De notre envoyé spécial au Caire Fayçal Métaoui

Le Palestinien Elia Suleiman s’amuse bien dans son dernier film «It must be Heaven» (cela peut être le Paradis), projeté en hors compétition, lundi soir, à la grande salle de l’Opéra du Caire, à la faveur du 41e Festival international du cinéma du Caire qui se déroule jusqu’au 29 novembre. C’est une comédie d’une incroyable ironie sur les Palestiniens, sur l’Europe, l’Amérique, bref, sur le monde contemporain et ses travers.

Le cinéaste, qui se met devant la caméra pour jouer son propre rôle, regarde, observe, reste silencieux, n’a pas de mots, laisse ses yeux parler avec beaucoup de moquerie, d’étonnement parfois. Les images du Tunisien Sofiane El Fani sont suffisamment expressives, les plans fixes, entrées et sorties du champ, plongées et brèves plans-séquences servent un récit dont la prétention est de raconter le monde tel qu’il est. A El Nassirah (Nazareth), Elia, qui vit seul, regarde son voisin cueillir les fruits de son propre citronnier, assiste à une scène où deux frères buveurs reprochent au gérant d’un restaurant d’avoir mis du vin blanc dans le repas de leur sœur «qui ne boit pas», écoute sans sourire un voisin chasseur délirer à propos d’un serpent qu’il aurait sauvé des griffes d’un aigle, voit un homme ivre pisser sur le mur et casser sa bouteille de bière au moment où deux policiers regardent ailleurs dans des jumelles, craint le passage d’un groupe de jeunes munis de bâtons, le regard menaçant. Des scènes de vie qui paraissent ordinaires à El Nassirah. Les policiers et les sirènes de la police sont fort présents à Paris où débarque Elia pour se balader dans des rues désertes avant d’aller chercher un producteur. Assis à la terrasse d’un café, il admire des passantes habillées comme dans un défilé de mode. Le font-elles parce qu’elles veulent séduire? Ou suivent-elles un mouvement pour être dans le monde d’aujourd’hui où l’apparent domine? Face à son appartement, Elia regarde chaque soir un écran diffusant en continu des images d’un défilé de mode dans un magasin de prêt-à-porter. La mode, the fashion, n’est-elle pas une autre tyrannie? Elia se réveille aux bruits des chasseurs qui passent dans le ciel parisien et voit passer les tanks, à côté des Champs Elysées, pour le défilé du 14 Juillet. Le cinéaste n’hésite pas à plonger dans l’absurde.

Les bruits du monde
Il montre un groupe d’agents de police sur patins à roulettes poursuivre deux jeunes fuyards dans un mouvement drôlement chorégraphique et assiste, dans une station de métro, à un autre groupe de policiers suivre une sans-abri portant des sacs. En Europe, l’obsession sécuritaire est en train de perturber l’ordre social et polluer les rapports humains. Adepte de la poésie du silence, Elia Suleiman préfère écouter les bruits du monde que de parler. Son point de vue est déjà dans son regard insistant. A New York, où il est invité à donner une conférence dans une école d’arts dramatiques, Elia retrouve également les brouhahas, les sons, les raffuts et les musiques entremêlées de Big Apple. Les personnages déguisés d’un soir de carnaval se baladant dans les rues de New York symbolisent une société en perte de valeurs, voire d’identité, les masques effacent les visages. Des policiers sont, là aussi, présents. Dans un parc verdoyant, ils pourchassent une jeune femme, habillée en ange blanc, qui a dessiné le drapeau palestinien sur ses seins. Les ailes de l’ange blanc seront écrasées par des policiers de la NYPD sûrs d’avoir réagi à «une menace». Une paix est-elle possible? Elia va solliciter un cartomancien new yorkais qui lui dira qu’il y aura une Palestine, «mais ni de mon vivant, ni du vôtre». Dans un lointain avenir, peut être ! Elia retrouve la Palestine dans le monde. Les checkpoints sont partout et la surveillance sécuritaire s’est mondialisée avec des hélicoptères qui survolent le ciel de New York ou d’autres villes de la planète. Autant que les injustices. Il y a du dur et du tendre dans le nouveau long métrage d’Elia Suleiman. Les dialogues sont rachitiques parce que le cinéma est d’abord une histoire racontée par les images. Le silence interpelle l’intimité du spectateur et l’invite à la réflexion, voire à la méditation. Et, le langage choisi par le réalisateur de «Le Temps qui reste» et «Intervention divine» est celui du septième art par excellence. C’est un drôle de paradis que montre Elia Suleiman où les villes n’ont plus la beauté qu’elles auraient dû avoir et où les humains sont «under controle» en permanence, stressés et soumis. Le film verse parfois dans le burlesque comme pour souligner que ce monde n’est pas aussi sérieux qu’on le pense. Il y a aussi de la tendresse et de la poésie dans le film, surtout qu’Elia Suleiman a puisé dans des chants arabes portant la mélancolie des anciens temps et des jours de douleurs. «It must be Heaven» n’a pas de fin, comme l’est l’existence. Tant que la terre tourne, la vie continue. On comprend qu’Elia Suleiman soit quelque peu pessimiste, ayant renoncé à l’idée «d’avoir» un pays, mais croit en la possibilité d’un autre monde. De son vivant ? «It must be Heaven», une coproduction franco-canadienne, a obtenu une mention spéciale du jury lors du dernier festival de Cannes en mai 2019. Le film sortira dans les salles européennes début décembre 2019.