Le petit Royaume du Bhoutan, petit pays coincé entre l’Inde et la Chine, commence à apparaître dans le radar du cinéma mondial avec une production de qualité et des sujets originaux. Le jeune Pawo Choying Dorji propose un long métrage, son premier, « Lunana : a yak in the classroom » (Lunana : un yack dans la classe), en compétition au 41e Festival international du cinéma du Caire, étonnant de fraîcheur.

L’histoire se déroule à Lunana, le village le plus éloigné du monde, situé au Nord-Ouest du Bhoutan, à 4 800 mètres d’altitude. C’est dans ce village, couvert de neige une bonne partie de l’année, que Ugyen est envoyé pour assurer des cours jusqu’à l’arrivée de l’hiver. Ugyen, qui veut suivre une carrière de chanteur en Australie, refuse, hésite puis, encouragé par sa grand-mère, tente l’aventure et prend la route vers les sommets de l’Himalaya. Au royaume du Bhoutan, 70 % de la population vivent dans la campagne, mais les jeunes des villes refusent de travailler dans les terres de leurs parents. Le parcours himalayen de Ugyen est épuisant. Accompagné par deux villageois, Ugyen proteste et ne cesse de se plaindre des chemins qui ne cessent de « monter ». Il a quitté avec amertume Thimphou, capitale du Bhoutan, où il avait ses habitudes, son confort et ses amis. Arrivé à Lunana, au bout de sept jours de marche, il découvre que l’école est abandonnée, peu de tables, pas de tableau, pas d’électricité, pas de papiers ni de crayons. Et, bien entendu, pas d’Internet. « Je ne reste pas, je repars », dit-il, le ton tranchant, au chef du village qui pourtant l’a accueilli comme un grand invité, selon les us de la région. Les enfants ne cachent pas leur bonheur en suivant de près l’arrivée de l’enseignant. Ugyen change d’avis lors qu’un matin, «la capitaine de classe», à peine âgée de dix ans, vient le réveiller dans sa chambre pour lui demander de rejoindre la classe sur le champ ! Sur place, les enfants confient leurs rêves avec beaucoup de tendresse. Petit à petit, le citadin s’adapte au lieu, ses habitudes et ses codes. Il doit apprendre à allumer le feu pour préparer son thé et ses repas, se protéger du froid, s’habituer à l’absence de connexion extérieure, découvrir l’immense nature environnante.

Explorer la notion du bonheur
Ugyen prend goût à la simplicité du lieu et découvre que la vie est bien autre chose de ce qu’il avait habitude de voir, écouter ou fréquenter en ville. Il écoute une jeune fille chanter avec une voix naturelle. Les montagnes font écho à cette voix mélodieuse. Ici, tout le monde chante à sa manière. Même le chef du village qui, par tristesse, après le décès de son épouse, a cessé de chanter. « Comme le lait dans un verre, le coeur doit être. Même si le verre se brise, le lait ne change pas », chantent les deux villageois, venus accompagner l’enseignant. Il constate aussi que le bonheur ne dépend pas du confort et que les rapports humains peuvent être forts et naturels sans les artifices de ce que peut être la modernité. Il s’attache aux enfants, chante avec eux, se rapproche de la jeune chanteuse qui dit être heureuse dans son village, ne veut pas aller ailleurs. Le bonheur est justement l’autre idée explorée par le long métrage de Pawo Choying Dorji. Le Royaume du Bouhtan est le seul pays au monde à avoir adopté l’indice du Bonheur national brut (BNB), à l’image du PNB, produit national brut. Ugyen veut chercher le bonheur ailleurs que dans son pays? « La leçon » de Lunana lui a ouvert les yeux sur d’autres réalités qui étaient invisibles à ses yeux. Le film de Pawo Choying Dorji revient à la règle de base du cinéma : raconter une histoire. D’où la force du long métrage. La montagne est un personnage à part entière. Elle change de couleurs et de formes, selon l’évolution du récit. Les yacks, ces ruminants domestiques des hautes altitudes, sont également des personnages dans le film. Ugyen apprend par exemple que les bouses séchées des Yack sont un combustible, très utile en période de froid. Les Yack fournissent aussi de la laine et du lait. La présence de l’animal dans la classe avec les élèves a aussi une signification philosophique. S’appuyant sur l’énergie solaire pour son tournage, le cinéaste a su mener son récit grâce à des dialogues bien écrits, prêtant parfois des mots à la poésie, il a abordé, avec finesse et sans grand bruit, des sujets contemporains comme la migration, le réchauffement climatique et le développement durable. Il faut donc désormais compter sur le cinéma du Bhoutan avec, peut-être, l’espoir que ce pays enclavé s’ouvre davantage sur le monde. Il est le seul à limiter le nombre de touristes à 100.000 par an et à obliger les touristes à verser 250 dollars par jour durant leurs séjours !