé à Paris, je leur avais demandé d’exposer avec eux son précédent roman et il s’est très bien vendu là-bas et il y a eu de très bons échos sur son talent d’écriture. Auparavant, nous avions publié le livre en langue arabe de Mohamed Salah Seddiki sur les moudjahidate et les martyres qui ont sacrifié leur vie pour l’Algérie. Un ouvrage exceptionnel qui met à l’honneur le combat de la femme durant la guerre de libération. Des femmes qu’il a connues et qu’il a côtoyées et auxquelles il a tenu à rendre hommage à leurs parcours et leurs sacrifices à travers cet ouvrage. Il y a aussi, le livre « un Périple du siècle » traduit de l’arabe au français, et tout cela grâce à l’aide des amis qui m’ont aidé à le faire. Il faut savoir que la traduction coûte aussi très cher. Ils ont estimé que c’était important pour que les francophones découvrent les travaux et les itinéraires de ces gens-là.

Considérez-vous que le travail de traduction est important pour les lecteurs ?
La traduction coûte très cher, une page traduite coûte entre 800 et 1 200 DA, mais c’est important que les francophones découvrent ce qui a été écrit en arabe et vice-versa. Pour les arabophones, c’est aussi important de traduire les ouvrages de langue française, surtout ceux des témoignages et des mémoires. L’idéal serait aussi de pouvoir traduire les ouvrages écris en tamazigh vers l’arabe et le français pour toucher un plus grand nombre de lecteurs.

Un dernier mot…
Je souhaiterais que les institutions culturelles et même éducatives puissent consacrer une part de ce budget à l’achat d’un quota de livres auprès des maisons d’édition même si ce sont de petits quotas de cent ou deux cents exemplaires. Par exemple, une institution comme la Bibliothèque nationale ou d’autres bibliothèques étatiques, en se consacrant à l’achat de petites quantités, serait d’une aide cruciale pour nous. En bénéficiant de cela l’éditeur peut au moins couvrir ses charges et surtout le coût de l‘impression, sans parler de celui de la pré-impression. Pour l’imprimeur, c’est son droit le plus absolu de réclamer souvent d’être payé rubis sur ongle. Dans le contexte économique actuel, ce n’est pas du tout évident sans une véritable implication des institutions étatiques dans le soutien et la survie des éditeurs dans notre pays. Personnellement, je continue à m’accrocher parce que j’aime beaucoup ce métier et comme je l’ai déjà dit je considère que je fais du militantisme pour offrir des ouvrages passionnants et intéressants aux lecteurs.