La jeune écrivaine arabophone Mouna Gherbi revient dans cet entretien sur son troisième roman présenté mardi dernier lors d’une rencontre organisée par la librairie Media Book. L’écrivaine, elle-même artiste, aborde son intérêt pour le ballet, le théâtre ou encore les beaux-arts. Elle revient également sur l’écriture de son texte, refusé par plusieurs maison d’édition à cause du titre « choquant ».

Reporters : Votre roman sur le parcours du personnage « Sakina » donne un aperçu de la vie difficile des artistes dans la société algérienne …
Mouna Gherbi : Je n’ai certainement pas l’expérience d’un artiste qui aurait plus de 40 ou 50 ans de carrière, mais mon parcours, que ce soit au ballet ou au théâtre, m’a montré le stress que l’on ressent sur scène, la solidarité qu’il peut y avoir entre nous. C’est aussi pour cela que le personnage Sakina réunit en fait les parcours d’une vingtaine d’artistes surtout des femmes, que j’ai pu rencontrer et avec lesquelles j’ai pu discuter. Bien sûr, ce sont des vies différentes, mais tous et toutes ont vécu les mêmes difficultés, les même obstacles, les même exclusions. C’est ce que j’ai voulu raconter sous la forme de roman, mais je pense que beaucoup d’artistes se reconnaîtront.

Justement, quels sont les points communs entre ces parcours racontés par les artistes que vous avez rencontrés ?
Nous avons tendance, dans notre société, à porter des jugements, dire cela est « bien », cela est « mal » ; mais jamais on ne se pose la question du parcours de la personne, de son éducation de ce qu’il a pu vivre. En fait, on en fait abstraction. C’est donc à partir de ses parcours que j’ai construit le personnage et débuté le roman. Et ce qui est sûr, c’est que notre société est difficile pour un artiste et surtout pour une femme artiste. On les voit sur scène, au théâtre notamment, mais pour beaucoup d’entre elles cela se fait après d’immenses sacrifices, des souffrances personnelles. Certaines, par exemple, ont été rejetées par leurs familles, d’autres ont carrément fui le milieu social où elles ont grandi.

Il s’agit donc d’une critique de la société algérienne, de son regard sur le métier d’artiste…
Au travers du parcours de Sakina, c’est en effet le regard particulier que porte notre société sur les artistes que j’ai voulu montrer, et c’est, malheureusement, une situation qui ne change pas malgré les années. Et Sakina pourrait être une chanteuse, une danseuse, une actrice ou une comédienne de théâtre… les situations se ressemblent. Par exemple, et pour parler aussi des conditions de travail, nos artistes vivent souvent dans des situations économiques et sociales très difficiles, confrontés à des producteurs qui ne les payent pas, et leurs droits ne sont protégés par aucun syndicat. Ils se battent tous les jours.

Volontairement ou non, l’ouvrage parle de politique. Et à ce titre, pensez-vous que la solution est politique ?
Oui, dans le texte plusieurs discussions entre des personnages, jeunes pour la plupart, sont l’occasion d’ouvrir un débat sur le rôle du politique dans la situation des artistes ; par ailleurs, le but a également été de montrer qu’il y a énormément de façons de voir les choses. Certains croient en une prise de conscience des politiques, d’autres non. Personnellement, je pense que cela ne suffit pas, il n’y a pas une seule raison aux difficultés que vivent les artistes algériens, la société y est pour beaucoup, et peut-être même les artistes eux-mêmes, s’ils ne montrent pas une pensée nouvelle ou s’ils ne sont pas attachés à leurs valeurs.

Vous précisez ne pas avoir connu la décennie 1990, cependant, vous en parlez et, plus encore, vous dites qu’elle a « impacté » votre vision des choses…
Il est vrai que je n’ai pas connu cette époque, autrement que par des discussions, des lectures… et même comme cela, elle m’a marquée. J’estime que cette décennie a été à l’origine d’une cassure entre la société et les artistes. Si l’on prend le seul exemple du théâtre, il y avait auparavant de émissions de télévision qui lui étaient consacrées, et le grand public, même les plus jeunes, connaissait les œuvres de grands noms, tel que Mustapha Kasderli ou Mahieddine Bachtarzi… il serait difficile de dire que c’est toujours le cas aujourd’hui. Les arts ne sont même plus enseignés dans les écoles.

Un dernier mot sur le titre du roman, vous nous avez déclaré qu’il fut la source d’incompréhension…
Le titre a peut-être choqué certaines personnes et il a même retardé la sortie du livre. Mais je ne voulais pas le changer, il s’est imposé de lui-même durant l’écriture et j’ai confiance dans le fait que le contenu du roman pourra expliquer le pourquoi de ce titre. Ce que je peux dire que « le Jour où Dieu meurt » est une allusion à la perte chez l’homme de toute notion ou valeur supérieure ».