A l’occasion de l’exposition exceptionnelle «Goya Physionomiste », organisée par l’institut Cervantès et l’ambassade d’Espagne, le commissaire de cette exposition, Juan Bordes, explique dans cet entretien les motivations qui l’ont poussé à faire découvrir au grand public cet aspect méconnu du grand peintre espagnol, ainsi que les différents aspects des gravures de Goya et son génie à exprimer les faces cachées de la nature humaine.

Reporters : Tout d’abord, qu’est-ce qui vous a motivé à monter cette exposition et qu’elle est l’importance de la faire voyager à travers le monde ?
Juan Bordes :
Il faut savoir que pendant près de trente années, j’ai fait la collection de tout ce qui avait trait à l’étude de la théorie du corps humain, et cela concernant la physionomie, la théorie de la proportion du corps humain, où de l‘anatomie, car c’est un sujet qui me fascine. J’ai construits cette bibliothèque, qui est, aujourd’hui, disponible au musée du Prado, en incluant tous les grands génies des siècles passés, depuis les philosophes grecs aux penseurs européens. A travers cette exposition, je voulais démontrer l’influence de différents écrits sur l’œuvre de Goya. Les copies de ces manuscrits et de ces traités sont visibles dans la vidéo qui accompagne l’exposition. Ce qui m’a profondément motivé c’est de faire connaître cet aspect de Goya même s’il est un peintre célébrissime à travers le monde. Il y a très peu d’études sur lui en tant que graveur, alors que c’est cet aspect-là de son art qui l’a rendu populaire, d’autant plus, que c’était un artiste très proche du peuple.

Vous avez fait le choix de construire l’exposition autour de trois axes, animal, pathologique et caricatural, pourriez-vous nous expliquer cela ?
Je fais l’analyse des visages des estampes à travers lesquelles Goya communique avec le peuple. Ce sont des visages dessinés dans un état brut et primitif et qui se construisent autour de trois lignes très populaires à l’époque de la physionomie, qui sont les lignes animal, pathologique et caricatural. La ligne de la comparaison avec les animaux est une ligne très ancienne et qui remonte à l’époque de la Grèce antique, ou plusieurs grands philosophes faisant des parallèles entre les comportements et les corps humains avec ceux des animaux. A l’époque de Goya, la physionomie est très populaire. Il faut savoir qu’à l’époque, il existait de petits manuels pour choisir ses amis selon sa physionomie. Dans ses dessins, Goya accentue cette comparaison de la forme du visage avec la forme de celle d’un animal, en se basant sur l’expression du caractère de la personnalité humaine avec les caractéristiques de l’animal. Par exemple, le dessin ou le visage de l’homme évoquant fortement la gueule d’un lion exprime, à travers la ligne des traits, une personne fière et courageuse. Le talent de Goya est d’exprimer cette comparaison entre les traits de caractère humain et animal d‘une manière naturelle.

Et concernant les autres lignes pathologique et caricatural ?
La deuxième ligne, c’est celle de la pathologie et de la déformation du visage à cause de la folie. C’est l’époque de l’essor de la psychiatrie en tant que discipline médicale et les pathologies mentales sont au centre des discussions dans le milieu des artistes et intellectuels auquel participe Goya. Il a été très inspiré par les manuels de médecine composés d’illustrations des traits de visages pour diagnostiquer ces maladies mentales. Le génie de Goya, en fin observateur de la nature humaine, est d’avoir poussé ces expressions pathologique jusqu’à leur paroxysme émotionnel en cristallisant un véritable sentiment d’effroi et de malaise pour celui qui découvre les estampes. Dans la troisième ligne qui est celle de la caricature, Goya s’est attelé à grossir les défauts du visage, pour montrer toute la face grotesque de la nature humaine. Là aussi, Goya s’est inspiré de Leonard de Vinci qui avait publié un recueil de caricatures d’un homme qu’il avait suivi toutes une journée afin d’illustrer ses déformations du visage.

Qu’en est-il du regard de Goya sur les femmes de son époque ?
La femme est un sujet qui est intéressant chez Goya parce qu’il a vécu avec beaucoup de femmes autour de lui et il est très sensible au rôle de la femme dans la société. Mais c’est vrai que dans ces estampes, il n’est pas très tendre avec les femmes, car il a une démarche critique et caricaturale. A travers les dessins de femmes, dans sa série consacrée à la physionomie, il critique le ridicule de la mode féminine, mai aussi l’hypocrisie des mœurs en dénonçant, par exemple, l’hypocrisie de la tradition des mariages arrangés.

Pour conclure, selon-vous, pourquoi Goya s’est intéressé à la gravure alors qu’il est beaucoup plus connu pour ses peintures ?
Tout simplement parce que Goya se sentait proche du peuple contrairement à l’aristocratie qu’il méprise. Le choix de la gravure lui permettait de dupliquer les dessins
grâce aux plaques de cuivre et par conséquence cela lui permettait de multiplier son message artistique auprès du peuple. Goya s’est aussi intéressé au peuple, car il avait compris que l’intelligence et les vibrations de la vie étaient dans le peuple. Dans l’aristocratie, qui voulait dominer les peuples, les visages étaient cachés sous un masque impassible où toutes les émotions et les passions étaient gommés au nom de cette maîtrise dans tous les domaines.