Reporters : Depuis novembre 2014, date d’une grande exposition sur Georges Gasté et de ses photographies algériennes à l’Institut français d’Alger, vous continuez à promener l’œuvre de l’artiste à travers le monde avec le même bonheur et le même succès qu’il y a cinq ans. Votre dernière halte avec lui a été en Inde au Musée de Goa, en mars dernier. Comment expliquez-vous cette belle aventure ?
Aude de Tocqueville : Georges Gasté est un artiste qui émeut ! Ses peintures comme ses photographies, mais aussi sa vie voyageuse et solitaire, touchent profondément les gens. A chaque fois que j’expose ses œuvres, j’ai des retours enthousiastes. C’est une constante. Peut-être parce qu’il a su saisir ce qui nous constitue : une certaine mélancolie de notre condition humaine, notre envie de beauté, notre curiosité de l’ailleurs. L’exposition de ses photos indiennes au MOG (Museum of Goa) a démontré un même enthousiasme de la part des Indiens.



On imagine que l’exposition de Goa était un hommage ou un rappel que l’artiste a vécu et mourut en Inde dans ce qu’on appelait le « Raj britannique ». Quelle importance la partie indienne a-t-elle dans l’œuvre de Gasté ? Qu’est-ce qui la caractérise en premier : la peinture ou la photographie ?
La période indienne de Gasté est particulièrement intéressante dans le domaine pictural : dans la dernière partie de sa courte vie – il est mort à 41 ans -, il affine, à mon sens, le trait, les jeux d’ombre et de lumière, et ses couleurs explosent. On sent une touche plus personnelle, plus mature. Il se lâche ! La Dewa-dassy servant les dieux en est le meilleur exemple. 

Qu’est-ce qui a été montré à Goa ? Et pourquoi ?
La sélection des photos exposées à Goa a été réalisée par les responsables du musée. L’objectif : choisir des photos qui « parlent » aux Indiens d’aujourd’hui. J’ai d’ailleurs été amusée par leur difficulté à faire ce choix ! Ils les aimaient toutes !
Vous projetez d’organiser une grande exposition des œuvres de l’artiste au Musée d’Orsay à Paris. Le dossier est-il prêt ? Y a-t-il une date pour ce projet ?
Le dossier a été transmis ce mois-ci à deux conservateurs du musée d’Orsay, mais je ne sais s’il sera retenu. Je le souhaite vraiment car je pense qu’il y aurait quelque chose de neuf à dire sur le rapport peinture/photographie de cet artiste dont la vie se confond totalement avec l’œuvre. Ce n’est pas si courant… Et puis, cela a du sens : le musée possède deux des tableaux majeurs de Gasté.

On apprend également que vous projetez d’organiser au printemps 2020 à Bou Saâda une exposition des photographies algériennes de Gasté. Si ce rendez-vous est maintenu, l’exposition sera-t-elle la même que celle d’Alger il y a cinq ans ?
J’espère ardemment que cette exposition verra le jour à Bou Saâda, si un apaisement politique le permet. Comme en Inde, les responsables de l’exposition choisiront les clichés qui leur paraîtront les plus intéressants à montrer. Il y aura donc bien sûr des photos identiques à celles exposées à Alger, mais d’autres aussi, inédites, ce qui me réjouit.

Vous défendez l’idée que Gasté, dans son rapport à l’Autre ou à l’Orient comme on le pensait à l’époque, est une figure à part dans le mouvement artistique de la fin du XIXe siècle et du début du XXe siècle en France. Pourquoi ?
Contrairement à la plupart des artistes voyageurs de son temps, qui offrirent trop souvent à l’Occident un modèle fantasmé de l’Orient, Gasté célèbre la vie même, à travers une peinture vibrante et sensible. Regardez ses portraits : on sent une réelle proximité avec ceux dont il partagea l’existence. Ce regard « instantané », curieux de l’autre, d’égal à égal et non de colon à colonisé, on le sent très fortement dans ses photos. 

Vous le présentez aussi comme un « pionnier » de la photographie. Jusqu’à quel point ?
Il ne fut pas le seul à saisir l’importance de la photographie pour nourrir la peinture : à son époque, Vallotton, Vuillard, Bonnard ou encore Degas avaient compris qu’elle pouvait enrichir leur regard de peintre et s’inspiraient parfois de leurs clichés, la plupart du temps des scènes familiales, pour peindre. L’originalité de Gasté fut de se servir de ce médium pour raconter ce qu’il voyait dans les pays où il vivait, à la manière des photographes-journalistes d’aujourd’hui. En cela, on peut dire que c’est un grand reporter avant l’heure…